Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre V

Comment le duc de Berry, frère du roy, et le duc de Bretagne se vindrent joindre avec le comte de Charolois, contre icelluy roy.

L

e lendemain allasmes coucher au village de Mont-l'Héry, qui estoit le tiers jour de la bataille: le peuple s'en estoit fuy au clocher de l'église, partie au chasteau. Il les fit revenir, et ne perdirent pas un denier vaillant; mais payoit chascun son escot, comme s'il eust esté en Flandres. Le chasteau tint, et ne fut point assailly. Le tiers jour passé, partit ledit seigneur, par le conseil du seigneur de Contay, pour aller gagner Estampes (qui est bon et grand logis, et en bon pays fertile) afin d'y estre plus tost que les Bretons, qui prenoient ce chemin; afin aussi de mettre les gens las et blessés à couvert, et les autres aux champs; et fut cause ce bon logis, et le séjour que l'on y fit, de sauver la vie à beaucoup de ses gens. Là arrivèrent messire Charles de France, lors duc de Berry, seul frère du roy, le duc de Bretagne, monseigneur de Dunois, monseigneur de Dampmartin, monseigneur de Lohéac, monseigneur de Bueil, monseigneur de Chaumont, et messire Charles d'Amboise, son fils (qui depuis a esté grand homme en ce royaume), tous lesquels dessus nommés le roy avoit désappointés et défaits de leurs estats, quand il vint à la couronne, nonobstant que ils eussent bien servy le roy son père et le royaume, ès conquestes de Normandie et en plusieurs autres guerres. Monseigneur de Charolois, et tous les plus grands de sa compagnie, les recueillirent et leur allèrent au devant, et amenèrent leurs personnes loger en la ville d'Estampes, où leur logis estoit fait, et les gens d'armes demourèrent aux champs. En leur compagnie avoit huit cens hommes d'armes, de très bonne estoffe, dont il y en avoit très largement de Bretons, qui nouvellement avoient laissé les ordonnances (comme icy et ailleurs j'ay dit), qui amendoient bien leur compagnie. D'archiers, et d'autres hommes de guerre, armés de bonnes brigandines, avoit en très grand nombre, et povoient bien estre six mil hommes à cheval, très bien en point. Et sembloit bien, à voir la compagnie, que le duc de Bretagne fust un très grand seigneur: car toute cette compagnie vivoit sur ses coffres.
   Le roy, qui s'estoit retiré à Corbeil (comme j'ay devant dit), ne mettoit point en oubly ce qu'il avoit à faire. Il tira en Normandie, pour assembler ses gens; et pour paour qu'il n'y eust quelque mutation au pays, mit partie de ses gens d'armes ès environs de Paris, là où il voyoit qu'il estoit nécessaire.
   Le premier soir que furent arrivés tous ces seigneurs dessusdits à Estampes, se contèrent des nouvelles l'un à l'autre. Les Bretons avoient prins aucuns prisonniers de ceux qui fuyoient du party du roy; et quand il eussent esté un peu plus avant, ils eussent prins ou desconfit le tiers de l'armée. Ils avoient bien tenu conseil pour envoyer gens dehors, jugeans que les osts estoient près; toutesfois aucuns les destournèrent; mais, nonobstant, messire Charles d'Amboise et quelques autres se misrent plus avant que leur armée, pour voir se ils rencontreroient riens; et prirent plusieurs prisonniers (comme j'ay dit) et de l'artillerie, lesquels prisonniers leur dirent que pour certain le roy estoit mort, car ainsi le cuydoient-ils, parce que ils s'en estoient fuys dès le commencement de la bataille. Les dessusdits rapportèrent les nouvelles à l'ost des Bretons, qui en eurent très grande joye, cuydans que ainsi fust, et espérans les biens qui leur fussent advenus, si ledit monseigneur Charles eust esté roy; et tinrent conseil (comme il m'a esté dit depuis par un homme de bien, qui estoit présent) assavoir comme ils pourroient chasser ces Bourguignons, et eux en despecher; et estoient quasi tous d'oppinion que on les desconfit, qui pourroit. Cette joye ne leur dura guères, mais par là povez voir et congnoistre quels sont les brouillis en ce royaume à toutes mutations.
