insi comme il avoit esté conclu, tous ces seigneurs se partirent d'Estampes, après y avoir séjourné quelque peu de jours, et tirèrent à
Saint-Mathurin de Larchant, et à
Moret en Gastinois.
Monseigneur Charles et les Bretons demourerent en ces deux petites villes, et
le comte de Charolois s'en alla loger en une grande prayrie, sur le bord de la rivière de Seine; et avoit fait cryer que chascun portast crochets pour attacher ses chevaux. Il faisoit mener sept ou huit petits bateaux sur charroys, et plusieurs
pippes par pièces, en intention de faire un pont sur la rivière de Seine, pour ce que ces seigneurs n'y avoient point de passage.
Monseigneur de Dunois l'acompagna, luy estant en une litière (car pour la goutte qu'il avoit, il ne povoit monter à cheval); et portoit l'on son enseigne après luy. Dès ce qu'ils vinrent à la rivière, ils y firent mettre de ces bateaux qu'ils avoient apportés, et gagnèrent une petite isle, qui estoit comme au milieu; et descendirent des archiers, qui escarmouchèrent avec quelques gens de cheval, qui deffendoient le passage de l'autre part; et estoient
illec
le mareschal Joachim, et
Salazar. Le lieu estoit mal advantageux pour eux, pour ce qu'ils estoient fort haut, et en pays de vignoble; et du costé des Bourguignons, y avoit largement artillerie, conduite par un canonnier fort renommé, qui avoit nom
maistre Géraut, et autres, lequel avoit esté prins en cette bataille de
Mont l'Héry, estant lors du party du
roy. Fin de compte, il fallut que les dessusdits habandonnassent le passage; et se retirèrent à
Paris. Ce soir fut fait un pont jusques en cette isle; et incontinent fit
le comte de Charolois tendre un pavillon, et coucha la nuit dedans, et cinquante hommes d'armes de sa maison. A l'aube du jour furent mis grand nombre de tonneliers en besongne, à faire
pippes de
mesrain, qui avoit esté apporté; et avant qu'il fust midy, le pont fut dressé jusques à l'autre part de la rivière; et incontinent passa
ledit seigneur de Charolois de l'autre côté, et y fit tendre ses pavillons, dont il y avoit grand nombre; et fit passer tout son
ost et toute son artillerie par dessus ledit pont, et se logea en un costeau pendant devers ladite rivière; et y faisoit très beau voir son
ost, pour ceux qui estoient encores derrière.
Tout ce jour ne purent passer que ses gens. Le lendemain, à l'aube du jour, passèrent les ducs
de Berry et
de Bretagne, et tout leur
ost, qui trouvèrent ce pont très beau, et fait en grande diligence. Si passèrent un peu outre, et se logèrent sur le haut pareillement. Incontinent que la nuit fut venue, nous commençasmes à appercevoir grand nombre de feux bien loin de nous, autant que la vue povoit porter.
Aucuns
cuydoient que ce fust
le roy; toutesfois, avant qu'il fust mynuit, on fut adverty que c'estoit
le duc Jean de Calabre, seul fils du
roi René de Sicile, et avec luy vien neuf cens hommes d'armes de la duché et comté de Bourgongne. Bien fut accompagné de gens de cheval, mais de gens de pied peu. Pour ce petit de gens que avoit
ledit duc,
je ne vis jamais si belle compagnie, ne qui semblassent mieux hommes exercités au fait de la guerre. Il povoit bien avoir quelques six vingts hommes d'armes bardés, tous Italiens ou autres,
nourris en ces guerres d'Italie, entre lesquels estoit
Jacques Galiot,
le comte de Campobache,
le seigneur de Baudricourt, pour le present gouverneur de Bourgongne, et autres; et estoient ses hommes d'armes bien fort adroits, et, pour dire vérité, presque la
fleur de nostre
ost, au moins tant pour tant. Il avoit quatre cens
cranequiniers, que luy avoit presté
le comte Palatin, gens fort bien montés, et qui sembloient bien gens de guerre; et avoit cinq cens Suisses à pied, qui furent les premiers que on vit en ce royaume; et on esté ceux qui ont donné le bruit à ceux qui sont venus depuis, car ils se gouvernèrent très vaillamment en tous les lieux où ils se trouvèrent. Cette compagnie, que
je vous dis, s'approcha le matin, et passa ce jour par dessus nostre pont. Et ainsi se peut dire que toute la puissance du royaume de France s'estoit vue passer par dessus ce pont, sauf ceux qui estoient avec
le roy; et vous asseure que c'estoit une très grand et belle compagnie, et grand nombre de gens de bien, et bien en point; et devroit-on vouloir que amys et bienveillans du royaume l'eussent vue, afin qu'ils en eussent eu l'estimation telle qu'il appartient; et semblablement les ennemys, car jamais il n'eust esté heure que ils n'en eussent plus craint
le roy et ledit royaume. Le chef des Bourguignons estoit
monseigneur de Neufchastel, mareschal de Bourgongne, joint avec luy
son frère, seigneur de Montagu,
le marquis de Rothelin, et grand nombre de chevaliers et escuyers, dont les
aucuns avoient esté en Bourbonnois, comme
j'ay dit au commencement de ce propos. Le tout ensemble s'estoit joint pour venir plus assurément avec
mondit seigneur de Calabre, comme
j'ay dit; lequel sembloit aussi bien prince et grand chef de guerre comme nul autre que visse en la compagnie, et se engendra grande amytié entre luy et
le comte de Charolois.
