e roy, pour s'oster de ces doutes, une heure après qu'il se fut retiré en son logis, et après cette
saillie dont
j'ay parlé, manda
aucuns des prochains serviteurs dudit
duc, et qui s'estoient jà trouvés au conseil, et leur demanda de la conclusion. Ils luy dirent qu'il estoit arresté dès le lendemain assaillir
la ville, en la forme et manière qu'il avoit esté conclu.
Le roy lui fit de grandes doutes et très sages, et qui furent très agréables aux gens dudit
duc; car chacun craignoit très fort cet assaut, pour le grand nombre de peuple qui estoit dedans
la ville, et aussi pour la grande hardiesse qu'ils leur avoient vu faire n'y avoit pas deux heures. Et eussent esté très contens attendre encore
aucuns jours, ou les recevoir à quelque composition. Et vindrent devers
le duc lui faire ce rapport, y estoye présent; et luy dirent toutes les doutes que
le roy faisoit, et les leurs; mais tous disoient venir du
roy, craignans qu'il ne l'eut pris mal d'eux. A quoi respondit
ledit duc que
le roy le faisoit pour les sauver; et le prit en mauvais sens; et que la chose n'iroit pas ainsi, vu qu'on n'y pouvoit faire nulle batterie, et qu'il n'y avoit point de murailles, et que ce qu'ils avoient remparé aux portes, estoit jà abattu, et qu'il ne faloit jà plus attendre; et qu'il ne délaisseroit point l'assaut du matin, comme il avoit esté conclu, mais que s'il plaisoit au
roy aller à
Namur, jusques à ce que
la ville fust prise, qu'il en estoit bien content; mais qu'il ne partiroit point de là jusqu'à ce que l'on vist l'issue de cette matière, et ce qui en pourroit advenir. Cette responce ne plut à nul qui fut présent, car chacun avoit eu peur de cette
saillie. Au
roy fut faite la responce, non point si griève, mais la plus honneste que l'on put. Il l'entendit sagement, et dit qu'il ne vouloit point aller à
Namur, mais que le lendemain il se trouveroit avec les autres. Mon advis est que, s'il eust voulu s'en aller cette nuict, il l'eut bien fait; car il avoit cent archiers de sa garde, et
aucuns gentils-hommes de sa maison, et près de là trois cens hommes d'armes; mais sans nulle doute, là où il y alloit de l'honneur, il n'eust point voulu estre repris de couardise.
Chacun se reposa quelque peu, en attendant le jour, tous armés, et disposèrent les
aucuns de leurs consciences; car l'entreprise estoit bien douteuse. Quand le jour fut clair, et que l'heure approcha, qui estoit de huit heures du matin, comme
j'ay dit, que l'on devoit assaillir, fit
ledit duc tirer la bombarde et les deux coups de serpentine, pour advertir ceux de l'avant-garde, qui estoient à l'autre part bien loin de nous (comme
j'ay dit) par dehors; mais par dedans
la ville, il n'y avoit point grand chemin. Ils entendirent l'enseigne, et incontinent se disposèrent à l'assaut. Les trompettes du
duc commencèrent à donner, et les enseignes d'approcher des murailles, accompagnés de ceux qui les devoient suivre.
Le roy estoit emmy la rue bien accompagné; car tous ces trois cens hommes d'armes y estoient, et sa garde, et
aucuns seigneurs et gentils-hommes de sa maison. Comme l'on vint pour
cuider joindre au poinct, on ne trouva une seule deffence; et n'y avoit que deux ou trois hommes à leur guet, car tous estoient allés disner, et estimoient, pource qu'il estoit dimanche, qu'on ne les assailliroit point, et en chacune maison trouvasmes la nappe mise. C'est peu de chose que de peuple, s'il n'est conduict par quelque chef qu'ils aient en révérence et en crainte, sauf qu'il est des heures et des temps, qu'en leur fureur sont bien à craindre.
