es choses ainsi faites, se retira
ledit duc à
Gand, où il luy fut faite une entrée de grand'despence: et y entra en armes, et luy firent ceux de
la ville une
saillie aux champs, pour mettre hors de
la ville ou dedans gens à son plaisir. Plusieurs ambassadeurs du
roy y vinrent, et de luy allèrent au
roy. Semblablement luy en venoit de Bretagne, et aussi y en envoyoit. Ainsi se passa cet yver; et taschoit tousjours fort
le roy de faire consentir
ledit duc qu'il pust faire à son plaisir de ce qui estoit en Bretagne, et faire audit
duc
aucuns partis en récompense. Cela ne se pouvoit
accorder; dont il desplaisoit au
roy, vu encores ce qui estoit advenu aux Liégeois ses allyés. Et finablement, dès que l'esté fut venu, ne put
le roy avoir plus de pacience, et entra en Bretagne, ou ses gens pour luy: et y prit deux petits chasteaux, l'un appellé
Chantocé, et l'autre
Ancenis. Incontinent vinrent ces nouvelles au
duc de Bourgongne, qui fut fort sollicité et pressé des ducs
de Normandie et
de Bretagne. A toute diligence fit son armée, et escrivit au
roy, luy suppliant qu'il se
voulsist deporter de cette entreprise, vu qu'ils estoient compris en la trève, et ses allyés; et voyant qu'il n'avoit responce à son plaisir,
ledit duc se mit aux champs près de
la ville de Péronne, avec grand nombre de gens.
Le roy estoit à
Compiègne, et son armée tousjours en Bretagne. Comme
le duc eut séjourné là trois ou quatre jours, vint de par
le roy
le cardinal Ballue ambassadeur, qui peu y arresta; et fit
aucunes ouvertures, disant audit
duc que ceux qui estoient en Bretagne pourroient bien
accorder sans luy. Tousjours estoient les fins du
roy de les séparer. Tost fut despesché
ledit cardinal, et luy fut fait honneur et bonne chère, et s'en retourna avec ces parolles: que
ledit duc ne s'estoit point mis aux champs pour grever
le roy, ny faire guerre, mais seulement pour secourir ses allyés; et n'y avoit que douces parolles d'un costé et d'autre.
Incontinent après le partement dudit
cardinal, arriva devers
ledit duc un héraut, appellé
Bretagne: et luy apporta lettres des ducs
de Normandie et
de Bretagne, contenans comment ils avoient fait paix avec
le roy, et renoncé à toutes allyances, et nommément à la sienne; et que pour tous partages,
ledit duc de Normandie devoit avoir soixante mil livres de
rente, et renoncer au partage de Normandie, qui naguères luy avoit esté
baillé. De cecy n'estoit point trop content
ledit monseigneur Charles de France; mais il estoit force qu'il dissimulast. Bien fort esbahy fut
le duc de Bourgongne de ces nouvelles, vu qu'il ne s'estoit mis aux champs que pour secourir lesdits ducs, et fut en très grand danger
ledit héraut: et
cuyda
ledit duc, pour ce qu'il estoit passé par
le roy, qu'il eust contrefait ces lettres; toutesfois il eut de semblables lettres par ailleurs. Il sembla bien lors au
roy qu'il estoit à la fin de son intention, et que aysément il gagneroit
ledit duc à semblablement habandonner les ducs dessus nommés; et commencèrent à aller messages secrets de l'un à l'autre; et finablement donna
le roy audit
duc de Bourgongne six vingt mil escus d'or (dont il en paya la moytié contant, avant se lever du camp) pour les despens qu'il avoit faits à mettre sus l'armée.
Ledit duc envoya devers
ledit seigneur un sien valet de chambre, appellé
Jean Bosuse, homme fort privé de luy.
Le roy y prit grand'fiance, et eut vouloir de parler audit
duc, espérant la gagner de tous points à sa volonté, vu les mauvais tours que les deux dessusdits luy avoient faits, et vu aussi cette grand'somme d'argent qu'il luy avoit donnée; et en mandoit quelque chose audit
duc par
ledit Bosuse, et envoya avec luy, derechef,
le cardinal Ballue et
messire Tanneguy du Chastel, gouverneur de Roussillon, monstrans par leurs paroles que
le roy avoit très grand désir que cette vue se fist. Ils trouvèrent
ledit duc à
Péronne; lequel n'en avoit point trop d'envie, pour ce que encores les Liégeois faisoient signe de se vouloir rebeller, à cause de deux ambassadeurs que
le roy leur avoit envoyés (pour les solliciter de ce faire) avant cette trève, qui estoit prise pour peu de jours avec les ducs et tous autres leurs allyés. A quoy respondit
ledit Ballue, et autres de sa compagnie, que lesdits Liégeois ne l'oseroient faire, veu que
ledit duc de Bourgongne les avoit destruits l'an passé, et abbatu leuts murailles; et quand ils verroient cet appointement, il leur en passeroit le vouloir, si
aucuns en avoient eu. Ainsi fut conclu que
le roy viendroit à
Péronne (car tel estoit son plaisir), et luy escrivit
ledit duc une lettre de sa main, portant sureté d'aller et retourner bien ample. Ainsi partirent lesdits ambassadeurs, et allèrent devers
le roy, qui estoit à
Noyon.
