Philippe de Commynes

Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme

Livre Premier


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Chapitre IV

Du danger auquel fut le comte de Charolois, et comment il fut secouru.

L

e comte de Charolois chassa de son costé, demie lieue outre le Mont-l'Héry, et à bien peu de compagnie; toutsfois nul ne se défendoit, et trouvoit gens à grande quantité, et jà cuidoit avoir la victoire. Un vieil gentilhomme de Luxembourg, appellé Antoine le Breton, le vint quérir, et luy dit que les François s'estoient ralliés sur le champ, et que s'il chassoit plus guères, il se perdroit. Il ne s'arresta point pour luy, non obstant qu'il luy dit par deux ou trois fois. Incontinent arriva monseigneur de Contay dont cy-dessus est parlé, qui luy dit semblables paroles, comme avoit fait le vieil gentilhomme de Luxembourg, et si audacieusement qu'il estima sa parole et son sens, et retourna tout court. Et croy, s'il fust passé outre deux traicts d'arc, qu'il eust esté prins, comme aucuns autres qui chassoient devant luy. Et en passant par le village, trouva une flotte de gens à pied qui fuyoient. Il les chassa, et si n'avoit pas cent chevaux en tout. Il ne se retourna qu'un homme à pied, qui luy donna d'un vouge parmi l'estomach, et au soir s'en vit l'enseigne. La pluspart des autres se sauvèrent par les jardins, mais celuy là fut tué. Comme il passoit rasibus du chastel, véismes les archiers de la garde du roy, devant la porte, qui ne bougèrent. Il en fut fort esbahy, car il ne cuidoit point qu'il y eust plus ame de défense. Si tourna à costé pour gagner le champ, où luy vindrent courre sus quinze ou seize hommes d'armes ou environ (une partie des siens s'estoient jà séparés de luy); et d'entrée tuèrent son écuyer trenchant, qui s'appeloit Philippe d'Oignies, et portoit un guidon de ses armes, et là ledit comte fut en très grand danger, et eust plusieurs coups, et entre les autres, un en la gorge d'une espée, dont l'enseigne luy est demeurée toute sa vie, par deffaut de sa bavière qui luy estoit chute, et avoit esté mal attachée dès le matin, et luy avoye vu choir. Et luy furent mises les mains dessus, en disant: «Monseigneur, rendez-vous, je vous connoy bien: ne vous faites pas tuer.» Tousjours se défendoit; et sur ce débat le fils d'un médecin de Paris, nommé maistre Jehan Cadet qui estoit à luy, gros et lourd et fort, monté sur un gros cheval de cette propre taille, donna au travers et les départit. Tous ceux du roy se retirèrent sur le bord d'un fossé, où ils avoient esté le matin; car ils avoient crainte d'aucuns qu'ils voyoient marcher, qui s'approchoient; et luy fort sanglant, se retira à eux comme au milieu du champ; et estoit l'enseigne du bastard de Bourgongne toute despecée, tellement qu'elle n'avoit pas un pied de longueur; et à l'enseigne des archiers du comte, il n'y avoit pas quarante hommes en tout; et nous y joignismes (qui n'estions pas trente) en très grand doute. Il changea incontinent de cheval, et le luy bailla un qui estoit pour lors son page, nommé Simon de Quingey, qui depuis a esté bien connu. Ledit comte se mit par le champ pour rallier ses gens; mais je vy telle demie heure que nous, qui étions demourés là, n'avions l'œil qu'à fuir, s'il fust marché cent hommes. Il venoit seulement à nostre secours des troupes de dix ou vingt hommes des nostres, tant de pied que de cheval: les gens de pied blessés et lassés, tant de l'outrage que leur avions fait le matin, qu'aussi des ennemis; et vey l'heure qu'il n'y avoit pas cent hommes, mais peu à peu en venoit. Les bleds estoient grands, et la poudre la plus terrible du monde; tout le champ semé de morts et de chevaux; et ne se connoissoit nul homme mort, pour la poudre.
   Incontinent vismes saillir du bois le comte de Saint-Pol, qui avoit bien quarante hommes d'armes avec luy, et son enseigne; et marchoit droit à nous, et croissoit de gens; mais ils nous sembloient bien loin. On luy envoya trois ou quatre fois prier qu'il se hastast; mais il ne se mua point, et ne venoit que le pas; et fit prendre à ses gens des lances, qui estoient à terre; et venoit en ordre (qui donna grand reconfort à nos gens); et se joignirent ensemble avec grand nombre, et vindrent là où nous estions; et nous trouvasmes bien huit cens hommes d'armes. De gens de pied ou nuls, ce qui garda bien le comte qu'il n'eust la victoire entière; car il avoit un fossé et une grande haye entre les deux batailles dessus-dites.
