a pratique de paix continuoit tousjours, plus estroit entre
le roy et
le comte de Charolois qu'ailleurs, pour ce que la force gisoit en eux. Les demandes des seigneurs estoient grandes, par especial pour ce que
le duc de Berry vouloit Normandie pour son partage; ce que
le roy ne vouloit
acorder.
Le comte de Charolois vouloit avoir les villes assises sur la rivière de Somme, comme
Amyens,
Abbeville,
Saint-Quentin,
Péronne, et autres: lesquelles
le roy avoit rachetées de quatre cens mil escus du
duc Philippe, n'y avoit pas trois moys; lesquelles il avoit eues, par la paix d'Arras, du
roy Charles septiesme.
Le comte de Charolois vouloit dire que de son vivant
le roy ne les devoit racheter; lui
ramentevoit combien il estoit
tenu à sa maison; car fugitif de
son père, le roy Charles, il y fut reçu et
nourry six ans, ayant deniers de luy pour son vivre, et puis amené par eux jusques à
Reims et à
Paris à son sacre. Ainsi avoit pris
le comte de Charolois en très grand despit ce rachat des terres dessusdites.
Tant fut demenée cette pratique de paix, que
le roy vint un matin par eau, jusques vis à vis de nostre
ost, ayant largement de chevaux sur le bord de la rivière. En son bateau n'estoient que quatre ou cinq personnes, sauf ceux qui tiroient; et y avoit
monseigneur du Lau,
monseigneur de Montauban, lors amiral de France,
monseigneur de Nantouillet et autres. Les comtes
de Charolois et
de Saint-Pol, estoient sur le bord de la rivière de leur costé, attendans
ledit seigneur.
Le roy demanda à
monseigneur de Charolois ces mots: «Mon frère,
m'assurez-vous?» car autresfois
ledit comte avoit espousé
sa sœur.
Ledit comte luy respondit: «Monseigneur, ouy, comme frère.»
Je l'ouÿ; aussy firent assez d'autres.
Le roy descendit à terre, avec les dessusdits, qui estoient venus avec luy. Les comtes dessusdits luy firent grand honneur, comme raison estoit, et luy n'en estoit point chiche, et commença la parole, disant: «Mon frère,
je connois qu'estes gentilhomme, et de la maison de France.»
Ledit comte de Charolois luy demanda: «Pourquoy,
monseigneur? — Pour ce (dit-il) que quand
j'envoyay mes ambassadeurs à
Lisle, n'a guères, devers
mon oncle vostre père, et
vous, et que
ce fol Morvillier parla si bien à
vous,
vous
me mandastes par
l'archevesque de Narbonne (qui est gentilhomme, et il le monstra bien; car chascun se contenta de luy) que
je me repentiroye des paroles que
vous avoit dit
ledit Morvillier, avant qu'il fust le bout de l'an.
Vous
m'avez tenu promesse, et encore beaucoup plustost que le bout de l'an.» Et dit
le roy ces paroles en bon visage et riant, connoissant la nature de
celuy à qui il parloit estre telle, qu'il prendroit plaisir ausdites paroles: et surement elles luy plurent. Puis poursuivit ainsi: «Avec tels gens veux-je avoir à
besogner, qui tiennent ce qu'ils promettent.» Et désavoua
ledit Morvillier, disant ne luy avoir point donné la charge d'aucunes paroles qu'il avoit dites. En effet, long temps se pourmena
le roy au milieu de ces deux comtes. Du costé dudit
comte de Charolois avoit largement gens d'armes, qui les regardoient assez de près. Là fut demandé cette duché de Normandie, et la rivière de Somme, et plusieurs autres demandes pour chascun, et
aucunes ouvertures, jà
pieça faites pour le bien du royaume; mais c'estoit là le moins de la question: car le bien public estoit converty en bien particulier. De Normandie,
le roy n'y vouloit entendre pour nulles choses; mais
acorda audit
comte de Charolois sa demande et offrit audit
comte de Saint-Pol l'office de connétable, en faveur dudit
comte de Charolois; et fut leur adieu très gracieux; et se remit
le roy en son bateau; et retourna à
Paris, et les autres à
Conflans.
