Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre IX

Comment l'artillerie du comte de Charolois et celle du roy tirèrent l'une contre l'autre près Charenton; et comment le comte de Charolois fit faire derechef un pont de bateaux en la rivière de Seine.

E

n retournant au fait de Paris, il ne faut douter que nul jour sans perte et gaigne ne se passast, tant d'un costé que d'autre; mais de choses grosses n'y advint-il riens: car le roy ne vouloit point souffrir que ses gens saillissent en grosses bendes; ny ne vouloit riens mettre en hazard de bataille, et désiroit paix, et sagement despartir cette assemblée. Toutesfois un jour, bien matin, vinrent loger droit vis à vis l'hostel de Conflans, au long de la rivière, et sur le fin bord, quatre mil francs archiers. Les nobles de Normandie et quelque peu de gens d'armes d'ordonnance demourèrent à un quart de lieue de là en un village, et depuis leurs gens de pied jusque là n'y avoit qu'une belle plaine. La rivière de Seine estoit entre nous et eux: et commencèrent ceux du roy une tranchée à l'endroit de Charenton, où ils firent un boulevart de boys et de terre, jusques au bout de nostre ost, et passoit ledit fossé par devant Conflans, la rivière entre deux, comme dit est; et là affutèrent grand nombre d'artillerie, qui d'entrée chassa tous les gens du duc de Calabre hors du village de Charenton; et fallut que à grand'haste ils vinssent loger avec nous: et y eut des gens et des chevaux tués; et logea le duc Jean en un petit corps d'hostel, tout droit au devant de celuy de monseigneur de Charolois, à l'opposite de la rivière.
   Cette artillerie commença premièrement à tirer par nostre ost, et espouventa fort la compagnie, car elle tua des gens d'entrée; et tira deux coups par la chambre où le seigneur de Charolois estoit logé, comme il disoit, et vint tuer une trompette, en apportant un plat de viande, sur le degré.
   Après le disner ledit comte de Charolois descendit en l'estage bas, et délibéra n'en bouger; et le fit tendre au mieux qu'il put. Le matin vinrent les seigneurs tenir conseil; et ne se tenoit point ailleurs que chez le comte de Charolois; et tousjours après le conseil disnoient tous ensemble; et se mettoient les ducs de Berry et de Bretagne au banc, le comte de Charolois et le duc de Calabre au devant; et portoit ledit comte honneur à tous, les conviant à l'assiette. Aussi le devoit bien faire à d'aucuns et à tous, puisque c'estoit chez luy. Il fut advisé que toute l'artillerie de l'ost seroit assortie encontre celle du roy. Ledit seigneur de Charolois en avoit très largement, le duc de Calabre en avoit de belle, et aussi le duc de Bretagne. L'on fit de grands trous ès murailles qui sont au long de la rivière derrière ledit hostel de Conflans, et y assortit-on toutes les meilleures pièces, excepté les bombardes et autres grosses pièces, qui ne tirèrent point, et le demourant, où elles pouvoient servir. Ainsi en y eut du costé des seigneurs beaucoup plus que de celluy du roy. La tranchée que les gens du roy avoient faite estoit fort longue, tirant vers Paris, et tousjours la tiroient avant, et jetoient la terre de nostre costé, pour soy taudir de l'artillerie: car tous estoient cachés dedans le fossé, ne nul ne s'eust osé monstrer la teste. Ils estoient en lieu plain comme la main, et en belle prayrie.
   Je n'ay jamais tant veu tirer pour si peu de jours: car de nostre costé on se attendoit de les chasser à force d'artillerie. Aux autres en venoit de Paris tous les jours, qui faisoient bonne diligence de leur costé, et n'espargnoient point la poudre. Grand'quantité de ceux de nostre ost firent des fossés en terre à l'endroit de leurs logis. Encores davantage y en avoit beaucoup, pour ce que c'est lieu où l'on a tiré de la pierre. Ainsi se taudissoit chascun; et se passa trois ou quatre jours. La crainte fut plus grande que la perte des deux costés, car il ne se perdit nul homme de nom.
   Quand ces seigneurs virent que ceux du roy ne s'esmouvoient point, il leur sembla honte et péril, et que ce seroit donner cœur à ceux de Paris. Car par quelque jour de trèves, il vint tant de peuple, que il sembloit que riens ne fust demouré en la ville. Il fut conclu en un conseil, que l'on feroit un fort grand pont sus bateaux; et coupperoit-on l'estroit du bateau, et ne se asserroit le boys que sur le large, et au dernier couplet y auroit de grandes ancres pour jeter en terre. Avec cela furent amenés plusieurs grands bateaux de Seine, qui eussent pu passer la rivière et assaillir les gens du roy. A maistre Girault, canonnier, fut donnée la charge de cet ouvrage, auquel il sembloit que pour les Bourguignons estoit grand advantage de ce que les autres avoient jeté les terres de nostre costé, pour ce que quand ils seroient outre la rivière, ceux du roy trouveroient leur tranchée beaucoup au dessouz des assaillans, et qu'ils n'oseroient saillir dudit fossé, jusques à aujourd'huy, pour crainte de l'artillerie.
