Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre X

Comment le roy accompagna le duc de Bourgongne, faisant la guerre aux Liégeois, paravant ses alliés.

I

ncontinent que cette paix fut ainsi faite et conclue, le lendemain partirent le roy et le duc et tirèrent vers Cambray, et de là au pays de Liége; et estoit à l'entrée d'yver, et le temps estoit très mauvais. Le roy avoit avec luy les Escossois de sa garde, et gens d'armes peu, mais il fit venir jusques à trois cens hommes d'armes. L'armée dudit duc estoit en deux parties. L'une menoit monseigneur le mareschal de Bourgongne (dont vous avez ouÿ parler ci-dessus); et y estoient tous les Bourguignons, et ces seigneurs de Savoye, desquels vous avez ouÿ parler, et avec eux grand nombre de gens du pays de Hainaut, de Luxembourg, de Namur, et de Limbourg. L'autre partie estoit avec ledit duc. Et quand ils approchèrent de la cité de Liége, on tint conseil, présent le duc,aucuns advisèrent qu'il seroit bon de renvoyer partie de l'armée, vu que cette cité avoit les portes et murailles rasées, dès l'an précédent, et que de nul costé n'avoient espérance de secours, et aussi que le roy estoit là en personne contre eux, lequel ouvroit aucuns partis pour eux, quasi tels qu'on les demandoit. Cette oppinion ne plut au duc, dont bien luy en prit, car jamais homme ne fut si près de perdre le tout. Et la suspicion qu'il avoit du roy, luy fit choisir ce sage party, et estoit très mal avisé à ceux qui en parloient, de penser estre trop forts. C'estoit une grande espèce d'orgueil, et de folie; et maintes fois j'ai ouÿ de telles oppinions. Et le font aucunes fois les capitaines pour estre estimés de hardiesse, ou pour n'avoir assez connoissance de ce qu'ils ont à faire; mais quand les princes sont sages, ils ne s'y arrêtent point. Cet article entendoit bien le roy nostre maistre, à qui Dieu fasse pardon! car il estoit tardif et craintif à entreprendre; mais à ce qu'il entreprenoit, il y pourvoyoit si bien, qu'à grand peine eust-il sçu faillir à estre le plus fort, et que la maistrise ne luy en fust demourée.
   Ainsi fut ordonné, que ledit mareschal de Bourgongne et tous ceux dont j'ay parlé qui estoient en sa compagnie, iroient loger en la cité, et si on le leur refusoit, ils y entreroient par force, s'ils pouvoient; car jà y avoit gens de la cité allans et venans pour appointer. Et vindrent les dessusdits à Namur, et le lendemain le roy et le duc y arrivèrent, et autres en partirent. Approchans de la cité, ce fol peuple saillit au devant d'eux, et aisément fut déconfit, au moins un bon nombre; le demourant se retira; et eschapa leur évesque, lequel vint devers nous. Il y avoit un légat du pape envoyé pour pacifier, et pour connoistre du différend de l'évesque et du peuple; car tousjours estoient en sentence d'excommuniment, pour les offences et raisons devant dites. Cedit légat, excédant sa puissance, et sur espérance de soy faire évesque de la cité, favorisoit ce peuple; et leur commanda prendre les armes, et se deffendre, et d'autres folies assez. Ledit légat, voyant le péril où estoit cette cité, saillit pour fuyr. Il fut pris, et tous ses gens, qui estoient bien vingt-cinq, bien montés. Si tost que le duc le sçut, il fit dire à ceux qui l'avoient pris qu'ils le transportassent sans luy en rien dire, et qu'ils en fissent leur profit comme d'un marchand, car si publiquement il venoit en sa compagnie, il ne le pourroit retenir, mais le feroit rendre pour l'honneur du siège apostolique. Ils ne le sçurent faire, mais en eurent débat; et publiquement, à l'heure du disner, luy en vindrent parler ceux qui disoient y avoir part; et incontinent l'envoya mettre en sa main, et leur osta, et luy fit rendre toutes choses, et l'honora. Ce grand nombre de gens, qui estoient en cette avant-garde conduits par le mareschal de Bourgongne et le seigneur d'Humbercourt, tirèrent droit en la cité, estimans y entrer; et mus de grande avarice, aymoient mieux la piller, qu'accepter appointement qui leur fut offert; et leur sembloit n'estre jà besoin d'attendre le roy et le duc de Bourgongne, qui estoient sept ou huit lieues derrière eux. Et s'avancèrent tant qu'ils arrivèrent dans un fauxbourg à l'entrée de la nuict, et entrèrent à l'endroit de la porte qu'ils avoient quelque peu réparée. En quelque parlement, ils ne s'accordèrent point. La nuict bien obscure les surprit. Ils n'avoient point fait de logis et aussi n'avoient point de lieu suffisant, et estoient en grand désordre. Les uns se pourmenoient, les appeloient leurs maistres ou leurs compagnons, et les noms de leurs capitaines. Messire Jean de Vilde et autres des capitaines de ces Liégeois, voyans cette folie et ce mauvais ordre, prindrent cœur. Et leur servit bien leur inconvénient: c'est à sçavoir la ruine de leurs murailles, car ils sailloient où ils vouloient; et saillirent par les brèches de leurs murailles et vindrent de front aux premiers; mais par des vignes et petites montagnes, couroient sus aux pages et valets, qui estoient au bout des fauxbourgs par où ils estoient entrés, où ils pourmenoient grand nombre de chevaux, et en tuèrent très largement; et grand nombre de gens se mirent en fuite (car la nuit n'a pas de honte); et tant exploitèrent qu'ils tuèrent plus de huit cens hommes, dont y en eut cent hommes d'armes. Les hommes de bien et vertueux de cette avant-garde se tinrent ensemble; et estoient quasi tous hommes d'armes, et gens de bonne maison; et tirèrent avec leurs enseignes, droit à la porte, de peur qu'ils ne saillissent par-là. Les boues y estoient grandes, pour la continuelle pluye qu'il faisoit; et y estoient les hommes d'armes jusques par dessus les chevilles des pieds, et tous à pied. Un coup tout le demourant du peuple cuyda saillir par la porte, avec grands fallots et grande clarté. Les nostres, qui en estoient fort près, avoient quatre bonnes pièces d'artillerie, et tirèrent deux ou trois beaux coups, du long de la grande rue, et en tuèrent beaucoup de gens. Cela les fit retirer de ce fauxbourg, et fermer leurs portes. Toutesfois durant le desbat du long de ce fauxbourg, gaignèrent ceux qui en estoient saillis, aucuns chariots; et s'en taudirent (car ils estoient assez près de la ville) là où ils reposèrent assez malement, car ils demourèrent hors la ville depuis deux heures après minuict jusques à six heures du matin. Toutesfois, quand le jour fut clair et qu'on se vit l'un l'autre, ils furent reboutés; et y fut blessé messire Jean de Vilde; et mourut deux jours après en la ville, et un ou deux autres de leurs chefs.


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