Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Second


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Chapitre Premier

Des guerres qui furent entre les Bourguignons et les Liégeois; et comment la ville de Dinant fut prinse, pillée et rasée.

A

insi se passèrent plusieurs années, que le duc de Bourgongne avoit guerre chascun an avec les Liégeois. Quand le roy le voyoit empesché, il essayoit à faire quelque nouvelleté contre les Bretons, en faisant quelque peu de confort aux Liégeois; tantost, le duc de Bourgongne se tournoit contre luy pour secourir ses allyés; ou eux-mesmes faisoient quelque traité, ou quelque trève. En l'an mil quatre cens soixante et six fut pris Dinant, assise au pays de Liége, ville très forte de sa grandeur, et très riche, à cause d'une marchandise qui s'y faisoit de ces ouvrages de cuivre qu'on appelle Dinanderie: qui sont en effet pots en poisles, et choses semblables. Le duc de Bourgongne, Philippe (lequel trespassa au mois de juin, l'an mil quatre cens soixante et sept), s'y fit mener en sa grand'vieillesse en une litière: tant avoit de hayne contre eux, pour les grandes cruautés dont ils usoient contre ses subjets, en la comté de Namur, et par especial contre ceux de Bouvynes, une petite ville assise à un quart de lieue près dudit lieu de Dinant; et n'y avoit que la rivière de Meuse entre deux; et n'y avoit guères que lesdits de Dinant y avoient tenu le siège, la rivière entre deux, l'espace de huit mois entiers, et fait plusieurs cruautés ès environ; et tiroient de deux bombardes, et autres pièces de grosse artillerie, continuellement durant ce temps, au travers des maisons de ladite ville de Bouvynes; et contraignoient les povres gens d'eux cacher en leurs caves, et y demourer. Il n'est créable la hayne qu'avoient ces deux villes l'une contre l'autre; et si ne faisoient guères de mariages de leurs enfans, sinon les uns avec les autres, car ils estoient loin de toutes autres bonnes villes.
   L'an précédent de la destruction dudit Dinant (qui fut la saison que le comte de Charolois estoit venu devant Paris, où avoit esté avec les autres seigneurs de France, comme avez ouÿ), ils avoient fait un appointement et paix avec ledit seigneur; et luy donnèrent certaine somme d'argent; et s'estoient séparés de la cité de Liége, et fait leur fait à part, qui est le vrai signe de la destruction d'un pays, quand ceux qui se doivent tenir ensemble se séparent et s'habandonnent. Je le dis aussi bien pour les princes et seigneurs allyés ensemble, comme pour les villes et communautés. Mais pour ce qu'il me semble que chascun peut avoir vu et lu de ces exemples, je m'en tais, disant seulement que le roy Louis nostre maistre, a mieux sçu entendre cet art de séparer les gens, que nul autre prince que j'aye jamais vu ni connu; et n'espargnoit l'argent, ni les biens, ni sa peine, non point seulement envers les maistres, mais aussi bien envers les serviteurs. Ainsi ceux de Dinant se commencèrent tost à repentir de cet appointement dessusdit, et firent cruellement mourir quatre de leurs principaux bourgeois qui avoient fait ledit traité; et recommencèrent la guerre en cette comté de Namur. Tant pour ces raisons, que pour la sollicitation que faisoient ceux de Bouvynes, le siège y fut mis par le duc Philippe; mais la conduite de l'armée estoit à son fils; et y vint le comte de Saint-Pol, connestable de France, à leur secours, partant de sa maison, et non pas par l'auctorité du roy, ni avec ses gens d'armes; mais amena de ceux qu'il avoit amassés ès marches de Picardie. Orgueilleusement firent une saillie ceux de dedans, à leur grand dommage. Le huitiesme jour d'après furent pris d'assaut, après avoir esté fort battus; et n'eurent leurs amis loysir de penser s'ils les ayderoient. Ladite ville fut bruslée et rasée; les prisonniers, jusques à huit cens, noyés devant Bouvynes, à la grand'requeste de ceux dudit Bouvynes. Je ne sçay si Dieu l'avoit ainsi permis, pour leur grand'mauvaisté; mais la vengeance fut cruelle sur eux.
