e là tira
ledit duc devant
la cité de Liége, lesquels estoient en grand murmure. Les uns vouloient tenir et deffendre
la cité, disans qu'ils estoient assez de peuple; et par especial estoit de cet advis un chevalier, appellé
messire Rasse de Lintre. D'autres au contraire, qui voyoient brusler et destruire tout le pays, voulurent paix au dommage de ce que ce fust. Ainsi approchant
ledit duc de
la cité, quelque peu d'ouverture de paix y avoit par menues gens, comme poissonniers; et tellement fut conduite cette matière, qu'aucuns des dessusdits ostages, qui faisoient au contraire des premiers dont
j'ay parlé, reconnurent la grace que on leur avoit faite, et menèrent trois cens hommes des plus apparans et grands de la ville, en chemise, les jambes nues et la teste, lesquels apportèrent au
duc les clefs de
la cité; et se rendirent à luy et à son plaisir, sans riens réserver, sauf le feu et le pillage. Et ce jour s'y trouva présent pour ambassadeur,
monseigneur de Mouy, et un secrétaire du
roy, appellé
maistre Jean Prévost, qui venoient pour faire semblables requestes et commendemens qu'avoit fait
le connestable peu de jours paravant. Cedit jour que la reduction fut faite,
cuydant
ledit duc entrer en
la cité, y envoya
monseigneur de Humbercourt pour entrer le premier, pour ce qu'il avoit connoissance en
la cité, à cause qu'il y avoit eu administration par les années qu'ils avoient esté en paix. Toutesfois l'entrée luy fut erfusée pour ce jour; et se logea en une petite abbaye, qui est auprès d'une des portes; et avoit avec luy environ cinquante hommes d'armes. En tout pouvoit avoir quelque deux cens combattans; et
j'y estoye.
Le duc de Bourgongne luy fit sçavoir qu'il ne partist point de là, s'il se sentoit estre surement; mais aussi, si ce lieu n'estoit fort, qu'il se retirast devers luy: car le chemin estoit trop mal aysé pour le secourir, pour ce que en ce quartier-là sont tous rochers.
Ledit de Humbercourt se délibéra de n'en partir point, car le lieu estoit très fort; et retint avec luy cinq ou six hommes de bien de
la ville, de ceux qui estoient venus rendre les clefs de
la cité, pour s'en ayder, comme vous entendrez. Quand vindrent les neuf heures au soir, nous ouymes sonner leurs cloches, au son desquelles ils s'assemblèrent, et douta
ledit de Humbercourt que ce fust pour nous venir assaillir, car il estoit bien informé que
messire Rasse de Lintre, et plusieurs autres, ne vouloient consentir cette paix; et sa suspection estoit vraye et bonne: car en ce propos estoient-ils, et prests à assaillir.
Ledit seigneur de Humbercourt disoit: «Si nous les pouvons amuser jusques à mynuit, nous sommes eschappés: car ils seront las et leur prendra envie de dormir; et ceux qui sont mauvais contre nous prendront dès lors la fuyte, voyans qu'ils auront failly à leur entreprise.» Et pour parvenir à cet expédient, il despescha deux de ces bourgeois qu'il avoit retenus, comme
je vous ay dit, et leur
bailla certains articles assez aimables par escrit. Il le faisoit seulement pour leur donner occasion de parler ensemble, et de gagner temps: car ils avoient coutume (et ont encores) d'aller tout le peuple ensemble au palais de
l'évesque, quand il survenoit matières nouvelles; et y sont appellés au son d'une cloche qui est
léans. Ainsi nos deux bourgeois, qui avoient esté des ostages, et des bons, vinrent à la porte (car le chemin n'estoit pas long de deux jets d'arc) et trouvèrent largement peuple armé. Les uns vouloient qu'on assaillist; les autres non. Ils dirent au maistre de
la cité, tout haut, qu'ils apportoient aucunes choses bonnes par escrit, de par
le seigneur de Humbercourt, lieutenant du
duc de Bourgongne en cette marche; et qu'il seroit bon de les aller voir au palais. Et ainsi le firent; et incontinent ouysmes sonner la cloche dudit palais, à quoi nous connusmes bien qu'ils estoient embesongnés.
Nos deux bourgeois ne revinrent point; mais au bout d'une heure, ouysmes plus grand bruit à la porte que paravant; et y vint beaucoup plus largement gens, et cryoient par dessus les murailles; et nous disoient villenies. Lors connut
ledit seigneur de Humbercourt que le péril estoit plus grand pour nous que devant, et despecha arrière ces quatre autres ostages qu'il avoit, portans par escrit comme luy, ayant esté gouverneur de
la cité pour
le duc de Bourgongne, les avoit amiablement traités, et que pour riens ne vouldroit consentir leur perdition, car il n'y avoit guères encores qu'il avoit esté de l'un de leurs mestiers, qui estoit des mareschaux et des fèvres, et en avoit porté robbe de livrée; par quoy mieux pouvoient adjouster foy à ce qu'il leur disoit. En somme, s'ils vouloient parvenir au bien de paix et sauver
leur pays, qu'il falloit qu'ils fissent, après avoir
baillé l'ouverture de
la ville, comme ils avoient promis, des choses contenues en certain mémoire. Et instruisit bien ces quatre hommes, qui allèrent à la porte comme avoient fait les autres, et la trouvèrent toute ouverte. Les uns les
recueillirent avec grosses paroles et grosses menaces; les autres furent contens d'ouyr leur charge, et retournèrent arrière au palais: et tout incontinent ouysmes sonner la cloche dudit palais, dont nous eusmes très grand'joye, et s'estaignit le bruit que nous avions ouy à la porte: et en effet furent longtemps en ce palais, jusques à bien deux heures après mynuit, et là conclurent qu'ils tiendroient l'appointement qu'ils avoient fait, et que le matin
bailleroient unes des portes audit
seigneur de Humbercourt; et tout incontinent s'enfuyt de
la ville
ledit messire Rasse de Lintre, et toute sa séquelle.
