Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre VIII

Digression sur ce que, quand deux grands princes s'entrevoyent pour cuider appaiser differens, telle venue est plus dommageable que profitable.

G

rand folie est à deux grands princes, qui sont comme esgaux en puissance, de s'entrevoir, sinon qu'ils fussent en grande jeunesse, qui est le temps qu'ils n'ont autres pensées qu'à leurs plaisirs; mais depuis le temps que l'envie leur est venue d'accroistre les uns sur les autres, encore qu'il n'y eut nul péril de personnes (ce qui est quasi impossible) si accroist leur malveillance et leur envie; parquoy vaudroit mieux qu'il pacifiassent leurs différens par sages et bons serviteurs, comme j'ay dit ailleurs plus au long en ces Mémoires; mais encore en veux-je dire quelques expériences que j'ai vues et sçues de mon temps. Peu d'années après que nostre roy fut couronné, et avant le Bien Public, se fit une vue du roy de France et du roy de Castille, qui sont les plus alliés princes qui soient en la chrestienté; car ils sont alliés de roy à roy, et de royaume à royaume, et d'homme à homme, et obligés sur grandes malédictions de les bien garder. A cette vue vint le roy Henry de Castille, bien accompagné, jusques à Fontarabie; et le roy estoit à Saint-Jean-de-Luz, qui est à quatre lieues. Chacun estoit aux confins de son royaume. Je n'y estoye pas, mais le roy m'en a conté, et monseigneur du Lau. Aussi m'en a esté dit en Castille par aucuns seigneurs, qui y estoient avec le roy de Castille; et y estoit le grand maistre de Saint-Jacques, et l'archevesque de Tolède, les plus grands de Castille pour lors. Aussi estoit le comte de Lodesme, son mignon, en grand triomphe; et toute sa garde, qui estoient de trois cens chevaux de Maures de Grenade, dont il y avoit plusieurs négrins. Vray est que le roy Henry valoit peu de sa personne, et donnoit tout son héritage, ou se le laissoit perdre et oster à qui le vouloit ou pouvoit prendre. Nostre roy estoit aussi fort accompagné, comme avez vu qu'il en avoit bien de coustume; et par espécial sa garde estoit belle. A cette vue se trouva la royne d'Arragon, pour quelque différend qu'elle avoit avec le roy de Castille, pour Estelle et quelques autres places assises en Navarre. De ce différend fut le roy juge. Pour continuer ce propos que la vue des grands princes n'est point nécessaire, ces deux icy n'avoient jamais eu différend, ni riens à départir, et se virent une fois ou deux seulement, sur le bord de la rivière qui départ les deux royaumes, à l'endroit d'un petit chasteau appellé Heurtebise; et passa le roy de Castille du costé de deçà; ils ne se goustèrent pas fort. Par espécial connut nostre roy que le roy de Castille ne pouvoit guères, sinon autant qu'il plaisoit à ce grand-maistre de Saint-Jacques et à cet archevesque de Tolède. Parquoy le roy chercha leur accointance, et vindrent devers luy à Saint-Jean-de-Luz, et prit grande intelligence et amitié avec eux, et peu estima leur roy. La pluspart des gens des deux roys estoient logés à Bayonne, qui d'entrée se battirent très bien, quelque alliance qu'il y eust: aussi sont-ce langues différentes. Le comte de Lodesme passa la rivière en un bateau dont la voile estoit de drap d'or, et avoit des brodequins fort chargés de pierreries, et vint vers le roy; toutesfois il n'estoit pas vray comte, mais avoit largement biens; et depuis je le vy duc d'Albourg, et tenir grande terre en Castille. Aussi se dressoient moqueries entre ces deux nations et alliées. Le roy de Castille estoit laid, et ses habillemens déplaisans aux François, qui s'en moquèrent. Nostre roy s'habilloit fort court, et si mal que pis ne pouvoit, et assez mauvais drap portoit aucunes fois, et un mauvais chapeau, différent des autres, et une image de plomb dessus. Las Castillans s'en moquoient, et disoient que c'estoit par chicheté. En effect ainsi se départit cette assemblée pleine de moquerie et de pique; et oncques puis ces deux roys ne s'entr'aimèrent; et se dressa de grands brouillis entre les serviteurs du roy de Castille, qui ont duré jusques à sa mort, et longtemps après; et l'ay vu le plus pauvre roy, abandonné de ses serviteurs, que je vy jamais. La royne d'Arragon se doulut de la sentence que le roy donna au profit du roy de Castille; elle en eut le roy en grande hayne, et le roy d'Arragon aussi; combien qu'un peu s'aydèrent de luy contre ceux de Barcelonne en leur nécessité; mais peu dura cette amitié; et y eut dure guerre entre le roy et le roy d'Arragon plus de seize ans, et encore dure ce différend.
