Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre VIII

Comment le roy Louis entra dedans Paris, pendant que les seigneurs de France y dressoient leurs pratiques.

J'

ay esté long en ce propos, et est temps que je retourne au mien. Dès que ces seigneurs furent arrivés devant Paris, ils commencèrent tous à pratiquer léans, et promettre offices et biens et ce qui pouvoit servir à leur matière. Au bout de trois jours on fit grand'assemblée en l'hostel de la ville de Paris; et après grandes et longues paroles, et ouyes les requestes et sommations que les seigneurs leur faisoient en public, et pour le grand bien du royaume (comme ils disoient), fut conclu envoyer devers eux, et entendre à pacification. Ils vindrent en grand nombre de gens de bien vers les princes dessusdits, au lieu de Saint-Maur, et porta la parole maistre Guillaume Chartier, lors évesque de Paris, renommé très grand homme; et de la part des seigneurs, parloit le comte de Dunois. Le duc de Berry, frère du roy, présidoit, assis en chaire, et tous les autres seigneurs debout. De l'un des costés estoient les ducs de Bretagne et de Calabre, et de l'autre le comte de Charolois, qui estoit armé de toutes pièces, sauf la teste et le gardebras, et une manteline fort riche sur sa cuirace: car il venoit de Conflans, et le bois de Vincennes tenoit pour le roy, et y avoit beaucoup de gens, par quoy luy estoit besoin d'estre venu bien accompagné. Les requestes et fins des seigneurs estoient d'entrer dedans Paris, pour avoir conversation et amitié avec eux, sur le fait de la réformation du royaume, lequel ils disoient estre mal conduict, en donnant plusieurs grandes charges au roy. Les responses estoient fort douces; toutesfois ils prindrent quelque délay avant que de répondre; et néantmoins le roy ne fut depuis content dudit évesque, ni de ceux qui estoient avec luy. Ainsi s'en retournèrent, demourans en grand'pratique: car chacun parla à eux en particulier. Et croy bien qu'en secret fut accordé par aucuns, que les seigneurs en leur simple estat y entreroient, et leur gens y pourroient passer outre (si bon leur sembloit) en petit nombre à la fois. Cette conversation n'eust point esté seulement ville gaignée, mais toute l'entreprise; car aisément tout le peuple se fust tourné de leur part (pour plusieurs raisons) et par conséquent toutes celles du royaume, à l'exemple de ceste-là.
   Dieu donna sage conseil au roy, et il l'exécuta bien. Adverty de toutes ces choses avant que ceux qui estoient venus vers ces seigneurs eussent fait leur rapport, le roy arriva en la ville de Paris, en l'estat qu'on doit venir pour réconforter un peuple; car il y vint en très grand'compagnie, et mit bien deux mil hommes d'armes en la ville: tous les nobles de Normandie, grand'force de francs archiers, les gens de sa maison, pensionnaires et autres gens de bien qui se trouvent avec tel roy en semblables affaires. Et ainsi fut cette pratique rompue, et tout ce peuple bien mué des siens; ni ne se fust trouvé homme, de ceux qui paravant avoient esté devers nous, qui plus eust osé parler de la marchandise: et à aucuns en prit mal. Toutesfois le roy n'usa de nulle cruauté en cette matière; mais aucuns perdirent leurs offices; les autres envoya demourer ailleurs; ce que je luy répute à louange, n'ayant usé d'autre vengeance. Car si cela, qui avoit esté commencé, fust venu à effect, le meilleur qui luy pouvoit venir, c'estoit fuir hors du royaume. Aussi plusieurs fois m'a-t-il dit que s'il n'eust pu entrer dedans Paris, et qu'il eust trouvé la ville muée, il se fust retiré vers les Suisses, ou devers le duc de Milan Francisque, qu'il réputoit son grand amy: et bien lui monstra ledit Francisque, par le secours qu'il luy envoya, que conduisoit son fils aisné, appelé Galleas, depuis duc, qui estoit de cinq cens hommes d'armes et trois mil hommes de pied; et vinrent jusques en Forez, et firent guerre à monseigneur de Bourbon. Et à cause de la mort dudit duc Francisque, ils s'en retournèrent; et aussi par le conseil qu'il luy donna, en traitant la paix appellee le traité de Conflans, où il luy manda qu'il ne refusast nulle chose qu'on luy demandast pour séparer cette compagnie, mais que seulement ses gens luy demourassent.
