our ce que icy dessus
j'ay beaucoup parlé des dangers qui sont en ces traités, et que les princes y doivent estre bien sages et bien connoistre quelles gens les mènent, et par especial celuy qui n'a pas le plus apparent du jeu, maintenant s'entendra qui
m'a mu de tenir si long compte de cette matière. Cependant que ces traités se menoient par voyes d'assemblées et que l'on pouvoit communiquer les uns avec les autres, en lieu de traiter paix, se traita par
aucuns que la duché de Normandie se mettroit entre les mains du
duc de Berry, seul frère du
roy, et que là il prendroit son partage et laisseroit Berry au
roy; et tellement fut conduite cette marchandise, que
madame la grand'séneschale de Normandie et
aucuns à son aveu, comme serviteurs et parens, mirent
le duc Jean de Bourbon au chasteau de
Rouen, et par là en
la ville, laquelle tost se consentit à cette mutation, comme trop désirant d'avoir prince qui demourast au pays de Normandie; et le semblable firent toutes les villes et places de Normandie, ou peu s'en fallut. Et a tousjours bien semblé aux Normans, et fait encores, que si grand duché comme la leur requiert bien un duc; et à dire la vérité, elle est de grand estime, et s'y lève de grands deniers.
J'en ai vu lever neuf cens cinquante mil francs:
aucuns disent plus.
Tournée que fut
la ville de Rouen, tous les habitans firent le serment audit
duc de Bourbon, pour
ledit duc de Berry, sauf le
bailli, nommé
Houaste, qui avoit esté
nourry du
roy son varlet de chambre, luy estant en Flandres, et
un appellé maistre Guillaume Picard, puis général de Normandie; et aussi
le grand séneschal de Normandie (qui est aujourd'huy) ne voulut faire le serment; mais retourna vers
le roy, contre le vouloir de
sa mère, laquelle avoit conduict cette réduction, comme dit est.
Venue à la connoissance du
roy la mutation faite en Normandie, se délibéra d'avoir paix, voyant ne pouvoir donner remède à ce qui jà estoit advenu. Incontinent fit sçavoir à
mondit seigneur de Charolois, qui estoit en son
ost, qu'il vouloit parler à luy: et luy nomma l'heure qu'il se rendroit aux champs, auprès dudit
ost, estant près
Conflans: et saillit à l'heure dite, avec par adventure cent chevaux, dont la pluspart estoit des Escossois de sa garde, d'autres gens peu.
Ledit comte de Charolois ne mena guères de gens, et y alla sans nulle cerymonie; toutesfois il en survint beaucoup, et tant qu'il y en avoit beaucoup plus qu'il n'en estoit sailly avec
le roy. Il les fit demourer un petit loin, et se pourmenèrent eux deux une pièce: et luy dit
le roy comme la paix estoit faite, et luy conta ce cas qui estoit advenu à
Rouen (dont
ledit comte ne sçavoit encore riens), disant que son consentement n'eust jamais
baillé tel partage à
son frère; mais puisque d'eux-mesmes les Normans en avoient fait cette nouvelleté, il en estoit content; et qu'il passeroit le traité en toutes telles formes, comme il avoit été advisé par plusieurs journées précédentes: et peu d'autres choses y avoit à
accorder.
Ledit seigneur de Charolois en fut fort joyeux: car son
ost estoit en très grand'nécessité de vivres, et principalement d'argent; et quand cecy n'eust esté, tout autant qu'il y avoit là de seigneurs s'en fussent tous allez honteusement. Toutesfois audit
comte arriva ce jour, ou bien peu de jours après, un renfort que
son père le duc Philippe de Bourgongne luy envoyoit, qu'amenoit
monseigneur de Saveuses, où il y avoit six vingts hommes d'armes, et quinze cents archiers, et six vingts mil escus comptans sur dix
sommiers, et grand'quantité d'arcs et de traits: et cecy
pourvut assez bien l'ost des Bourguignons, estant en deffiance que le demourant ne s'accordast sans eux.
Ces paroles d'appointement plaisoient au
roy et audit
comte de Charolois:
je luy ay ouÿ conter depuis; et si affectueusement parloient d'achever le demourant, qu'ils ne
regardoient point où ils alloient, et tirèrent droit devers
Paris; et tant allèrent qu'ils entrèrent dedans un grand boulevart de terre et de boys que
le roy avoit fait faire assez loin hors de
la ville, au bout d'une tranchée, et au long de ladite tranchée on entroit dedans
la ville. Avec
ledit comte estoient quatre ou cinq personnes seulement. Comme ils se trouvèrent
léans, furent très esbahys; toutesfois
ledit comte tint la meilleure contenance qu'il put. Il est à croire que nul de ces deux seigneurs ne furent accruz de foy depuis ce temps-là, vu qu'à l'un ni à l'autre ne prit mal. Comme les nouvelles vinrent à l'ost que
ledit seigneur de Charolois estoit entré dedans ledit boulevart, il y eut très grand murmure; et se mirent ensemble
le comte de Saint-Pol,
le mareschal de Bourgongne,
le seigneur de Contay,
le seigneur de Haultbourdin, et plusieurs autres, donnant grand'charge audit
seigneur de Charolois de cette folye, et aux autres qui estoient de sa compagnie; et alléguoient l'inconvénient advenu, à
son grand père, à
Montereau Fault-Yonne, présent
le roy Charles septiesme. Incontinent firent retraire dedans l'ost ce qui estoit dehors pourmenant aux champs; et usa le mareschal de Bourgongne (appellé
de Neuf-Chastel par son surnom) de cette parole: «Si
ce jeune prince, fol et enragé, s'est allé perdre, ne perdons pas sa maison, ni le fait de
son père, ni le nostre; et pour ce, que chascun se retire en son logis et se tienne prest, sans soy esbahyr de fortune qui advienne: car nous sommes suffisans, nous tenans ensemble, de nous retirer jusques ès marches de Hénault, ou de Picardie, ou en Bourgongne.»
Après ces paroles, monta à cheval; et
le comte de Saint-Pol se pourmenoit hors de l'ost, regardant s'il venoit riens devers
Paris. Après y avoir esté une longue pièce, virent venir quarante ou cinquante chevaux: et y estoit
le comte de Charolois et autres gens du
roy qui le ramenoient, tant archiers que autres. Et comme il les vit approcher, fit retourner ceux qui l'accompagnoient, et adressa la parole audit
mareschal de Neuf-Chastel, qu'il craignoit, car il usoit de très aspres paroles, et estoit bon et loyal chevalier pour son party; et luy osoit bien dire: «Je ne suis à
vous que par emprunt, tant que
vostre père vivra.» Les paroles dudit
comte furent telles: «Ne
me tensez point, car
je connois bien ma grand'folye; mais
je m'en suis apperceu si tard que
j'estoye près du boulevart.» Puis luy dit
le mareschal qu'il avoit fait cela en son absence.
Ledit seigneur baissa la teste, sans rien respondre, et s'en revint dedans son
ost, où tous estoient joyeux de le revoir: et louoit chascun la foy du
roy; toutesfois ne retourna
oncques puis
ledit comte en sa puissance.