Je n'eusse pas si longtemps parlé de ce propos (vu que la matière n'est guères grande), si ce n'eust esté pour monstrer que
aucunefois avec tels expediens et habiletés, qui procèdent de grand sens, on évite de grands périls et de grands dommages et pertes. Le lendemain, au point du jour, vinrent plusieurs des ostages dire audit
seigneur de Humbercourt qu'ils luy prioient qu'il
voulsist venir au palais, où tout le pruple estoit assemblé, et que là il
voulsist jurer les deux points, dont le peuple estoit en doute (qui estoit le feu et le pillage), et que après luy
bailleroient un portail. Il le manda au
duc de Bourgongne, et alla vers eux: et le serment fait, retourna à la porte, et y firent descendre ceux qui estoient dessus, et il y mit douze homme d'armes et des archiers, et une
bannière du
duc de Bourgongne sur ladite porte. Et puis alla à une autre porte qui estoit murée, et la
bailla entre les mains du
bastard de Bourgongne, qui estoit logé entre ces quartiers-là; et une autre au
mareschal de Bourgongne; et une autre à des gentils-hommes, qui estoient encores avec luy. Ainsi ce furent quatre portaux bien garnis des gens du
duc de Bourgongne et ses
bannières dessus.
Or faut il entendre qu'en ce temps là
Liége estoit une des plus puissantes cités de la contrée (après quatre ou cinq) et des plus peuplées, et y avoit grand peuple retiré du pays d'environ: par quoy n'y paroissoit en riens de la perte de la bataille. Ils n'avoient aucune nécessité de nuls biens, et si estoit en fin cœur d'yver et les pluyes les plus grandes qu'il est possible de dire, et le pays de soy tant fangeux et mol que à merveilles; et si estions en nécessité de vivres et d'argent, et l'armée comme toute rompue; et si n'avoit
ledit seigneur duc de Bourgongne nulle envie de les assiéger, et aussi n'eust il sçu; et quand ils eussent attendu deux jours à eux rendre, par cette voie il s'en fust retourné. Et pour ce
je veux conclure que c'est grand'gloire et honneur qu'il reçut en ce voyage; et luy procéda de la grace de Dieu seulement, contre toute raison; et ne luy eust osé demander le bien qui en advint. Et, au jugement des hommes, reçut tous ces honneurs et biens pour la grace et bonté dont il avoit usé envers les ostages, dont vous avez ouÿ parler cy-dessus. Et le dis volontiers, pour ce que les princes et autres se plaignent
aucunesfois, comme par desconfort, quand ils ont fait bien ou plaisir à quelqu'un, disans que cela leur procède de malheur, et que pour le temps advenir ne seront si légers ou à pardonner, ou à faire quelque libéralité, ou autre chose de grace, qui toutes sont choses appartenantes à leurs offices.
A mon advis c'est mal parlé, et procède de lasche cœur à ceux qui ainsi le font: car un prince ou autre homme qui jamais ne fut trompé, ne sçauroit estre qu'une beste, ni avoir connoissance du bien et du mal, ni quelle difference il y a. Et, davantage, les gens ne sont pas tous d'une complexion; par quoy, par la mauvaisté d'un ou de deux, ne se doit laisser à faire plaisir à plusieurs, quand on en a le temps et opportunité. Bien seroye d'advis qu'on eust bon jugement quel sont les personnes, car tous ne sont pas dignes de semblables mérites. Et à
moy est presque estrange à croire, qu'une personne sage sçust estre ingrat d'un grand bénéfice, quand il l'a reçu de quelqu'un; et là s'esgareroient bien les princes: car l'accointance d'un fol jamais ne profita à la longue. Et
me semble que l'un des plus grands sens que puisse monstrer un seigneur, c'est de s'accointer, et approcher de luy gens vertueux et honnestes: car il sera jugé à l'oppinion des gens, d'estre de la condition et nature de ceux qu'il tiendra les plus prochains de luy. Et pour conclure cet article,
me semble que l'on ne se doit jamais lasser de bien faire. Car un seul et le moindre de ceux à qui on aura jamais fait bien, fera à l'adventure un tel service, et aura telle reconnoissance, qu'il recompensera toutes les laschetés et meschancetés qu'avoient fait tous les autres en cet endroit. Et ainsi avez-vous vu de ces ostages, comme il y en eut
aucuns bons et reconnoissans, et les autres et la pluspart, mauvais et ingrats: cinq ou six seulement conduisoient cet œuvre aux fins et intentions du
duc de Bourgongne.