   De la part du roy s'enfuit le comte du Maine et plusieurs autres, et bien huit cens hommes d'armes. Aucuns ont voulu dire que ledit comte du Maine avoit intelligence avec les Bourguignons; mais à la vérité dire, je croy qu'il n'en fut oncques rien. Jamais plus grande fuite ne fut des deux costés; mais par espécial demourèrent les deux princes aux champs. Du costé du roy fut un homme d'estat qui s'enfuit jusques à Lusignan, sans repaistre; et du costé du comte un autre homme de bien jusques au Quesnoy-le-Comte. Ces deux n'avoient garde de se mordre l'un l'autre.
   Estans ainsi ces deux batailles rangées l'une devant l'autre, se tirèrent plusieurs coups de canons qui tuèrent des gens d'un costé et d'autre. Nul ne désiroit plus de combattre; et estoit notre bende plus grosse que celle du roy; toutesfois sa présence estoit grande chose, et la bonne parole qu'il tenoit aux gens d'armes; et croy véritablement, à ce que j'en ai sçu, que, si n'eust esté luy seul, tout s'en fut fuy. Aucuns de nostre costé désiroient qu'on recommençast; et par espécial monseigneur de Haultbourdin, qui disoit qu'il voyoit une file ou flotte de gens qui s'enfuyoient, et qui eust pu trouver archiers en nombre de cent, pour tirer au travers de cette haye, tout fust marché de nostre costé.
   Estans sur ce propos et sur ces pensées, et sans nulle escarmouche, survint l'entrée de la nuit, et se retira le roy à Corbeil; et nous cuidions qu'il se logeast, et passast la nuit au champ. D'avanture se mit le feu en une caque de poudre, là où le roy avoit esté, et se print à aucunes charrettes, et tout au long de la grand'haye; et cuidoient les François que ce fussent leurs feux. Le comte de Saint-Pol, qui bien sembloit chef de guerre, et monseigneur de Haultbourdin encore plus, commandèrent qu'on amenast le charroy au propre lieu là où nous estions, et qu'on nous cloïst; et ainsi fut fait. Comme nous estions là en bataille et ralliés, revindrent beaucoup des gens du roy, qui avoient chassé, cuidans que tout fust gagné pour eux; et furent contraints de passer parmi nous. Aucuns en eschapèrent, et les plus se perdirent. Des gens de nom de ceux du roy moururent: messire Geofroy de Saint-Belin, le grand-séneschal de Normandie, et Floquet, capitaine. Du party des Bourguignons moururent: messire Philippe de Lalain, et des gens à pied et menus gens, plus que de ceux du roy; mais de gens de cheval, en mourut plus du party du roy. De prisonniers bons, les gens du roy en eurent des meilleurs de ceux qui fuyoient. Des deux parties il mourut deux mil hommes du moins, et fut la chose bien combatue, et se trouva des deux costés des gens de bien, et bien lasches. Mais ce fut grand'chose, à mon advis, de se rallier sur le champ, et estre trois ou quatre heures en cet estat, l'un devant l'autre; et devoient bien estimer les deux princes ceux qui leur tenoient compagnie si bonne à ce besoin; mais ils en firent comme hommes, et non point comme anges. Tel perdit ses offices et estats pour s'en estre fuy, et furent donnés à d'autres qui avoient fuy dix lieues plus loin. Un de nostre costé perdit auctorité, et fut privé de la présence de son maistre; mais un mois après eut plus d'auctorité que devant.
   Quand nous fusmes clos de ce charroy, chacun se logea le mieux qu'il pust. Nous avions grand nombre de blessés, et la pluspart fort descouragés et espouventés, craignans que ceux de Paris, avec deux cens hommes d'armes qu'il y avoit avec eux, et le mareschal Joachim, lieutenant du roy en ladite cité, sortissent, et que l'on eust affaire des deux costés. Comme la nuict fut toute close, on ordonna cinquante lances, pour voir où le roy estoit logé. Il y en alla par adventure vingt. Il y pouvoit avoir trois jects d'arcs de nostre camp jusques où nous cuidions le roy. Cependant monseigneur de Charolois but et mangea un peu, et chacun en son endroit; et luy fut adoubée sa playe qu'il avoit au col. Au lieu où il mangea, falut oster quatre ou cinq hommes morts pour luy faire place; et y mit-on deux boteaux de paille, où il s'assit; et remuant illec, un de ces pauvres gens nuds commença à demander à boire. On lui jeta en la bouche un peu de tisane, de quoy ledit seigneur avoit bu; et estoit un archier du corps dudit seigneur, fort renommé, appellé Savarot, qui fut pansé et guéry.