Quand toute cette compagnie fut passée, que l'on estimoit cent mil chevaux, tant bons que mauvais (ce que
je croy), se délibérèrent lesdits seigneurs de partir pour tirer devant
Paris, et mirent toutes leurs avant-gardes ensemble. Pour les Bourguignons, les conduisoit
le comte de Saint-Pol. Pour les ducs
de Berry et
de Bretagne,
Oudet de Rye, depuis comte de Comminges, et
le mareschal de Lohéac, comme il
me semble; et ainsi s'acheminèrent. Tous les princes demourèrent en la bataille.
Ledit comte de Charolois et
le duc de Calabre prenoient grand'peine de commander à faire tenir ordre à leurs batailles, et chevauchèrent bien armés; et sembloit bien que ils eussent bon vouloir de faire leurs offices. Les ducs
de Berry et
de Bretagne chevauchoient sur petites hacquenées à leur ayse, armés de petites
brigandines, fort légères, pour le plus. Encore disoient
aucuns qu'il n'y avoit que petiz cloux dorés par dessus le satin, afin de moins leur peser; toutesfois
je ne le sçay pas de vray. Ainsi chevaulcherent toutes ces compagnies, jusques au
pont de Charenton, près
Paris, à deux petites lieues, qui fut gagné sur quelque peu de francs archiers qu'il y avoit dedans; et passa toute l'armée par dessus
ce pont de Charenton; et s'alla loger
le comte de Charolois depuis
ce pont de Charenton jusques en
la maison de Conflans, près de là, au long de la rivière; et ferma
ledit comte un grand pays de son charroy et de son artillerie, et mit tout son
ost dedans; et avec luy se logea
le duc de Calabre. Et à
Saint-Mor-des-Fossés se logèrent les ducs
de Berry et
de Bretagne, avec un nombre de leurs gens; et tout le demourant envoyèrent loger à
Saint-Denys, aussi à deux lieues de
Paris; et là fut toute cette compagnie onze semaines, et advinrent des choses que
je diray cy-après.
Le lendemain commencèrent les escarmouches jusques aux portes de
Paris, où estoient dedans
monseigneur de Nantouillet, grand maistre de France (qui bien y servit, comme
j'ay dit ailleurs), et
le mareschal Joachim. Le peuple se vit espoventé; et
aucuns d'autres estats eussent voulu les Bourguignons et les autres seigneurs estre dedans
Paris, jugeans, à leur advis, cette entreprise bonne et profitable pour le royaume. Autres y en avoit adhérens ausdits Bourguignons, et se meslans de leurs affaires, espérans que, par leurs moyens, ils pourroient parvenir à quelques offices ou estats, qui sont plus désirés en
cette cité-là que en nulle autre au monde, car ceux qui les ont font valoir ce qu'ils peuvent, et non pas ce qu'ils doivent; et y a offices et gages, qui se vendent bien huit cens escus, et d'autres, où il y a gages bien petits qui se vendent plus que leurs gages ne sçauroient valoir en quinze ans. Peu souvent advient que nul ne se désappointe; et soustient la cour de Parlement cet article, et est raison; mais aussi il touche presque à tous. Entre les conseillers se trouvent tousjours largement de bons et notables personnages, et aussi quelques-uns bien mal conditionnés. Ainsi est-il en tous estats.