Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


Précédent Table des matières Suivant

Chapitre VII

Digression sur les estats, offices et ambitions, par l'exemple des Anglois.

J

e parle de ces offices et autorités, pour ce qu'ils font désirer mutations, et aussi sont cause d'icelles. Ce que l'on a vu, non pas seulement de nostre temps, mais encores dès le temps du roy Charles sixiesme, quand les guerres commencèrent, qui continuèrent jusques à la paix d'Arras. Ce pendant les Anglois se meslèrent parmy ce royaume, et si avant que, en traitant ladite paix d'Arras (où estoient de la part du roy quatre ou cinq ducs ou comtes, cinq ou six prélats et dix ou douze conseillers du Parlement; de la part du duc Philippe, grands personnages à l'advenant, et en beaucoup plus grand nombre; pour le pape, deux cardinaux pour médiateurs, et de grands personnages pour les Anglois), lors estoit régent en France pour les Anglois le duc de Bedford, frère du roy Henri cinquiesme, marié avec la sœur du duc Philippe de Bourgongne; et demouroit icelluy à Paris ayant vingt mil escus par moys, pour le moindre estat que il eut jamais en cet office. Ce traité dura par l'espace de deux moys. Et désiroit fort le duc de Bourgongne s'acquitter envers les Anglois avant que soy despartir d'avec eux, pour les alliances et promesses que ils avoient faites ensemble; et pour ces raisons fut offert au roy d'Angleterre, pour luy et les seigneurs, les duchés de Normandie et de Guyenne, pourvu qu'il en fist hommage au roy, comme avoient fait ses prédécesseurs, et qu'il rendist ce qu'il tenoit au royaume, hors lesdites duchés. Ce qu'ils refusèrent, pour tant qu'ils ne voulurent faire ledit hommage, et mal leur en prit après, car habandonnés furent de cette maison de Bourgongne, et perdirent leur temps, et les intelligences du royaume se prirent à perdre et à diminuer. Ils perdirent Paris, et puis petit à petit le demourant du royaume. Après qu'ils furent retournés en Angleterre, nul ne vouloit diminuer son estat; les biens n'estoient au royaume que pour satisfaire à tous. Guerre s'esmut entre eux, pour leurs autorités, qui a duré par longues années; et fut mis le roy Henry sixiesme (qui avoit esté couronné roy de France et d'Angleterre à Paris) en prison au chasteau de Londres, et desclaré traistre et crimineux de lèze-majesté; où il a usé la pluspart de sa vie, et à la fin a esté tué. Le duc d'York, père du roy Edouard, dernier mort, s'intitula roy. En peu de jours il fut desconfit en bataille, et mort; et tous morts eurent les testes trenchées, luy et le comte de Warvic, dernier mort, qui tant a eu de crédit en Angleterre. Cestuy-là emmena le comte de la Marche (puis appelé roy Edouard) par la mer à Calais, avec quelque peu de gens, fuyans de la bataille. Ledit comte de Warvic soustenoit la maison d'York, et le duc de Somerset la maison de Lancastre. Tant ont duré ces guerres, que tous ceux de la maison de Warvic et de Somerset y ont eu les testes trenchées, ou mors en bataille.
   Le roy Edouard fit mourir son frère le duc de Clarence en une pippe de malvoisie, pour ce qu'il se vouloit faire roy comme on disoit. Après qu'Edouard fut mort, son frère second, duc de Glocestre, fit mourir les deux fils dudit Edouard, et desclara ses filles bastardes, et se fit couronner roy.
   Incontinent après passa en Angleterre le comte de Richemont, de présent roy (qui par longues années avoit esté prisonnier en Bretagne), qui desconfit et tua en bataille ce cruel roy Richard, qui peu avant avoit fait mourir ses neveux. Et ainsi, de ma souvenance, sont morts, en ces divisions d'Angleterre, bien quatre vingts hommes de la lignée royale d'Angleterre, dont une partie j'ai congnus: des autres m'a esté conté par les Anglois demourant avec le duc de Bourgongne, tandis que j'y estoye. Ainsi ce n'est pas à Paris en France seulement qu'on s'entrebat pour les biens et les honneurs de ce monde; et doivent bien craindre les princes ou ceux qui règnent aux grandes seigneuries, de laisser engendrer une partialité en leur maison, car de là ce feu court par la province; mais mon advis est qu'il ne se fait pas que par disposition divine: car quand les princes ou royaumes ont esté en grande prospérité ou richesses, et ils ont mescongnoissance dont procede telle grâce. Dieu leur dresse un ennemy ou ennemye, dont nul ne se douteroit, comme vous povez voir par les roys nommés en la Bible, et par ce que puis peu d'années en avez vu en cette Angleterre, et en cette maison de Bourgongne et autres lieux, que avez vu et voyez tous les jours.


Précédent Table des matières Suivant