   Or eut conseil qu'il estoit de faire. Le premier qui opina, fut le comte de Saint-Pol, disant que l'on estoit en péril; et conseilloit tirer à l'aube du jour le chemin de Bourgongne, et qu'on bruslast une partie du charroy, et qu'on sauvast seulement l'artillerie, et que nul ne menast charroy, s'il n'avoit plus de dix lances, et que de demourer là sans vivres, entre Paris et le roy, n'estoit possible. Après opina monseigneur de Haultbourdin assez en cette substance, sans sçavoir avant que rapporteroient ceux qui estoient dehors. Trois ou quatre autres semblablement opinèrent de mesme. Le dernier qui opina fut monseigneur de Contay, qui dit que, si-tost que ce bruit seroit en l'ost, tout se mettroit en fuite, et qu'ils seroient prins devant qu'ils eussent fait vingt lieues; et dit plusieurs raisons bonnes, et que son advis estoit que chacun s'aisast au mieux qu'il pourroit cette nuit, et que le matin, à l'aube du jour, on assaillist le roy; et qu'il falloit là vivre ou mourir; et trouvoit ce chemin plus sûr que de prendre la fuite. A l'opinion dudit de Contay conclud monseigneur de Charolois; et dist que chacun s'en allast reposer deux heures, et que l'on fust prest quand sa trompette sonneroit; et parla à plusieurs particuliers pour envoyer reconforter ses gens.
   Environ minuit revindrent ceux qui avoient esté dehors, et pouvez penser qu'ils n'estoient point allés loin; et rapportèrent que le roy s'estoit logé à ces feux qu'ils avoient vus. Incontinent on y envoya d'autres, et une heure après se remettoit chacun en estat de combattre; mais la pluspart avoit mieux envie de fuir. Comme vint le jour, ceux qu'on avoit mis hors du champ, rencontrèrent un chartier, qui estoit à nous, et avoit esté prins le matin, qui apportoit une cruche de vin du village; et leur dit que tout s'en estoit allé. Ils envoyèrent dire ces nouvelles en l'ost, et allèrent jusques-là. Ils trouvèrent ce qu'il disoit, et le revindrent dire, dont la compagnie eut grand'joie; et y avoit assez de gens qui disoient lors, qu'il falloit aller après. J'avoye un cheval extrêmement las et vieil; il but un seau plein de vin; par aucun cas d'adventure il y mit le museau, je le laissay achever: jamais je ne l'avoye trouvé si bon ne si frais.
   Quand il fut grand jour, tout monta à cheval; et les batailles estoient bien éclaircies; toutesfois il revenoit beaucoup de gens, qui avoient esté cachés ès bois. Ledit seigneur de Charolois fit venir un cordelier, ordonné de par luy à dire qu'il venoit de l'ost des Bretons, et que ce jour ils devoient estre là; ce qui reconforta assez ceux de l'ost. Chacun ne le crut pas; mais incontinent après, environ dix heures du matin, arriva le vichancelier de Bretagne, appellé Romillé, et Madre avec luy, dont ay parlé cy-dessus; et amenèrent deux archiers de la garde du duc de Bretagne, portans ses hocquetons, ce qui reconforta très fort la compagnie; et fut enquis, et loué de sa fuite (considérant le murmure qui estoit contre luy) et plus encore de son retour; et leur fit chacun bonne chère.
   Tout ce jour demoura encore monseigneur de Charolois sur le champ, fort joyeux, estimant la gloire estre sienne. Ce qui depuis luy a cousté bien cher, car oncques puis il n'usa de conseil d'homme, mais du sien propre; et au lieu qu'il estoit très inutile pour la guerre paravant ce jour, et n'aimoit nulle chose qui y appartint, depuis furent muées et changées ses pensées, car il y a continué jusques à la mort; et par là fut finie sa vie, et sa maison destruite; et si elle ne l'est du tout, si est-elle bien désolée. Trois grands et sages princes, ses prédécesseurs, l'avoient élevée bien haut; et y avoit bien peu de rois, sauf celuy de France, plus puissans que lui; et pour belles et grosses villes, nul ne l'en passoit. L'on ne doit trop estimer de soy, par espécial un grand prince, mais doit connoistre que les graces et bonnes fortunes viennent de Dieu. Deux choses plus diray-je de luy: l'une est que je crois que jamais nul homme ne print plus de travail que luy, en tous endroits où il faut exerciter la personne; l'autre qu'à mon advis je ne connus oncques homme plus hardy. Je ne luy ouï oncques dire qu'il fust las, ni ne luy vey jamais faire semblant d'avoir peur; et si ay esté sept années de rang en la guerre avec luy, l'esté pour le moins, et en aucunes l'hyver et l'esté. Ses pensées et conclusions estoient grandes, mais nul homme ne les sçavoit mettre à fin, si Dieu n'y eust adjouté de sa puissance.


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