   Pour revenir à mon propos de cette armée d'Estampes, comme tous eussent souppé, et qu'il y avoit largement gens qui se pourmenoient par les rues, monseigneur Charles de France et monseigneur de Charolois estoient à une fenestre, et parloient eux deux de très grande affection. En la compagnie des Bretons, y avoit un povre homme qui prenoit plaisir à jeter des fusées en l'air, qui courent parmy les gens quand elles sont tombées, et rendent un peu de flamme; et s'appelloit maistre Jean Boutefeu, ou maistre Jean des Serpens, je ne sçay lequel. Ce follastre, estant caché en quelque maison afin que les gens ne l'apperçussent, en jeta deux ou trois en l'air, d'un lieu haut où il estoit, tellement qu'une vint donner contre la croisée de la fenestre où ces deux princes dessusdits avoient les testes, et si près l'un de l'autre qu'il n'y avoit pas un pied entre deux. Tous deux se dressèrent et furent esbahys, et se regardoient chascun l'un l'autre. Si eurent suspection que cela n'eust esté fait expressément, pour leur mal faire. Le seigneur de Contay vint parler à monseigneur de Charolois son maistre, et dès ce qu'il luy eut dit un mot en l'oreille, il descendit en bas, et alla faire armer tous les gens d'armes de la maison, et les archiers de con corps et autres. Incontinent ledit seigneur de Charolois dit au duc de Berry, que semblablement il feist armer les archiers de son corps, et y eut incontinent deux ou trois cens hommes d'armes armés devant la porte, à pied, et grand nombre d'archiers; et cherchoit l'on partout, dont povoit venir ce feu. Ce povre homme, qui l'avoit fait, se vint jeter à jenoux devant eux, et leur dit que ce avoit esté luy, et en jeta trois ou quatre autres; et, en ce faisant, il osta beaucoup de gens hors de suspection que l'on avoit les uns sur les autres; et s'en print l'on à rire, et s'en alla chascun désarmer et coucher.
   Le lendemain au matin fut tenu un très grand et beau conseil, où se trouvèrent tous les seigneurs et les principaux serviteurs; et fut mis en délibération ce qui estoit à faire; et comme ils estoient de plusieurs pièces, et non pas obéyssans à un seul seigneur (comme il est bien requis en telles assemblées), aussi eurent-ils divers propos. Et entre les autres parolles qui furent bien recueillies et notées, ce furent celles de monseigneur de Berry, qui estoit fort jeune et n'avoit jamais veu tels exploits, car il sembla par ses parolles, que jà en fust ennuyé; et allégua la grande quantité de gens blessés, qu'il avoit vus de ceux de monseigneur de Charolois; et en monstrant par ses parolles en avoir pitié, il usoit de ces mots: qu'il eust mieux aymé que les choses n'eussent jamais esté encommencées, que de voir jà tant de maux venus par luy, et par sa cause. Ces parolles despleurent à monseigneur de Charolois et à ses gens, comme je diray cy-après. Toutesfois à ce conseil fut conclu que on tireroit devant Paris, pour essayer si on pourroit reduyre la ville à vouloir entendre au bien public du royaume, pour lequel disoient estre tous assemblés; et leur sembloit, si ceux-là leur prestoient l'oreille, que tout le reste des villes de ce royaume feroient le semblable. Comme j'ay dit, les parolles dites par monseigneur Charles, en ce conseil, mirent en tel doute monseigneur de Charolois et ses gens, que ils vinrent à dire: «Avez-vous ouÿ parler cet homme? Il se trouve esbahy pour sept ou huit cens hommes qu'il voit blessés allans par la ville, qui ne luy sont riens, ne qu'il ne cognoist: il s'esbahyroit bientost si le cas luy touchoit de quelque chose; et seroit homme pour appointer bien légèrement, et nous laisser en la fange; et pour les anciennes guerres qui ont esté entre le roy Charles, son père, et le duc de Bourgongne, mon père, ayséement toutes ces deux parties se convertiroient contre nous, parquoy est nécessaire de se pourvoir d'amys.» Et sur cette seule ymagination, fut envoyé messire Guillaume de Clugny, prothonotaire (qui est mort depuis évesque de Poitiers), devers le roi Edouard d'Angleterre, qui pour lors régnoit, auquel monseigneur de Charolois avoit tousjours eu inimytié; et portoit la maison de Lancastre contre luy, dont il estoit yssu de par sa mere. Et par l'instruction dudit de Clugny, luy estoit ordonné d'entrer en pratique du mariage à la sœur du roy d'Angleterre, appellée Margarite, mais non pas d'estraindre le marché, ains seulement de l'entretenir. Car cognoissant que le roy d'Angleterre l'avoit fort désiré, luy sembloit bien bien que pour le moins, il ne feroit rien contre luy; et que s'il en avoit affaire, qu'il le gagneroit des siens. Et combien que il n'eust un seul vouloir de conclure ce marché, et que la chose du monde que plus il hayoit en son cueur, c'estoit la maison d'York, si fut toutesfois tant demenée cette matière, que plusieurs années après elle fut conclue; et print davantage l'ordre de la Jarretière, et la porta toute sa vie.
   Et mainte telle œuvre se fait en ce monde par ymagination, comme celle que j'ay cy dessus desclaree; et par especial entre les grands princes, qui sont beaucoup plus souspesonneux que aultres gens, pour les doutes et advertissements que on leur fait, et très souvent par flaterie, sans nul besoin qu'il en soit.


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