Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre II

Comment les Liégeois rompirent la paix au duc de Bourgongne, paravant comte de Charolois; et comment il les deffit en bataille.

T

ousjours se traitoient choses secrettes et nouvelles entre ces princes. Le roy estoit si iré contre le duc de Bretagne et le duc de Bourgongne que merveilles; et avoient lesdits ducs grand'peine pour avoir nouvelles les uns des autres: car souvent leurs messagers avoient empeschement; et en temps de guerre falloit qu'ils venissent par mer; et pour le moins, falloit que de Bretagne passassent en Angleterre, et puis par terre jusques à Douvres, et passer à Calais; ou s'ils venoient par terre le droit chemin, ils venoient en grand péril.
   En toutes ces années de différens, qui ont duré environ vingt années, ou plus, les unes en guerre, les autres en trèves et dissimulations, et que chascun des princes comprenoit par la trève ses allyés, Dieu fit ce bien au royaume de France que les guerres et divisions au pays d'Angleterre estoient encores en nature les uns contre les autres, qui pouvoient estre commencées quinze ans paravant, où il y a eu de grandes et cruelles batailles, et maint homme de bien occis. Et tous disoient qu'ils estoient traistres, à cause qu'il y aviot deux maisons, qui pretendoient à la couronne d'Angleterre, c'est assçavoir la maison de Lancastre et la maison d'York. Et ne faut pas douter que si les Anglois eussent esté en l'estat qu'ils avoient esté autresfois, que ce royaume de France eust eu beaucoup d'affaires.
   Tousjours taschoit le roy à venir à fin de Bretagne plus qu'à autre chose: car il luy sembloit que c'estoit chose plus aysée à conquérir, et de moindre deffense, que n'estoit cette maison de Bourgongne; et aussi que c'estoient ceux qui recueilloient tous ses malveillans, comme son frère et autres, et qui avoient intelligence dedans le royaume; et pour cette cause, pratiquoit fort le duc de Bourgongne Charles, pour luy faire consentir, par plusieurs offres et par plusieurs marchés, qu'il les voulsist habandonner; et par ce moyen aussi luy habandonneroit les Liégeois, et autres ses malveillans; ce qui ne se put accorder, mais alla ledit duc de Bourgongne de nouveau sur les Liégeois, qui luy avoient rompu la paix et pris une ville appellée Huy, et chassé ses gens dehors, et pillé ladite ville, nonobstant les ostages qu'ils avoient baillez l'an précédent, en peine capitale, au cas qu'ils rompissent le traité, et aussi sur peine de grand'somme d'argent. Il assembla son armée environ Louvain, qui est au pays de Brabant et sur les marches de Liége. Là arriva devers luy le comte de Saint-Pol, connestable de France (qui pour lors s'estoit de tous points réduit au roy, et se tenoit avec luy) et le cardinal Ballue, et autres; lesquels signifièrent au duc de Bourgongne comme les Liégeois estoient allyés du roy et compris en sa trève, et l'advertissant qu'il les secourroit, en cas que ledit duc de Bourgongne les assaillist. Toutesfois ils offrirent que s'il vouloit consentir que le roy pust faire la guerre en Bretagne, que ledit seigneur le laisseroit faire avec les Liégeois. Leur audience fut courte et en public; et ne demourèrent qu'un jour. Ledit duc de Bourgongne disoit pour excuse que lesdits Liégeois l'avoient assailly, et que la rompure de la trève venoit d'eux, et non pas de luy; et que, pour telles raisons, ne devoit habandonner ses allyés. Les dessusdits ambassadeurs furent despeschés. Comme il vouloit monter à cheval (qui estoit le lendemain de leur venue), leur dit tout haut qu'il supplioit au roy ne vouloir riens entreprendre sur le pays de Bretagne. Ledit connestable le pressa, en luy disant: «Monseigneur, vous ne choisissez point: car vous prenez tout, et voulez faire la guerre à vostre plaisir à nos amys, et nous tenir en repos sans oser courre sus à nos ennemys, comme vous faites aux vostres: il ne se peut faire, ny le roy ne le souffriroit point.» Ledit duc prit congé d'eux, en leur disant: «Les Liégeois sont assemblés, et m'attens d'avoir la bataille avant qu'il soit trois jours. Si je la pers, je croy bien que vous ferez à vostre guise; mais aussi, si je la gaigne, vous laisserez en paix les Bretons.» Et après monta à cheval; et lesdits ambassadeurs allèrent en leur logis s'apprester pour eux an aller. Et luy party dudit lieu de Louvain en armes, et très grosse compagnie, alla mettre le siège devant une ville appellée Saint-Tron. Son armée estoit très grosse: car tout ce qui estoit pu venir de Bourgongne, s'estoit venu joindre avec luy; et ne luy viz jamais tant de gens ensemble, à beaucoup près.