   Le lendemain que la ville fut prise, arrivèrent les Liégeois en grand'compagnie, pour les secourir, contre leur promesse: car ils s'estoient séparés d'eux par appointement, comme ceux de Dinant s'estoient séparés de la cité de Liége.
   Le duc Philippe se retira, pour son ancien âge; et son fils, et toute son armée, se tira au devant des Liégeois: et les rencontrasmes plustost que nous ne pensions: car, par cas d'adventure, nostre avant garde se esgara, par faute de ses guides; et les rencontrasmes avec la bataille, où estoient les principaux chefs de l'armée. Il estoit jà sur le tard; toutesfois on s'apprestoit de les assaillir. Sur cela vinrent gens depputés de par eux au comte de Charolois, qui requirent que, en l'honneur de la Vierge Marie (dont il estoit la veille), il voulsist avoir pitié de ce peuple, en excusant leurs fautes au mieux qu'ils purent. Lesdits Liégeois tenoient contenance de gens qui désiroient la bataille, et tout opposite de la parole de leurs ambassadeurs. Toutesfois, après estre allés et tournés deux ou trois fois, fut accordé par eux entretenir la paix de l'an précédent, et bailler certaine somme d'argent; et pour sureté de tenir cecy mieux que ce qui estoit passé, promirent bailler trois cens ostages, nommés en un role par l'évesque de Liége, et autres serviteurs estans en l'armée, et promirent les bailler dedans le lendemain huit heures. Cette nuit estoit l'ost des Bourguignons en grand trouble et doute: car il n'estoit en riens clos ny fort; et estoient séparés, et en lieu propice pour les Liégeois, qui tous estoient gens de pied et connoissans le pays mieux que nous. Aucuns d'eux eurent envie de nous assaillir; et mon advis est qu'ils en eussent eu du meilleur. Ceux qui avoient traité l'accord rompirent cette entreprise.
   Dès que le jour apparut, tout nostre ost s'assembla: et, les batailles bien ordonnées, et le nombre grand comme de trois mil hommes d'armes, que bons que mauvais, et douze ou quatorze mil archiers, et d'autres gens de pied, beaucoup du pays voisin, on tira droit à eux, pour recevoir les ostages, ou pour les combatre, s'il y avoit faute. Nous les trouvasmes séparés, et jà se despartoient bendes et en désordre, comme peuple mal conduit; il estoit jà près heure de midy, et n'avoient point baillé les ostages. Le comte de Charolois demanda au mareschal de Bourgongne, qui estoit là, s'il leur devoit courre sus ou non. Ledit mareschal respondit que ouy, et qu'il les pouvoit deffaire sans péril, à quoy ne devoit disimuler, vu que la faute venoit d'eux. Après en demanda au seigneur de Contay (que plusieurs fois ay nommé) qui fut de cette opinion, disant que jamais n'auroit si beau party: et les luy monstra jà séparés par bendes, comme ils s'en alloient; et loua fort de ne tarder plus. Après en demanda au connestable, comte de Saint-Pol, qui fut d'oppinion contraire, disant que ce seroit contre son honneur et promesse de ainsi le faire: disant que tant de gens ne peuvent estre si tost accordés en telle matière, comme de bailler ostages, et en si grand nombre; et louoit de renvoyer devers eux sçavoir leur intention. L'argu de ces trois nommés avec ledit comte fut grand et long sur ce différent. De l'un costé il voyoit ses grands et anciens ennemys deffaits, et les voyoit sans nulle résistance. D'autre costé, on l'arguoit de sa promesse. La fin fut qu'on envoya une trompette vers eux, lequel rencontra les ostages qu'on luy ramenoit. Ainsi passa la chose, et s'en retourna chascun en son lieu. Aux gens d'armes desplut fort le conseil que avoit donné ledit connestable: car ils voyoient bien beau butin devant leurs yeux. On envoya incontinent une ambassade à Liége, pour confermer cette paix. Le peuple (qui est inconstant) leur disoit à toute heure qu'on ne les avoit osé combatre: et leur tirèrent coulevrines à la teste, et leur firent plusieurs rudesses. Le comte de Charolois s'en retourna en Flandres. En cette saison mourut son père, auquel il fit très grand et solennel obsèque et office à Bruges; et signifia la mort dudit seigneur au roy.


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