Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre XIV

Du traité de paix conclu à Conflans entre le roy et le comte de Charolois et ses alliés.

F

inablement toutes choses furent accordées: et le lendemain fit le comte de Charolois une grand'monstre pour sçavoir quelles gens il avoit, et ce qu'il pouvoit avoir perdu; et sans dire gare, y revint le roy, avec trente ou quarante chevaux; et alla voir toutes les compagnies, l'une après l'autre, sauf celle de ce mareschal de Bourgongne, lequel n'aymoit pas le roy, à cause que dès pieça, en Lorraine ledit seigneur luy avoit donné Espinal, et puis osté, pour la donner au duc Jean de Calabre, dont grand dommage en avoit eu ledit mareschal. Peu à peu reconseillioit le roy avec luy les bons et notables chevaliers qui avoient servy le roy son père, lesquels il avoit désappointés à son advènement à la couronne, et qui, pour cette cause, s'estoient trouvés en cette assemblée: et connoissoit ledit seigneur son erreur. Il fut dit que le lendemain se trouveroit le roy au chasteau de Vincennes, et tous les seigneurs qui avoient à lui faire hommage; et pour sureté de tous, bailleroit le roy ledit chasteau de Vincennes au comte de Charolois.
   Lendemain s'y trouva le roy et tous les princes, sans en faillir un: et estoit le portail et la porte bien garnie des gens dudit comte de Charolois en armes. Là fut lu le traité de paix. Monseigneur Charles fit hommage au roy de la duché de Normandie; et le comte de Charolois des terres de Picardie, dont il a esté parlé; et autres qui en avoient à faire. Et le comte de Saint-Pol fit le serment de son office de connestable. Il n'y eut jamais de si bonnes noces qu'il n'y en eust de mal disnés. Les uns firent ce qu'ils voulurent; et les autres n'eurent riens. Les moyens et bons personnages en tira le roy; toutesfois la plus grand'part demourèrent avec le duc nouveau de Normandie, et le duc de Bretagne, qui allèrent à Rouen prendre leur possession. Au partir du chasteau du boys de Vincennes, prirent tous congé l'un de l'autre, et se retira chascun à son logis; et furent faites toutes lettres, pardons et toutes autres choses nécessaires, servant au fait de la paix. Tout en un jour partirent le duc de Normandie et le duc de Bretagne, pour eux retirer audit pays de Normandie, et le duc de Bretagne, puis après, en son pays; et le comte de Charolois pour se retirer en Flandres; et comme ledit comte fut en train, le roy vint à luy, le conduisit jusques à Villiers-le-Bel, qui est un village à quatre lieues près Paris, monstrant par effet avoir un grand désir de l'amytié dudit comte; et tous deux y logèrent ce soir. Le roy avoit peu de gens, mais il avoit fait venir deux cens hommes d'armes pour le reconduire; dont fut adverty le comte de Charolois, en se couchant, qui entra en une très grand'suspection, et fit armer largement de gens. Ainsi pouvez voir qu'il est presque impossible que deux grands seigneurs se puissent accorder, pour les rapports de suspection qu'ils ont à chascune heure: et deux grands princes qui se voudroient bien entr'aymer, ne se devroient jamais voir, mais envoyer bonnes gens et sages les uns vers les autres, et ceux là les entretiendroient ou amenderoient les fautes.
   Lendemain au matin, les deux seigneurs dessusdits prirent congé l'un de l'autre, avec bonnes et sages paroles; et retourna le roy à Paris, en la compagnie de ceux qui l'estoient venu quérir: et cela osta la suspection que l'on pouvoit avoir eue de luy, et de leur venue. Et ledit comte de Charolois prit le chemin de Compiègne et de Noyon: et partout luy fut ouvert, par le commandement du roy. Et de là à Amiens, où il reçut les hommages de ceux de la Rivière de Somme, et des terres de Picardie, qui lui estoient restituées par cette paix: desquelles le roy avoit payé quatre cens mil escus d'or, n'y avoit pas neuf mois, comme j'ay dit ailleurs cy-dessus. Et incontinent passa outre et tira ou pays de Liége, pour ce qu'ils avoient desja fait la guerre par l'espace de cinq ou six mois à son père (luy estant dehors) ès pays de Namur et de Brabant; et avoient desjà lesdits Liégeois fait une destrousse entre eux. Toutesfois à cause de l'yver il n'y put pas faire grand'chose. Nonobstant y eut grand'quantité de villages bruslés, et de petites destrousses furent faites sur les Liégeois; et firent une paix, et s'obligèrent lesdits Liégeois à la tenir, sur peine d'une grand'somme de deniers; et s'en retourna ledit comte en Brabant.


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