   Un peu avant son partement avoit mis en délibération s'il feroit mourir ses ostages, ou ce qu'il en feroit. Aucuns oppinèrent qu'il les fist mourir tous; et pas especial le seigneur de Contay (dont plusieurs fois ay parlé) tint cette oppinion; et jamais ne l'ouys parler si mal, ni si cruellement que cette fois. Et pour ce est bien nécessaire à un prince d'avoir plusieurs gens à son conseil: car les plus sages errent aucunes fois, et très souvent, ou pour estre passionnés aux matières de quoy l'on parle, ou par amour, ou par hayne, ou pour vouloir dite l'opposite d'un autre, et aucunes fois par l'indisposition des personnes: car on ne doit point tenir pour conseil ce qui se fait après disner. Aucuns pourroient dire que gens faisans aucunes de ces fautes ne devroient estre au conseil d'un prince. A quoy faut respondre que nous sommes tous hommes: et qui les voudroit chercher tels que jamais ne faillissent à parler sagement, ne que jamais ne s'esmussent plus une fois que l'autre, il les faudroit chercher au ciel: car on ne les trouveroit pas entre les hommes; mais en recompense aussi, il y aura tel au conseil, qui parlera très sagement et très bien, qui n'aura accoutumé de ainsi le faire souvent: et ainsi les uns redressent les autres.
   Retournons à nos oppinions. Deux ou trois furent de cet advis, estimant la grandeur et le sens dudit de Contay: car en tel conseil se trouve beaucoup de gens, et y en a assez qui ne parlent que après les autres, sans guères entendre aux matières, et désirent à complaire à quelqu'un qui aura parlé, qui sera homme estant en auctorité. Après en fut demandé à monseigneur de Humbercourt, natif d'auprès Amyens, un des plus sages chevaliers et des plus entendus que je connuz jamais, lequel dit que son oppinion estoit, que pour mettre Dieu de sa part de tous points et pour donner à connoistre à tout le monde qu'il n'étoit cruel ni vindicatif, qu'il délivrast tous les trois cens ostages, vu encores qu'ils s'y estoient mis en bonne intention et espérans que la paix se tinst; mais qu'on leur dist, au despartir, la grace que ledit duc leur faisoit, leur priant qu'ils taschassent à réduire ce peuple en bonne paix; et au cas qu'ils ne voulsissent entendre, que au moins eux, reconnoissans la bonté qu'on leur faisoit, ne se trouveroient en guerre contre luy, ni contre leur évesque, qui estoit en sa compagnie. Cette oppinion fut tenue, et firent les promesses dessusdites lesdits ostages, en les délivrant. Aussi leur fut dit que si aucuns d'eux se desclaroit en guerre, et fussent pris, qu'il leur cousteroit la teste; et ainsi s'en allèrent.
   Il me semble bon de dire que, après que ledit seigneur de Contay eut donné cette cruelle sentence contre ces povres ostagiers (comme avez ouÿ), dont une partie d'eux s'estoient mis par vraye bonté, un estant en ce conseil, me dit en l'oreille: «Voyez-vous bien cet homme: combien qu'il soit bien vieil, si est-il de sa personne bien sain; mais j'oseroye bien mettre grand'chose qu'il ne sera point vif d'huy en un an; et le dis pour cette terrible oppinion qu'il a dite.» Et ainsi en advint: car il ne vesquit guères; mais avant qu'il ne mourust, il servit bien son maistre pour un jour en une bataille, dont je parlerai cy-après.