   Ces raisons donnèrent grand cœur aux nostres de passer; et fut le pont achevé, amené et dressé, sauf le dernier couplet, qui tournoit de costé, prest à dresser et tous les bateaux amenés. Dès qu'il fut dressé, vint un officier d'armes du roy, dire que c'estoit contre la trève; pour ce que ce jour, et le jour précédent, y avoit eu trève, on venoit pour voir que c'estoit. A l'adventure il trouva monsieur de Bueil, et plusieurs autres sur ledit pont, à qui il parla. Ce soir passoit la trève. Il y pouvoit bien passer trois hommes d'armes, la lance sur la cuisse, de front: et y pouvoit bien avoir six grands bateaux, que chascun eust bien passé mil hommes à la fois, et plusieurs petits; et fut accoutrée l'artillerie pour les servir à ce passage. Si furent faites les bendes et les roolles de ceux qui devoient passer: et en estoient chefs le comte de Saint-Pol, et le seigneur de Haultbourdin.
   Dès que mynuit fut passé, se commencèrent à armer ceux qui en estoient; et avant jour furent armés: et ouyrent les aucuns messe en attendant le jour, et faisoient ce que bons crestiens font en tel cas. Cette nuit je me trouvay en une grande tente, qui estoit au milieu de l'ost, où on faisoit le guet: et en estoye cette nuit (car nul n'en estoit excusé); et estoit chef de ce guet monseigneur de Chastel-Guyon, qui mourut à Granson depuis: et se attendoit l'heure de voir cet esbat. Soubdainement nous ouysmes ceux qui estoient en ces tranchées, qui commencèrent à cryer à haute voix: «Adieu, voisins, adieu;» et incontinent mirent le feu en leurs logis, et retirèrent leur artillerie. Le jour commença à venir. Les ordonnez à cette entreprise estoient jà bien loing, qui se retiroient à Paris. Ainsi doncques chascun s'alla desarmer, très joyeux de ce partement.
   Et à la vérité ce que le roy y avoit mis de gens, ce n'estoit que pour battre nostre ost d'artillerie, et non pas en intention de combattre; car il ne vouloit riens mettre en hazard, comme j'ay dit ailleurs, nonobstant que sa puissance fust très grande pour tous tant qu'il y avoit des princes ensemble. Mais son intention (comme bien le monstra) estoit de traiter paix, et départir la compagnie, sans mettre son estat (qui est si grand et si bon, que d'estre roy de ce grand et obéyssant royaume de France) en péril de chose si incertaine qu'une bataille.
   Chacun jour se menoit de petits marchés, pour fortraire gens l'un à l'autre; et y eut plusieurs jours de trève et assemblées d'une part et d'autre, pour traiter paix; et se faisoit ladite assemblée à la Grange-aux-Merciers, assez près de nostre ost. De la part du roy y venoit le comte du Maine, et plusieurs autres; et de la part des seigneurs le comte de Saint-Pol, et plusieurs autres aussi. Assez de tous les seigneurs furent assemblés par beaucoup de fois sans rien faire; et cependant duroit la trève, et s'entrevoyoient beaucoup de gens des deux armées, un grand fossé entre deux, qui est comme mi-chemin, les uns d'un costé, les autres de l'autre; car par la trève nul ne pouvoit passer. Il n'estoit jour qu'à cause de ces vues ne se vint rendre dix ou douze hommes du costé des seigneurs, et aucunes fois plus; un autre jour s'en alloient autant des nostres. Et pour cette cause s'apella ce lieu, depuis, le Marché, pource que telles marchandises s'y faisoient. Et pour dire la vérité, telles assemblées et communications sont bien dangereuses en telles façons, et pas espécial pour celuy qui est en plus grande apparence de déchoir. Naturellement la pluspart des gens ont l'œil ou à s'accroistre ou à se sauver, ce qui aisément les fait tirer aux plus forts. Autres y en a si bons et si fermes qu'ils n'ont nuls de ces regards; mais peu s'en trouve de tels. Et par especial est ce danger quand ils ont prince qui cherche à gagner gens: qui est une grand'grâce que Dieu fait au prince qui le sçait faire, et est signe qu'il n'est point entaché de ce fol vice et péché d'orgueil, qui procure hayne envers toutes personnes. Pour quoy, comme j'ay dit, quand on vient à tels marchés que de traiter paix, il se doit faire par les plus féables serviteurs que les princes ont, et gens d'âge moyen, afin que leur foiblesse ne les conduise à faire quelque marché deshonneste, ni à espouventer leur maistre, à leur retour, plus que de besoin: et plustost y empescher ceus qui ont reçu quelque grâce ou bienfait de luy, que autres, mais sur tout sages gens: car d'un fol ne fit jamais homme son profit, et se doivent plustost conduire ces traités loin que près. Et quand lesdits ambassadeurs retournent, les ouyr seul, ou à peu de compagnie, afin que si leurs parolles sont pour espouventer les gens, qu'ils leur dient les langages dont ils doivent user à ceux qui les enquerront: car chascun désire de sçavoir nouvelles d'iceux quand ils viennent de tels traités; et plusieurs dient: «Tel ne me celera riens.» Mais si feront, s'ils sont tels comme je dis, et qu'ils cognoissent qu'ils ayent maistre sage.


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