Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre XI

Comment le roy arriva en personne devant la cité de Liége, avec ledit duc de Bourgongne.

C

ombien qu'aucunes fois les saillies soient bien nécessaires, si sont-elles bien dangereuses pour ceux de dedans une place; car ce leur est plus de perte de dix hommes qu'à ceux de dehors de cent; car leur nombre n'est point pareil, et si n'en peuvent recouvrer quand ils veulent; et si peuvent perdre un chef ou un conducteur, qui est cause bien souvent que le demourant des compagnons et gens de guerre ne demandent qu'à abandonner les places. Ce très grand effroy courut jusques au duc, qui estoit logé jusques à quatre ou cinq lieues de la ville; et de prime-face luy fut dit que tout estoit desconfit. Toutesfois il monta à cheval, et toute l'armée, et commanda qu'au roy ne fust riens dit. En approchant de la cité, par un autre endroit luy vindrent nouvelles que tout se portoit bien, et qu'il n'y avoit point tant de morts qu'on avoit pensé; et n'y estoit mort nul homme de nom qu'un chevalier de Flandres, appelé monseigneur de Sergine; mais que les gens de bien qui y estoient s'y trouvoient en grande nécessité et travail, car toute la nuict passée avoient esté debout en la fange, rasibus de la porte de leurs ennemis; et avec ce, ceux qui y estoient retournés (je parle des gens de pied), estoient si découragés qu'ils sembloient mal prests à faire grandes armes; et que pour Dieu ils se hastassent de marcher, afin qu'une partie de ceux de la ville fussent contraincts d'eux retirer à leurs deffenses, chacun en son endroit, et aussi qu'il luy plust leur envoyer des vivres, car ils n'en avoient point un seul morceau. Le duc à la diligence fit partir deux ou trois cens hommes, tant que les chevaux les pouvoient porter, pour les renforcer et donner cœur, et leur fit mener ce peu de vivre qu'il put finer. Il y avoit presque deux jours et une nuict qu'ils n'avoient mangé, ni bu, sinon ceux qui avoient porté quelque bouteille; et si avoient le plus mauvais temps du monde; et de ce costé là ne leur estoit possible d'entrer, si le duc n'empeschoit les ennemis par ailleurs; ils avoient largement gens blessés, entre les autres le prince d'Orange (que j'avoye oublié à nommer) qui se monstra homme de vertu, car oncques ne se voulut bouger. Les sieurs du Lau et d'Urfé s'y gouvernèrent bien tous deux. Il s'en estoit fui cette nuict précédente plus de deux mil hommes.
   Jà estoit assez près de la nuict, quand ledit duc eut cette nouvelle; et après avoir despesché les choses dessusdites, il alla là où estoit son enseigne conter le tout au roy, lequel en fut très joyeux, car le contraire luy eust pu porter dommage. Incontinent on s'approcha du fauxbourg; et descendit largement des gens de bien et hommes d'armes avec les archiers, pour aller gaigner le fauxbourg, et prendre les logis. Le bastard de Bourgongne avoit fort grand'charge sous ledit duc, le seigneur de Ravestin, le comte de Roucy, fils du connestable, et plusieurs autres gens de bien. Aisément fut fait le logis en ce fauxbourg, jusques rasibus de la porte, laquelle ils avoient réparée comme l'autre; et se logea ledit duc au milieu du fauxbourg; et le roy demoura cette nuict en une grande cense ou metayrire, fort grande et bien massonnée, à un quart de lieue de la ville, et gens largement logés à l'environ de luy, tant des siens que des nostres.
   La situation de la cité sont montagnes et vallées, païs fort fertile; et y passe la rivière de Meuse au travers, et peut bien estre de la grandeur de Rouen; et pour lors c'estoit une citée merveilleusement peuplée. De la porte où nous estions logés, jusques à celle où estoit notre avant-garde, y avoit peu de chemin par dedans la ville, mais par dehors y avoit trois lieues, tant y a de barricades et de mauvais chemins, aussi c'estoit au fin cœur d'hyver. Leurs murs estoient rasés, et pouvoient saillir par où ils vouloient, et y avoit seulement un peu de douve, ni jamais n'y eut fossés, car le fond est de roc très aspres et très dur. Ce premier soir que le duc de Bourgongne fut logé en leur fauxbourg, furent fort soulagés ceux qui estoient de nostre avant-garde, car la puissance qui estoit dedans, estoit alors jà départie en deux. Il nous vint environ minuict in e alarme bien aspre. Incontinent saillit le duc de Bourgongne en la rue, et peu après y arriva le roy et le connestable, qui firent une grande diligence à venir de si loin. Les uns crioient: «Ils saillent par une telle porte.» D'autres disoient autres paroles effrayées; et le temps estoit si obscur et mauvais, qu'il aydoit bien à époventer les gens. Le duc de Bourgongne n'avoit point faute de hardiesse, mais bien aucunes fois faute d'ordre; et à la vérité, il ne tint point, à l'heure que j'ay parlé, si bonne contenance que beaucoup de gens eussent bien voulu, pource que le roy y estoit présent; et prit le roy paroles et auctorité de commander, et dit à monseigneur le connestable: «Tirez avec ce que vous avez de gens en tel endroit, car s'ils doivent venir, c'est leur chemin.» Et à ouïr sa parole et voir sa contenance, sembloit bien roy de grande vertu et de grand sens, et qu'autresfois se fust trouvé en tels affaires. Toutesfois ce ne fut riens, et retourna le roy en son logis, et le duc de Bourgongne au sien.
   Le lendemain au matin le roy vint loger dedans les fauxbourgs, en une petite maisonnette, rasibus de celle où estoit logé le duc de Bourgongne; et avoit avec luy sa garde de cent Escossois, et des gens d'armes logés assez près de luy en quelque village. Le duc de Bourgongne estoit en grand suspicion, ou que le roy n'entrast dedans la cité, ou qu'il ne s'enfuist avant qu'il eust pris la ville, ou qu'à luy-même ne fist quelque outrage, estant si près. Toutesfois entre les deux maisons y avoit une grande grange, en laquelle il fourra trois cens hommes d'armes; et y estoit toute la fleur de sa maison; et rompirent les parois de ladite grange pour plus aisément saillir; et ceux-là avoient l'œil sur la maison du roy, qui estoit rasibus. Cette feste dura huit jour, car au huitième jour la ville fut prise, et nul ne se désarma, ni ledit duc, ni autre. Le soir avant la prise, avoit esté délibéré d'assaillir le lendemain au matin (qui estoit un jour de dimanche, trentiesme d'octobre l'an mil quatre cens soixante et huit), et pris et baillé enseigne avec ceux de nostre avant-garde, que, quand ils ouyroient tirer un coup de bombadre et deux grosses serpentines, incontinent après, sans autres coups, ils assaillissent hardiment; car ledit duc assailliroit de son costé; et devoit estre sur les huit heures du matin. La veille, comme cecy avoit esté conclu, le duc de Bourgongne se désarma (ce qu'encore n'avoit fait) et fit désarmer tous ses gens, pour eux rafraîchir, et par espécial tous ceux qui estoient en cette grange. Bien tost après, comme si ceux de la ville en eusent esté advertis, ils délibérèrent faire une saillie de ce costé, aussi bien qu'ils avoient fait de l'autre.


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