   En retournant donc à nostre propos, vous avez ouÿ comme, au partir de Louvain, ledit duc mit le siège devant Saint-Tron, et assortit son artillerie. Dedans la ville estoient quelque trois mil Liégeois, et un très bon chevalier qui les conduisoit; et estoit celuy qui avoit traité la paix, quand nos trouvasmes au devant d'eux en bataille, en l'an précédent. Le troisième jours après que le siège y fut mis, les Liégeois en très grand nombre de gens, comme de trente mil personnes et plus, que bons que mauvais, tous gens de pied (sauf environ cinq cens chevaux) et grand nombre d'artillerie, vinrent pour lever nostre siège, sur l'heure de dix heures du matin; et se trouvèrent en un village fort, et clos de marais une partie, lequel s'appelloit Brustan, à demye lieue de nos. En leur compagnie estoit François Rayer, bailli de Lyon, lors ambassadeur pour le roy vers lesdits Liégeois. L'alarme vint tost en nostre ost; et faut dire vray qu'il avoit esté donné mauvais ordre, d'avoir tous chevaucheurs aux champs; car on n'en fut adverty que par les fourrageurs qui fuyoient.
   Je ne me trouvay oncques en lieu avec ledit duc de Bourgongne,je luy visse donner bon ordre de soy, excepté ce jour. Incontinent fit tirer toutes les batailles aux champs, sauf aucuns qu'il ordonna à demourer au siège; entre les autres, il y laissa cinq cens Anglois. Il mit sur les deux costés du village bien douze cens hommes d'armes; et luy demoura vis à vis, plus loin dudit village que les autres, avec bien huit cens hommes d'armes; et y avoit grand nombre de gens à pied avec les archiers, et grand nombre d'hommes d'armes. Et marcha monseigneur de Ravastain, avec l'avant garde dudit duc, et tous gens à pied, comme hommes d'armes et archiers, et certaines pièces d'artillerie, jusques sur le bord de leurs fossés, qui estoient grands et profonds, et pleins d'eau; et à coups de flesches et de canons furent reculés, et leurs fossés gagnez, et leur artillerie aussi. Quand le trait fut failly aux nostres, le cueur revint aux Liégeois, qui avoient leurs picques longues (qui sont bastons advantageux) et chargèrent sur nos archiers, et sur ceux qui les conduisoient; et en une troupe tuèrent quatre ou cinq cens hommes en un moment; et branloient toutes nos enseignes, comme gens presque desconfits. Et sur ce pas fit le duc marcher les archiers de sa bataille, que conduisoit messire Philippe de Crèvecœur, seigneur des Cordes, homme sage, et plusieurs autres gens de bien, qui avec un grand hu assaillirent lesdits Liégeois, lesquels en un moment furent desconfits.
   Les gens de cheval (dont j'ay parlé) qui estoient sur les deux costés du village, ne pouvoient mal faire aux Liégeois, ne aussi le duc de Bourgongne de là où il estoit, à cause des marais; mais seulement y estoient à l'adventure, si lesdits Liégeois eussent rompu cette avant garde et passé les fossés jusques au pays plain, de les pouvoir rencontrer. Ces Liégeois se mirent à la fuyte tout au long de ces marais; et n'estoient chassés que de gens de pied. Des gens de cheval, qui estoient avec le duc de Bourgongne, il y en envoya une partie pour donner la chasse; mais il falloit qu'ils prinssent bien deux lieues de torse pour trouver passage; et la nuit les surprit, qui sauva la vie à beaucoup de Liégeois. Autres renvoya devant ladite ville, pour ce qu'il y ouyt grand bruit et doutoit leur saillie. A la vérité ils saillirent trois fois; mais toujours furent reboutés: et s'y gouvernèrent bien les Anglois qui y estoient demourés. Lesdits Liégeois, après estre rompus, se rallièrent un petit à l'entour de leur charroy, et y tinrent peu. Bien mourit quelque six mil hommes, qui semble beaucoup à toutes gens qui ne veulent point mentir; mais depuis que je suis né, j'ay vu en beaucoup de lieux que l'on disoit pour un homme qu'on en avoit tué cent, pour cuyder