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j'ay long temps tenu ce propos; mais il est tel que n'en sors pas bien quand
je veux. Et pour revenir à la guerre, vous avez ouÿ comme ceux que
le roy avoit logés en cette tranchée, au long de cette rivière de Seine, se deslogèrent à l'heure qe l'on les devoit assaillir. La trève ne duroit jamais guères qu'un jour ou deux. Aux autres jours, se faisoit la guerre tant aspre qu'il estoit possible: et continuoient les escarmouches depuis le matin jusques au soir. Grosses bendes ne sailloient point de
Paris: toutesfois souvent nous remettoient nostre guet, et puis on le renforçoit.
Je ne vy jamais une seule journée qu'il n'y eust escarmouche, quelque petite que ce fust; et croy bien que
le roy eust voulu qu'eles y eussent esté bien plus grosses; mais il estoit en grand'suspection, et de beaucoup, qui estoit sans cause. Il
m'a autresfois dit qu'il trouva une nuit
la Bastille Saint-Antoine ouverte, par la porte des champs, qui luy donna grand'suspection de
messire Charles de Melun, pour ce que son père tenoit
la place.
Je ne dis autre chose dudit
messire Charles, que ce que
j'en ai dit; mais meilleur serviteur n'eut point
le roy pour cette année-là.
Un jour fut entrepris à
Paris de nous venir combatre (et croy que
le roy n'en délibéra riens, mais les capitaines) et de nous assaillir de tous costés. Les uns devers
Paris, qui devoit estre la grand'compagnie. Une autre bende devers
le pont de Charenton; et ceux là n'eussent guères sçu nuyre; et deux cens hommes d'armes, qui devoient venir par devers
le bois de Vincennes. De cette conclusion fut adverty l'ost, environ la mynuit, par un page, qui vint cryer de l'autre part de la rivière que
aucuns bons amys des seigneurs les advertissoient de l'entreprise (qui estoit telle que avez ouÿ) et en nomma
aucuns, et incontinent s'en alla.
Sur la fine pointe du jour vint
messire Poncet de Rivière devant
ledit pont de Charenton, et
monseigneur du Lau, d'autre part, devers
le bois de Vincennes, jusques à nostre artillerie, et tuèrent un canonnier. L'alarme fut fort grande,
cuydant que ce fust ce dont le page avoit adverty la nuit. Tost fut armé
monseigneur de Charolois, mais encore plustost
le duc Jean de Calabre: car à tous alarmes c'estoit le premier homme armé de toutes pièces, et son cheval tousjours bardé. Il portoit un habillement que ces
conducteurs portent en Italie, et sembloit bien prince et chef de guerre, et tiroit tousjours droit aux barrières de nostre
ost, pour garder les gens de saillir; et y avoit d'obéyssance autant que
monseigneur de Charolois, et luy obéyssoit tout l'ost de meilleur
cœur; et à la vérité il estoit digne d'estre honoré.
En un moment tout l'ost fut en armes et à pied, au long des chariots par le dedans, sauf quelques deux cens chevaux, qui estoient au dehors au guet. Excepté ce jour,
je ne connus jamais que l'on eust espérance de combattre; mais cette fois chascun s'y attendoit. Et sur ce bruyt arrivèrent les ducs
de Berry et
de Bretagne, que jamais ne viz armé que ce jour.
Le duc de Berry estoit armé de toutes pièces. Ils avoient peu de gens. Ainsi ils passèrent par le camp, et se mirent un peu au dehors pour trouver messeigneurs
de Charolois et
de Calabre: et là parloient ensemble. Les chevaucheurs, qui estoient enforcés, allèrent plus près de
Paris, et virent plusieurs chevaucheurs qui venoient pour sçavoir ce bruit en l'ost. Nostre artillerie avoit fort tiré, quand ceux de
monseigneur du Lau s'en estoient approchés si près.
Le roy avoit bonne artillerie sur la muraille de
Paris, qui tira plusieurs coups jusques à nostre
ost, qui est grand'chose (car il y a deux lieues), mais
je croy bien que l'on avoit levé aux bastons le nez bien haut. Ce bruit d'artillerie faisoit croire de tous les deux costés quelque grand'entreprise. Le temps estoit fort obscur et trouble, et nos chevaucheurs, qui s'estoient approchés de
Paris, voyoient plusieurs chevaucheurs, et bien loin outre devant eux voyoient grand'quantité de lances debout, ce leur sembloit; et jugeoient que c'estoient toutes les batailles du
roy qui estoient aux champs, et tout le peuple de
Paris; et cette ymagination leur donnoit l'obscurité du temps.
Ils se reculèrent droit vers ces seigneurs, qui estoient hors de nostre camp, et leur signifièrent ces nouvelles, et les asseurèrent de la bataille. Les chevaucheurs saillis de
Paris s'approchoient tousjours, pource qu'ils voyoient reculer les nostres, qui encore les faisoit mieux croire. Lors vint
le duc de Calabre là où estoit l'estendart du
comte de Charolois, et la pluspart des gens de bien de sa maison pour l'accompagner, et sa bannière preste à desployer, et le guidon de ses armes, qui estoit l'usance de cette maison; et là nous dit à tous
ledit duc Jean: «Or çà, nous sommes à ce que nous avons tous désiré; voylà
le roy et tout son peuple sailly de
la ville, et marchent, comme dient nos chevaucheurs; et pour ce, que chascun ait bon vouloir et
cœur. Tout ainsi qu'ils saillent de
Paris nous les aunerons à l'aune de
la ville, qui est la grand aune.» Ainsi alla reconfortant la compagnie. Nos chevaucheurs avoient un petit repris de
cueur, voyans que les autres chevaucheurs estoient foibles: si se raprochèrent de
la ville, et trouvèrent encore les batailles au lieu où ils les avoient laissées, qui leur donna nouveau pensement. Ils s'en approchèrent le plus qu'ils purent; mais estant le jour un peu haussé et esclarcy, ils trouvèrent que c'estoient grands chardons. Ils furent jusques auprès des portes, et ne trouvèrent rien dehors: incontinent la mandèrent à ces seigneurs, qui s'en allèrent ouÿr messe, et disner: et en furent honteux ceux qui avoient dit ces nouvelles; mais le temps les excusa, avec ce que le page avoit dit la nuit de devant.