Jà estoient paravant l'assaut ces Liégeois fort las et mats, tant pour leurs gens qu'ils avoient perdus à ces deux
saillies, où estoient morts tous leurs chefs, qu'aussi pour le grand travail qu'ils avoient porté par huit journées, car il faloit que tout fust au guet, pource que de tous costés ils estoient défermés, comme avez ouÿ, et à mon advis qu'ils
cuidoient avoir ce jour de repos la feste du dimanche; mais le contraire leur advint, et, comme
j'ay dit, ne se trouva nul à deffendre
la ville de nostre costé, et moins encore du costé des Bourguignons, qui estoient nostre avant-garde, avec les autres que
j'ay nommés, et y entrèrent ceux-là premiers que nous. Ils tuèrent peu de gens, car tout le peuple s'enfuit outre le pont de Meuse, tirant aux Ardennes, et de là aux lieux où ils pensoient estre en sûreté.
Je ne vy, par là où nous estions, que trois hommes morts, et une femme; et croy qu'il n'y mourut point deux cens personnes en tout, que tout le reste ne fuist, ou se cachast aux églises, ou aux maisons.
Le roy marchoit à loisir, car il voyoit bien qu'il n'y avoit nul qui résistast; et toute l'armée entra dedans par deux bouts, et croy qu'il y avoit quarante mil hommes.
Ledit duc, estant plus avant en
la cité, tourna tout court au-devant du
roy, et le conduisit jusques au palais, et incontinent retourna
ledit duc à la grande église Saint-Lambert, où les gens vouloient entrer par force, pour prendre des prisonniers et des biens. Et combien que jà il eust commis des gens de sa maison pour garder ladite église, si n'en pouvoit-il avoir la maistrise; et assailloient les deux portes.
Je sçay qu'à son arrivée il tua un homme de sa main, et le vis. Tout se
départit, et ne fut point ladite église pillée; mais bien en la fin furent pris les hommes qui estoient dedans, et tous leurs biens. Des autres églises qui estoient en grand nombre (car
j'ay ouÿ dire à
monseigneur de Humbercourt, qui connoissoit bien
la cité, qu'il s'y disoit autant de messes par jour, comme il se faisoit à
Rome), la pluspart furent pillées, sous ombre et couleur de prendre des prisonniers.
Je n'entray en nulle église qu'en la grande; mais ainsi
me fut-il dit, et en vy les enseignes; et aussi, long-temps après,
le pape prononça grandes censures contre tous ceux qui avoient
aucunes choses appartenantes aux églises de
la cité, s'ils ne les rendoient, et
ledit duc députa commissaires pour aller par tout son païs, pour faire exécuter le mandement du
pape. Ainsi
la cité prise et pillée environ le midi, retourna
le duc au palais.
Le roy avoit jà disné, lequel monstroit signe de grande joie de cette prise; et louoit fort le grand courage et hardiesse dudit
duc, et entendoit bien qu'il luy seroit rapporté; et n'avoit en son cœur autre désir, que s'en retourner en son royaume. Après disner
ledit duc et luy se virent en grande chère; et si
le roy avoit loué ses œuvres en derrière, encore le loua-t-il mieux en sa présence, et y prenoit
ledit duc plaisir.
Je retourne un peu à parler de ce pauvre peuple qui fuyoit de
la cité, pour confirmer quelques paroles que
j'ay dites au commencement de ces Mémoires, où
j'ay parlé des malheurs que
j'ay vu suivre les gens, après une bataille perdue par un roy ou duc, ou autre personne beaucoup moindre.
Ces misérables gens fuyoient par le pays d'Ardenne, avec femmes et enfans. Un chevalier, demourant au païs, qui avoit tenu leur party jusques à cette heure, en destroussa une bien grande bende; et pour acquérir la grace du
vainqueur, l'escrivit au
duc de Bourgongne, faisant encore le nombre des morts et pris plus grand qu'il n'estoit; toutesfois y en avoit largement, et par là fit son appointement. Autres fuyoient à
Mézières sur Meuse, qui est au royaume. Deux ou trois de leurs chefs de bendes y furent pris, dont l'un avoit nom
Madoulet, et furent amenés et présentés audit
duc; lesquels il fit mourir.
Aucuns de ce peuple moururent de faim, de froid et de sommeil.