Ledit duc
cuydant donner ordre au fait de
Liége, fit retirer
l'évesque, pour lequel estoit tout ce débat audit pays, et se retira avec luy
le seigneur de Humbercourt, lieutenant dudit
duc audit pays, et plusieurs autres compagnies.
Vous avez entendu par quelle manière avoit esté conclu que
le roy viendroit à
Péronne. Ainsi le fit, et n'amena nulle garde; mais voulut venir de tous points à la garde et sureté dudit
duc, et voulut que
monseigneur des Cordes luy vinst au devant avec les archiers dudit
duc (à qui il estoit pour lors) pour le conduire. Ainsi fut fait. Peu de gens vinrent avec luy; toutesfois il y vint de grands personnages, comme
le duc de Bourbon,
son frère le cardinal,
le comte de Saint-Pol, connestable de France, qui en riens ne s'estoit meslé de cette vue, mais luy en desplaisoit: car pour lors le
cœur luy estoit cru, et ne se trouvoit pas humble envers
ledit duc, comme autrefois: et pour cette cause n'y avoit nulle amour entre les deux. Aussi y vint
le cardinal Ballue,
le gouverneur de Roussillon, et plusieurs autres. Comme
le roy approcha de
la ville de Péronne,
ledit duc luy alla au devant, bien fort accompagné, et le mena en
la ville, et le logea chez le receveur (qui avoit belle maison, près du chasteau), car le logis dudit chasteau ne valoit riens, et y en avoit peu.
La guerre entre deux grands princes est bien aysée à commencer, mais très mal aysée à apaiser, pour les choses qui y adviennent, et qui en despendent. Car maintes diligences se font, de chascun costé, pour grever son ennemy, qui si soudainement ne se peuvent rappeller: comme il se vit par ces deux princes, qui avoient entrepris cette vue si soudain, sans advertir leurs gens qui estoient au loin, lesquels de tous les deux costés, accomplissoient les charges que leurs maistres leurs avoient
baillées.
Le duc de Bourgongne avoit mandé l'armée de Bourgongne, où pour ce temps là avoit grand'noblesse; et avec eux venoient
monseigneur de Bresse,
l'évesque de Genève,
le comte de Romont, tous frères et enfans de la maison de Savoye (car Savoysiens et Bourguignons de tous temps se entre aymoient très fort) et aussi
aucuns Allemans (qui confinent tant en Savoye que en la comté de Bourgongne) estoient en cette bende. Et faut entendre que
le roy avoit autresfois tenu
ledit seigneur de Bresse en
prison, à cause de deux chevaliers qu'il avoit fait tuer en Savoye: par quoy n'y avoit pas grand amour entre eux deux.
En cette compagnie estoit encores
monseigneur de Lau (que
le roy semblablement avoit longtemps tenu prisonnier, après avoir esté très prochain de sa personne; et puis s'estoit eschappé de la
prison, et retiré en Bourgongne) et
messire Poncet de Rivière, et
le seigneur d'Urfé, depuis grand escuyer de France. Et toute cette bende, dont
j'ay parlé, arriva auprès de
Péronne comme
le roy y entroit; et entra
ledit de Bresse, et les trois dont
j'ay parlé, en
la ville de Péronne, portans la Croix Saint André; et
cuydoient venir à temps pour accompagner
ledit duc de Bourgongne, quand il iroit au devant du
roy; mais ils vindrent un peu trop tard. Ils entrèrent tout droit en la chambre du
duc, luy faire la révérence; et porta
monseigneur de Bresse la parole, suppliant au
duc que les trois dessus nommés vinssent là en sa sureté, nonobstant la venue du
roy, ainsi comme il leur avoit esté accordé en Bourgongne et promis à l'heure qu'ils arrivèrent; et aussi qu'ils estoient prests à le servir envers tous et contre tous. Laquelle requeste
ledit duc leur octroya de bouche, et les mercia. Le demourant de cette armée qu'avoit conduite
le mareschal de Bourgongne, se logea aux champs, comme il fut ordonné.
Ledit mareschal ne vouloit point moins de mal au
roy, que les autres dont
j'ay parlé, à cause de
la ville d'Epinal, assise en Lorraine, qu'il avoit autresfois donnée audit
mareschal, et puis la luy osta, pour la donner au
duc Jean de Calabre, duquel assez de fois a esté parlé en ces présens Mémoires. Tost fut
le roy adverty de l'arrivée de tous ces gens dessus nommés, et des habillemens en quoy estoient arrivés; si entra en grand'paour, et envoya prier au
duc de Bourgongne qu'il pust loger au chasteau, et que tous ceux-là qui estoient venus, estoient ses malveillans.
Ledit duc en fut très joyeux; et luy fit faire son logis, et l'assura fort de n'avoir nul doute.