Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre XIII

Comment la ville de Rouen fut mise entre les mains du duc de Bourbon, pour le duc de Berry, par quelques menées; et comment le traité de Conflans fut de tous points conclu.

P

our ce que icy dessus j'ay beaucoup parlé des dangers qui sont en ces traités, et que les princes y doivent estre bien sages et bien connoistre quelles gens les mènent, et par especial celuy qui n'a pas le plus apparent du jeu, maintenant s'entendra qui m'a mu de tenir si long compte de cette matière. Cependant que ces traités se menoient par voyes d'assemblées et que l'on pouvoit communiquer les uns avec les autres, en lieu de traiter paix, se traita par aucuns que la duché de Normandie se mettroit entre les mains du duc de Berry, seul frère du roy, et que là il prendroit son partage et laisseroit Berry au roy; et tellement fut conduite cette marchandise, que madame la grand'séneschale de Normandie et aucuns à son aveu, comme serviteurs et parens, mirent le duc Jean de Bourbon au chasteau de Rouen, et par là en la ville, laquelle tost se consentit à cette mutation, comme trop désirant d'avoir prince qui demourast au pays de Normandie; et le semblable firent toutes les villes et places de Normandie, ou peu s'en fallut. Et a tousjours bien semblé aux Normans, et fait encores, que si grand duché comme la leur requiert bien un duc; et à dire la vérité, elle est de grand estime, et s'y lève de grands deniers. J'en ai vu lever neuf cens cinquante mil francs: aucuns disent plus.
   Tournée que fut la ville de Rouen, tous les habitans firent le serment audit duc de Bourbon, pour ledit duc de Berry, sauf le bailli, nommé Houaste, qui avoit esté nourry du roy son varlet de chambre, luy estant en Flandres, et un appellé maistre Guillaume Picard, puis général de Normandie; et aussi le grand séneschal de Normandie (qui est aujourd'huy) ne voulut faire le serment; mais retourna vers le roy, contre le vouloir de sa mère, laquelle avoit conduict cette réduction, comme dit est.
   Venue à la connoissance du roy la mutation faite en Normandie, se délibéra d'avoir paix, voyant ne pouvoir donner remède à ce qui jà estoit advenu. Incontinent fit sçavoir à mondit seigneur de Charolois, qui estoit en son ost, qu'il vouloit parler à luy: et luy nomma l'heure qu'il se rendroit aux champs, auprès dudit ost, estant près Conflans: et saillit à l'heure dite, avec par adventure cent chevaux, dont la pluspart estoit des Escossois de sa garde, d'autres gens peu. Ledit comte de Charolois ne mena guères de gens, et y alla sans nulle cerymonie; toutesfois il en survint beaucoup, et tant qu'il y en avoit beaucoup plus qu'il n'en estoit sailly avec le roy. Il les fit demourer un petit loin, et se pourmenèrent eux deux une pièce: et luy dit le roy comme la paix estoit faite, et luy conta ce cas qui estoit advenu à Rouen (dont ledit comte ne sçavoit encore riens), disant que son consentement n'eust jamais baillé tel partage à son frère; mais puisque d'eux-mesmes les Normans en avoient fait cette nouvelleté, il en estoit content; et qu'il passeroit le traité en toutes telles formes, comme il avoit été advisé par plusieurs journées précédentes: et peu d'autres choses y avoit à accorder. Ledit seigneur de Charolois en fut fort joyeux: car son ost estoit en très grand'nécessité de vivres, et principalement d'argent; et quand cecy n'eust esté, tout autant qu'il y avoit là de seigneurs s'en fussent tous allez honteusement. Toutesfois audit comte arriva ce jour, ou bien peu de jours après, un renfort que son père le duc Philippe de Bourgongne luy envoyoit, qu'amenoit monseigneur de Saveuses, où il y avoit six vingts hommes d'armes, et quinze cents archiers, et six vingts mil escus comptans sur dix sommiers, et grand'quantité d'arcs et de traits: et cecy pourvut assez bien l'ost des Bourguignons, estant en deffiance que le demourant ne s'accordast sans eux.
   Ces paroles d'appointement plaisoient au roy et audit comte de Charolois: je luy ay ouÿ conter depuis; et si affectueusement parloient d'achever le demourant, qu'ils ne regardoient point où ils alloient, et tirèrent droit devers Paris; et tant allèrent qu'ils entrèrent dedans un grand boulevart de terre et de boys que le roy avoit fait faire assez loin hors de la ville, au bout d'une tranchée, et au long de ladite tranchée on entroit dedans la ville. Avec ledit comte estoient quatre ou cinq personnes seulement. Comme ils se trouvèrent léans, furent très esbahys; toutesfois ledit comte tint la meilleure contenance qu'il put. Il est à croire que nul de ces deux seigneurs ne furent accruz de foy depuis ce temps-là, vu qu'à l'un ni à l'autre ne prit mal. Comme les nouvelles vinrent à l'ost que ledit seigneur de Charolois estoit entré dedans ledit boulevart, il y eut très grand murmure; et se mirent ensemble le comte de Saint-Pol, le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Contay, le seigneur de Haultbourdin, et plusieurs autres, donnant grand'charge audit seigneur de Charolois de cette folye, et aux autres qui estoient de sa compagnie; et alléguoient l'inconvénient advenu, à son grand père, à Montereau Fault-Yonne, présent le roy Charles septiesme. Incontinent firent retraire dedans l'ost ce qui estoit dehors pourmenant aux champs; et usa le mareschal de Bourgongne (appellé de Neuf-Chastel par son surnom) de cette parole: «Si ce jeune prince, fol et enragé, s'est allé perdre, ne perdons pas sa maison, ni le fait de son père, ni le nostre; et pour ce, que chascun se retire en son logis et se tienne prest, sans soy esbahyr de fortune qui advienne: car nous sommes suffisans, nous tenans ensemble, de nous retirer jusques ès marches de Hénault, ou de Picardie, ou en Bourgongne.»
   Après ces paroles, monta à cheval; et le comte de Saint-Pol se pourmenoit hors de l'ost, regardant s'il venoit riens devers Paris. Après y avoir esté une longue pièce, virent venir quarante ou cinquante chevaux: et y estoit le comte de Charolois et autres gens du roy qui le ramenoient, tant archiers que autres. Et comme il les vit approcher, fit retourner ceux qui l'accompagnoient, et adressa la parole audit mareschal de Neuf-Chastel, qu'il craignoit, car il usoit de très aspres paroles, et estoit bon et loyal chevalier pour son party; et luy osoit bien dire: «Je ne suis à vous que par emprunt, tant que vostre père vivra.» Les paroles dudit comte furent telles: «Ne me tensez point, car je connois bien ma grand'folye; mais je m'en suis apperceu si tard que j'estoye près du boulevart.» Puis luy dit le mareschal qu'il avoit fait cela en son absence. Ledit seigneur baissa la teste, sans rien respondre, et s'en revint dedans son ost, où tous estoient joyeux de le revoir: et louoit chascun la foy du roy; toutesfois ne retourna oncques puis ledit comte en sa puissance.


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