   A mon advis, nous n'avions point esté plus de trois jours devant Paris quand le roy y entra. Tantost nous commença la guerre très forte, et par especial sur nos fourrageurs: car l'on estoit contraint d'aller loing en fourrage, et falloit beaucoup de gens à les garder. Et faut bien dire que en cette Isle de France est bien assise cette ville de Paris, de pouvoir fournir deux si puissans osts: car jamais nous n'eusmes faute de vivres; et dedans Paris à grand'peine s'appercevoient-ils qu'il y eust ame. Riens n'enchérit que le pain, seulement d'un denier: car nous n'occupions point les rivières de au-dessus, qui sont trois, c'est assavoir Marne, Yonne et Seine, et plusieurs petites rivières qui entrent en celles-là. A tout prendre, c'est la cité que jamais je visse environnée de meilleur pays et plus plantureux, et est chose quasi incréable que des biens qui y arrivent. J'y ay esté depuis ce temps-là avec le roy Louis, demy an sans en bouger, logé ès Tournelles, mangeant et couchant avec luy ordinairement; et depuis son trespas, vingt moys, malgré moy, tenu prisonnier en son palais, où je voyoye de mes fenestres arriver ce qui montoit contre mont la rivière de Seine du costé de Normandie. Dessus en vient sans comparaison plus que n'eusse jamais cru ce que j'en ai vu.
   Ainsi donc tous les jours sailloit de Paris force gens, et y estoient les escarmouches grosses. Nostre guet estoit de cinquante lances, qui se tenoient vers la Grange aux Merciers, et avoient des chevaucheurs le plus près de Paris qu'ils povoient, qui très souvent estoient ramenés jusques à eux; et bien souvent falloit qu'ils revinssent sur queue jusques à nostre charroy, en se retirant le pas, et aucunes fois le trot: et puis on leur renvoyoit des gens qui très souvent aussi renvoyoient les autres jusques bien près les portes de Paris. Et ceci estoit à toutes heures: car en la ville y avoit plus de deux mil cinq cens hommes d'armes, de bonne estoffe et bien logés; grand'force de nobles de Normandie, et de francs archiers; et puis voyoient les dames tous les jours, qui leur donnoient envie de se monstrer. De nostre costé, y avoit un très grand nombre de gens, mais non point tant de gens de cheval: car il n'y avoit que les Bourguignons (qui estoient environ quelques deux mil lances, que bons que mauvais), qui n'estoient point si bien accoutrés que ceux de dedans Paris, pour la longue paix qu'ils avoient eue, comme j'ay dit autresfois. Encore de ce nombre en y avoit à Lagny bien deux cens hommes d'armes, et y estoit le duc de Calabre. De gens à pied nous avions grand nombre et de bons. L'armée des Bretons estoit à Saint-Denis, qui faisoient la guerre là où ils pouvoient, et les autres seigneurs espars pour les vivres. Sur la fin y vinrent le duc de Nemours, le comte d'Armagnac et le seigneur d'Albret. Leurs gens demourèrent loin, pour ce qu'ils n'avoient point de payement, et que ils eussent affamé nostre ost s'ils eussent pris sans payer; et sçay bien que le comte de Charolois leur donna de l'argent, jusques à cinq ou six mil francs: et fut advisé que leurs gens ne viendroient point plus avant. Ils étoient bien six mil hommes de cheval, qui faisoient merveilleusement de maux.


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