Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre VII

Comment et pourquoy le roy Louis fut arresté et enfermé dedans le chasteau de Péronne par le duc de Bourgongne.

O

r avez-vous ouÿ de l'arrivée de cette armée de Bourgongne, laquelle fut à Péronne presque aussi tost que le roy; car ledit duc ne les eut sçu contraindre ni contremander à temps, car jà bien avant estoient en campagne, quand la venue du roy se traictoit; et troublèrent assez la feste, avec les suspicions qui advinrent après. Toutesfois ces deux princes commirent de leurs gens à estre ensemble et traicter de leurs affaires la plus amiablement que faire se pourroit. Et comme ils estoient bien avant en besongne, et jà y avoient esté par trois ou quatre jours, survindrent de très grandes nouvelles et affaires de Liége, lesquelles je vous diray. Le roy, en venant à Péronne, ne s'estoit advisé qu'il avoit envoyé deux ambassadeurs à Liége, pour les solliciter contre ledit duc; et néantmoins lesdits ambassadeurs avoient si bien diligenté qu'ils avoient déjà fait un grand amas; et vindrent d'emblée les Liégeois prendre la ville de Tongres, où estoient l'évesque de Liége et le seigneur d'Humbercourt bien accompagnés, jusques à deux mil hommes et plus; et prindrent ledit évesque et ledit d'Humbercourt; mais peu de gens y furent tués; et n'en prindrent nuls que ces deux, et aucuns particuliers de l'évesque. Les autres s'enfuyrent, et laissèrent tout ce qu'ils avoient, comme gens desconfits. Après cela lesdits Liégeois se mirent en chemin vers la cité de Liége assise assez près de la ville de Tongres. En chemin composa ledit seigneur d'Humbercourt avec un chevalier, appelé messire Guillaume de Vilde, autrement dit en françois, le Sauvage. Cedit chevalier sauva ledit d'Humbercourt, craignant que ce fol peuple ne le tuast, et retint sa foy, qu'il ne garda guères, car peu après il fut tué luy-mesme. Ce peuple estoit fort joyeux de la prise de leur seigneur évesque de Liége. Ils avoient en hayne plusieurs chanoines, qu'ils avoient pris ce jour, et à la première repue, en tuèrent cinq ou six. Entre les autres en y avoit un, appellé maistre Robert, fort privé dudit évesque, que plusieurs fois j'avoye vu armé de toutes pièces après son maistre: car telle est l'usance des prélats d'Allemagne. Ils tuèrent ledit maistre Robert, présent ledit évesque, et en firent plusieurs pièces, qu'ils se jetoient à la teste l'un de l'autre, par grand'dérision. Avant qu'ils eussent fait sept ou huit lieues, qu'ils avoient à faire, ils tuèrent jusques à seize personnes, chanoines ou autres gens de bien, quasi tous serviteurs dudit évesque. Faisans ces œuvres, laschèrent aucuns Bourguignons, car jà sentoient le traicté de paix encommencé, et eussent esté contraints de dire que ce n'estoit que contre leur évesque, lequel ils menèrent prisonnier en leur cité. De ceux qui fuyoient, dont j'ay parlé, s'effraya tout le quartier par où ils passoient, et vindrent tost ces nouvelles au duc. Les uns disoient que tout estoit mort, les autres le contraire. De telles matières ne vient point volontiers un messager seul; mais en vindrent aucuns, qui avoient ainsi vu habiller ces chanoines, qui cuidoient que ledit évesque fust de ce nombre, et ledit seigneur d'Humbercourt, et que tout le demourant fur mort; et certifioient avoir vu les ambassadeurs du roy en cette compagnie, et les nommoient. Et fut conté tout cecy audit duc, qui soudainement y ajouta foy et entra en une grande colère, disant que le roy estoit venu là pour le tromper; et soudainement envoya fermer les portes de la ville et du chasteau; et fit semer une assez mauvaise raison, c'estoit qu'on le faisoit pour une boëte qui estoit perdue, où il y avoit de bonnes bagues et de l'argent. Le roy qui se vid enfermé en ce chasteau (qui est petit) et force archiers à la porte, n'estoit point sans doute; et se voyoit logé rasibus d'une grosse tour, où un comte de Vermandois fit mourir un sien prédécesseur roy de France. Pour lors estoye encore avec ledit duc, et le servoye de chambellan, et couchoie en sa chambre quand je vouloie, car tel estoit l'usance de cette maison. Ledit duc, quand il vid les portes fermées, fit saillir les gens de sa chambre, et dit à aucuns que nous estions, que le roy estoit venu là pour le trahir, et qu'il avoit dissimulé ladite venue de toute sa puissance, et qu'elle s'estoit faite contre son vouloir; et va conter les nouvelles de Liége, et comme le roy l'avoit fait conduire par ses ambassadeurs, et comme tous ses gens avoient esté tués; et estoit terriblement esmu contre le roy, et le menaçoit fort; et croy véritablement que, si à cette heure là il eust trouvé ceux à qui il s'adressoit prests à le conforter ou conseiller de faire au roy une très mauvaise compagnie, il eust esté ainsi fait; et pour le moins, eust esté mis en cette grosse tour. Avec moy n'y avoit à ces paroles que deux valets de chambre, l'un appellé Charles de Visen, natif de Dijon, homme honneste et qui avoit grand crédit avec son maistre. Nous n'aigrismes rien, mais adoucismes à nostre pouvoir. Tost après tint aucunes de ces paroles à plusieurs, et coururent par toute la ville, jusques en la chambre où estoit le roy, lequel fut fort effrayé; et si estoit généralement chacun, voyant grande apparence de mal, et regardant quantes choses y a à considérer pour pacifier un différend, quand il est commencé entre si grands princes, et les erreurs qu'ils firent tous deux de n'advertir leurs serviteurs, qui estoient loin d'eux, empeschés en leurs affaires, et ce qui soudainement en cuida advenir.


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