complaire: et avec tels mensonges s'abusent bien aucunesfois les maistres. Si ce n'eust esté la nuit, il en fust mort plus de quinze mil. Cette besongne achevée, et que jà estoit fort tard, le duc de Bourgongne se retira en son ost, et toute l'armée, sauf mil ou douze cens chevaux qui estoient allés passer à deux lieues de là, pour chasser les fuyans; car autrement ne les eussent pu joindre, à cause d'une petite rivière. Ils ne firent pas grand exploit pour la nuit; toutesfois aucuns en tuèrent, et prirent le demourant; et la plus grand'compagnie se sauva en la cité. Ce jour ayda bien à donner l'ordre le seigneur de Contay lequel peu de jours après mourut en la ville de Huy; et eut assez bonne fin; et avoit été vaillant et sage; mais il dura peu après cette cruelle oppinion qu'il avoit donnée contre les Liégeois ostagiers, dont avez ouÿ parler cy-dessus. Dès que le duc fut désarmé, il appela un secretaire, et escrivit une lettre au connestable et autres, qui estoient partis d'avec luy, et n'y avoit que quatre jours, à Louvain, où ils estoient venus ambassadeurs, comme dit est: et leur signifia cette victoire, priant qu'aux Bretons ne fust riens demandé.
   Deux jours après cette bataille, changea bien l'orgueil de ce fol peuple, et pour peu de perte; mais à qui que ce soit est bien à craindre de mettre son estat en hazard d'une bataille, qui s'en peut passer: car pour un petit nombre de gens que l'on y perd, qui n'est encores tant en espouvantement de leurs ennemys, qu'en mespris de leur maistre, et de ses privés serviteurs; et entrent en murmures et machinations, demandans plus hardyment qu'ils ne souloient, et se courroucent, quand on les refuse. Un escu luy servoit plus paravant que après ne feroient trois; et si celuy qui a perdu estoit sage, il ne mettroit de cette saison rien en hazard avec ceux qui ont fuy; mais seulement se tiendroit sur ses gardes, et essayeroit de trouver quelque chose de léger à vaincre, où ils pussent estre les maistres, pour leur faire revenir le cœur, et oster la crainte. En toutes façons, une bataille perdue a tousjours grand'queue, et mauvaise pour le perdant. Vray est que les conquérans les doivent chercher, pour abréger leur œuvre, et ceux qui ont les bonnes gens de pied, et meilleurs que leurs voisins: comme nous pourrions aujourd'huy dire d'Anglois ou de Suisses. Je ne le dis pas pour despriser les autres nations; mais ceux-là ont eu de grandes victoires, et leurs gens ne sont point pour longuement tenir les champs sans estre exploités, comme seroient François ou Italiens, qui sont plus sages, ou plus aysez à conduire. Au contraire, celuy qui gagne devient en réputation et estime de ses gens plus grande que devant. Son obéyssance accroist entre tous ses subjets. On luy accorde incontinent ce qu'il demande. Ses gens en sont plus courageux et plus hardis; et lesdits princes s'en mettent aucunes fois en si grand'gloire et en si grand orgueil, qu'il leur en meschet par après: et de cecy je parle de vue, et vient telle grace de Dieu seulement.
   Voyans ceux qui estoient dedans Saint_Tron la bataille perdue pour eux, et qu'ils estoient enfermés tout à l'environ, cuydans la desconfiture trop plus grande qu'elle n'avoit esté, rendirent la ville, laissèrent les armes, et baillèrent dix hommes à volonté, tels que le duc de Bourgongne voudroit eslire, lesquels il fit décapiter: et y en avoit six, de ce nombre, des ostages que peu de jours avant avoit délivrés, avec les conditions qu'avez entendues cy-dessus. Il leva son ost et tira à Tongres, qui attendirent le siège. Toutesfois la ville ne valoit guères; et aussi, sans se laisser battre, firent semblable composition: et baillèrent dix hommes, entre lesquels se trouva encores cinq ou six desdits ostages. Tous dix moururent comme les autres.


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