Ainsi se passèrent ces jours: les uns en trèves, les autres en guerre; mais toutes paroles d'appointement s'estoient rompues (j'entends au lieu où les députés d'un costé et d'autre s'estoient accoutumés d'assembler, qui estoit à
la Grange aux Merciers); mais la pratique dessusdite s'entretenoit entre
le roy et
ledit seigneur de Charolois; et alloient envoyans gens l'un à l'autre, nonobstant qu'il fust guerre: et y alloit
un nommé Guillaume Bische et
un autre appellé Guillot Duisie, estans au
comte de Charolois tous deux; toutesfois avoient autresfois bien reçu du
roy: car
le duc Philippe les avoit bannys et
le roy les avoit
recueillis, à la requeste dudit
seigneur de Charolois. Ces allées ne plaisoient pas à tous: et commençoient jà ces seigneurs à se deffier l'un de l'autre, et à se lasser; et n'eust esté ce qui survint peu de jours après, ils s'en fussent tous allés honteusement.
Je les ay vus tenir trois conseils en une chambre, où ils estoient tous assemblés; et vis un jour qu'il en desplut bien au
comte de Charolois: car il s'estoit jà fait deux fois en sa présence, et il luy sembloit bien que la plus grand' force de cet
ost estoit sienne, et parler en conseil en sa chambre sans l'y appeller, ne se devoit point faire; et en parla au
seigneur de Contay, bien fort sage homme (comme
j'ay dit ailleurs), qui luy dit qu'il le portast patiemment: car s'il les courrouçoit, qu'ils trouveroient mieux leur appointement que luy; et que comme il estoit le plus fort, qu'il falloit qu'il fust le plus sage, et qu'il les gardast de diviser, et mist peine à les entretenir joints de tout son pouvoir, et qu'il dissimulast toutes ces choses; mais qu'à la vérité l'on s'esbahissoit assez, et mesmement chez luy, de quoy si petits personnages comme les deux dessus nommés, s'empeschoient de si grand'matière; et que c'estoit chose dangereuse, encores ayant affaire à roy si libéral comme cestuy cy.
Ledit de Contay
hayoit
ledit Guillaume Bische; toutesfois il disoit ce que plusieurs autres disoient comme luy, et croy que sa suspection ne l'en faisoit point parler, mais seulement la nécessité de la matière. Audit
seigneur de Charolois plut ce conseil, et se mit plus de feste et joyeux avec ces seigneurs, que paravant, et avec meilleurs gens, qu'il n'avoit accoutumé et à mon advis qu'il en estoit grand besoin, et danger qu'ils ne s'en fussent séparés.
Un sage homme sert bien en une telle compagnie, mais qu'on le veuille croire; et ne se pourroit trop acheter. Mais jamais
je n'ai connu prince, qui ait sçu connoistre la différence entre les hommes, jusqu'à ce qu'il se soit trouvé en nécessité et en affaire, et s'ils le connoissent, si ne leur en
chault-il; et
départent leur auctorité à ceux qui plus leur sont agréables, et pour l'âge qui leur est plus sortable, et pour estre conformes à leurs opinions; ou
aucunes fois sont maniés par ceux qui sçavent et conduisent leurs petits plaisirs. Mais ceux qui ont entendement s'en reviennent tost, quand il en est besoin. Tel ay-je vu
le roy,
ledit comte de Charolois pour le temps de lors, et
le roy Edouard d'Angleterre, et autres plusieurs; et à telle heure
j'ay vu ces trois qu'il leur en estoit bon besoin, et qu'ils avoient faute de ceux qu'ils avoient mesprisés. Mais depuis que
ledit comte de Charolois eut esté duc de Bourgongne, et que la fortune l'eut mis plus haut que ne fut jamais homme de sa maison, et si grand qu'il ne craignoit nul prince pareil à luy, Dieu le souffrit cheoir en cette gloire, et tant lui diminua du sens, qu'il mesprisoit tout autre conseil du monde sauf le sien seul; et aussi tost après finit sa vie douloureusement avec grand nombre de gens, et ses subjets, et désola sa maison, comme vous voyez.