edit duc de Normandie (comme
j'ai dit) s'estoit délibéré un coup de fuyr en Flandres; mais sur l'heure se reconseillerent
le duc de Bretagne et luy, connoissans tous deux leurs erreurs, et que par division se perdent toutes les bonnes choses du monde; et si est presque impossible que beaucoup de grands personnages ensemble et de semblable estat, se puissent longuement entretenir, sinon qu'il y ait un chef par dessus tous; et si seroit bien besoin que cestuy là fust sage et bien estimé, pour avoir l'obéissance de tous.
J'ay vu beaucoup d'exemples de cette matière à l'œil, et ne parle pas par ouyr dire: et sommes bien subjets à nous diviser ainsi à nostre dommage, sans avoir grand
regard à la conséquence qui en advient; et presque ainsi en ay vu advenir par tout le monde, ou l'ay ouÿ dire. Et
me semble qu'un sage prince, qui aura pouvoir de dix mil hommes et façon de les entretenir, est plus à craindre et estimer que ne seroient dix, qui en auroient chascun six mil tous allyés et confédérés ensemble: pour autant que des choses qui sont à démesler et
accorder entre eux, la moytié du temps se perd avant qu'il y ait riens conclu, ni
accordé.
Ainsi se retira
le duc de Normandie en Bretagne, povre et deffait, et habandonné de tous ses chevaliers qui avoient esté au
roy Charles son père: et avoient fait leur appointement avec
le roy, et mieux appointés de luy que jamais n'avoient esté du
roy son père. Ces deux ducs dessusdits estoient sages après le coup (comme l'on dit des Bretons) et se tenoient en Bretagne, et
ledit seigneur de Lescut, le principal de tous leurs serviteurs. Et y avoit maintes ambassades allans et venans au
roy de par eux, et de par luy à eux deux; et de par eux au
comte de Charolois, et de luy à eux; du
roy audit
duc de Bourgongne, et de luy au
roy; les uns pour sçavoir nouvelles, les autres pour soustraire gens, et pour toutes mauvaises marchandises, sous ombre de bonne foy.
Aucuns y allèrent par bonne intention, pour
cuyder pacifier les choses; mais c'est grand'folye à ceux qui s'estiment si bons et si sages, que de penser que leur présence pust pacifier si grands princes, et si subtils, comme estoient ceux-cy, et tant entendus à leurs fins, et vu especiallement que de l'un des costés, ni de l'autre ne s'offroit nulle raison. Mais il y a de bonnes gens qui ont cette gloire qu'il leur semble qu'ils conduiront des choses là où ils n'entendent riens; car quelquefois leurs maistres ne leur descouvrent riens de leurs plus secrettes pensées. A la compagnie de tels que
je dis est que le plus souvent ne vont que pour parer la feste, et souvent à leurs despens; et va toujours quelque humblet, qui a quelque marché à part. Ainsi au moins l'ai-je vu par toutes ces saisons dont
je parle, et de tous les costés. Et aussi bien comme
j'ay dit que les princes doivent estre sages à
regarder à quelles gens ils
baillent leurs
besognes entre mains, aussi devroient bien bien penser ceux qui vont dehors pour eux s'entremettre de telles matières, et qui s'en pourroient excuser et ne s'en empescher point, sinon qu'on vist qu'eux mesmes y entendissent bien et eussent affection à la matière: et seroit estre bien sage. Et
j'ay connu beaucoup de gens de bien s'y trouver bien empeschés et troublés.
J'ay vu princes de deux natures: les uns si subtils et si très souspesonneux, que l'on ne sçavoit comment vivre avec eux, et leur sembloit tousjours qu'on les trompoit; les autres se fioient en leurs serviteurs assez, mais ils estoient si lourds et si peu entendans à leurs
besognes, qu'ils ne sçavoient connoistre qui leur faisoit bien ou mal. Et ceux-là sont incontinent mués d'amour en hayne, et de hayne en amour. Et combien que de toutes les deux sortes s'en trouve bien peu de bons, ne là où il y ait ne grand'fermeté, ne grand'sureté, toutesfois
j'aymeroye tousjours mieux vivre sous les sages que sous les fols: car il y a plus de façons de s'en pouvoir eschapper, et d'acquérir leur grace: car avec les ignorans ne s'en sçait-on trouver nul expédient, pour ce que, avec eux, ne fait l'on riens, mais avec leurs serviteurs faut avoir affaire: desquels plusieurs leur eschappent souvent. Toutesfois il faut que chascun les serve et obéysse, aux contrées là où ils se trouvent: car on y est
tenu, et aussi contraint. Mais tout bien
regardé, nostre seule espérance doit estre en Dieu: car en cestuy-là gist toute nostre fermeté et nostre bonté, qui en nulle chose de ce monde ne se pourroit trouver; mais chascun de nous la connoist tard, et après ce que nous en avons eu besoin; toutesfois vaut encores mieux tard que jamais.