   Il faut parler d'autres. Le duc de Bourgongne Charles s'est depuis vu, à sa grande requeste, avec l'empereur Frédéric, qui encore est vivant; et y fit merveilleuse despence, pour monstrer son triomphe. Ils traictèrent de plusieurs choses à Trèves, où cette vue se fit, et entr'autres choses, du mariage de leurs enfans, qui depuis est advenu. Comme ils eurent esté plusieurs jours ensemble, l'empereur s'en alla sans dire adieu, à la grand'honte et folie dudit duc: oncques puis ne s'entraymèrent, ni eux ni leurs gens. Les Alemands mesprisoient ka pompe et parole dudit duc, en l'attribuant à orgueil. Les Bourguignons mesprisoient la petite compagnie de l'empereur et les pauvres habillemens. Tant se démena la question, que la guerre qui fut à Nuz en advint. Je vy aussi ledit duc de Bourgongne se voir, à Saint-Paul en Artois, avec le duc Edouard d'Angleterre, dont il avoit espousé la sœur, et estoient frères d'ordre. Ils furent deux jours ensemble. Les serviteurs du roy estoient fort bendés. Les deux parties se plaignoient audit duc. Il presta l'oreille aux uns plus qu'aux autres, dont leur hayne s'accrut. Toutesfois il ayda audit roy à recouvrer son royaume, et luy bailla gens, argent et navires, car il en estoit chassé par le comte de Warvic. et nonobstant ce service (dont il recouvra ledit royaume), jamais depuis ils ne s'entr'aymèrent, et ne dirent bien l'un de l'autre. Je vy venir vers ledit duc, le comte Palatin du Rhin, pour le voir. Il fut plusieurs jours à Brucelles fort festoyé, recueilly, honoré et logé en chambre richement tendue. Les gens dudit duc disoient que ces Alemands estoient ords, et qu'ils jetoient leurs houseaux sur les licts si richement parés, et qu'ils n'estoient point honnestes comme nous; et l'estimèrent moins qu'avant le connoistre; et les Alemands, comme envieux, parloient et médisoient de cette grande pompe. En effect oncques puys ne s'aymèrent, ni ne firent service l'un à l'autre. Je vy aussi venir vers ledit duc, le duc Sigismond d'Austriche, qui luy vendit la comté de Ferrette, assise près la comté de Bourgongne, cent mille florins d'or, pource qu'il ne la pouvoir deffendre des Suisses. Ces deux seigneurs ne plurent guères l'un à l'autre; et depuis se pacifia ce duc Sigismond avec les Suisses, et osta dudit duc ladite comté de Ferrette, et retint son argent; et en advint des maux infinis audit duc de Bourgongne. En ce temps propre y vint le comte de Warvic, qui oncques puis ne fut amy du duc de Bourgongne, ni ledit duc le sien.
   Je me trouvay présent à l'assemblée qui se fit au lieu de Pecquigny (près la ville d'Amiens) entre nostre roy et le roy d'Angleterre; et en parleray plus au long où il servira. Il se tint bien peu de choses entr'eux qui y furent promises; ils besongnèrent en dissimulation. Vray est qu'ils n'eurent plus de guerre (aussi la mer estoit entre eux deux); mais parfaite amitié n'y eut jamais. Et pour conclusion, me semble que les grands princes ne se doivent jamais voir, s'ils veulent demourer amis, comme je l'ay dit, et voicy les occasions qui font les troubles. Les serviteurs ne se peuvent tenir de parler des choses passées. Les uns ou les autres le prennent en dépit. Il ne peut estre que les gens et le train de l'un ne soit mieux accoustré que celuy de l'autre: dont s'engendre moqueries, qui sont choses qui déplaisent merveilleusement à ceux qui sont moqués. Et quand ce sont deux nations différentes, leurs langages et habillemens sont différens, et ce qui plaist à l'un, ne plaist pas à l'autre. Des deux princes, il advient souvent que l'un a le personnage plus honneste et plus agréable aux gens que l'autre, dont il a gloire, et prend plaisir qu'on le loue; et ne se fait point cela sans blasmer l'autre. Les premiers jours qu'ils se sont départis, tous ces bons contes se dient en l'oreille et bas; et après, par inadvertance et continuation, s'en parle en disnant, en souppant, et puis est rapporté des deux costés. Car peu de choses y a de secrettes en ce monde, par espécial de celles qui sont dites. Ici sont parties de mes raisons, que j'ay vues et sçues, touchant ce propos de dessus.


Précédent Table des matières Suivant