omme
j'ay dit cy-dessus, quand
le comte de Charolois sçut le
département du
roy, qui s'estoit party du païs de Bourbonnois, et qu'il venoit droit à luy (au moins il le
cuidoit) se délibéra aussi de marcher au-devant de luy, et dit alors le contenu des lettres, sans nommer le personnage qui les escrivit, et qu'un chacun se délibérast de bien faire, car il délibéroit de tenter la fortune; et s'en alla loger à un village près
Paris, appellé
Longjumeau, et
le comte de Saint-Pol, atout son avant-garde, à
Mont-l'Héry, qui est trois lieues outre, et envoyèrent
espies et chevaucheurs aux champs, pour sçavoir la venue du
roy et son chemin. En la présence du
comte de Saint-Pol fut choisi lieu et place pour combattre, audit
Longjumeau; et fut arresté entr'eux que
ledit comte de Saint-Pol se retireroit à
Longjumeau, au cas que
le roy vint, et y estoient
le seigneur de Haultbourdin et
le seigneur de Contay présens.
Or faut-il entendre que
monseigneur du Maine estoit avec sept ou huit cens hommes d'armes, au-devant des ducs
de Berry et
de Bretagne, qui avoient en leur compagnie de sages et notables chevaliers, que
le roy Louis avoit tous désapointés à l'heure qu'il vint à la couronne, nonobstant qu'ils eussent bien servi
son père au recouvrement et pacification du royaume, et maintes fois après s'est assez repenti de les avoir ainsi traités, en reconnoissant son erreur. Entre les autres y estoit
le comte de Dunois, fort estimé en toutes choses,
le mareschal de Loheac,
le comte de Dammartin,
le seigneur de Bueil, et maints autres; et estoient
partis des ordonnances du
roy bien cinq cens hommes d'armes, qui tous s'estoient retirés vers
le duc de Bretagne, dont tous estoient subjets et nés de son païs, qui estoient de cette armée-là.
Le comte du Maine qui alloit au-devant, comme
j'ay dit, ne se sentant assez fort pour les combattre, deslogeoit tousjours devant eux, en s'approchant du
roy, et cherchoient les ducs de
Berry et
Bretagne se joindre aux Bourguignons.
Aucuns ont voulu dire que
ledit comte du Maine avoit intelligence avec eux; mais
je ne la sçus
oncques, et ne le croy pas.
Ledit comte de Charolois estant logé à
Longjumeau, comme
j'ay dit, et son avant-garde à
Mont-l'Héry, fut adverty par un prisonnier qu'on luy amena, que
le comte du Maine s'estoit joint avec
le roy, et y estoient toutes les ordonnances du royaume, qui pouvoient bien estre environ deux mille deux cens hommes d'armes, et l'arrière-ban du Dauphiné, atout quarante ou cinquante gentils-homme de Savoye, gens de bien.
Cependant
le roy eut conseil avec
ledit comte du Maine, et
le grand séneschal de Normandie, qui s'appelloit de Brezey,
l'admiral de France, qui estoit de la maison de Montauban, et autres; et en conclusion (quelque chose qui luy fust dite et opinée) il délibéra de ne combattre point; mais seulement se mettre dedans
Paris, sans soy approcher de là où les Bourguignons estoient logés. Et à mon avis que son opinion estoit bonne. Il se souspeçonnoit de
ce grand séneschal de Normandie, et luy demanda et luy prioit moult fort qu'il luy dist s'il avoit
baillé son scellé aux princes qui estoient contre luy, ou non. A quoy
ledit grand séneschal respondit que ouy; mais qu'il leur demeureroit, et que le corps seroit sien; et le dit en
gaudissant, car ainsi estoit-il accoutumé de parler.
Le roy s'en contenta, et luy
bailla charge de conduire son avant-garde, et aussi les guides, pource qu'il vouloit éviter cette bataille, comme dit est.
Ledit grand séneschal, usant de volonté, dit lors à quelqu'un de ses privés: «Je les mettray aujourd'huy si près l'un de l'autre, qu'il sera bien habile qui les pourra desmesler.» Et ainsi le fit-il, et le premier homme qui y mourut, ce fut luy et ses gens. Et ces paroles
m'a contées
le roy; car pour lors
j'estoye avec
le comte de Charolois.
En effet, au vingt-septiesme jour de juillet, l'an mil quatre cens soixante-et-cinq, cette avant-garde se vint trouver auprès de
Mont-l'Héry, où
le comte de Saint-Pol étoit logé.
Ledit comte de Saint-Pol, à toute diligence signifia cette venue au
comte de Charolois (qui estoit à deux lieues près, et au lieu qui avoit esté ordonné pour la bataille) luy requérant qu'il le vînt secourir à toute diligence; car jà s'estoient mis à pied hommes d'armes et archiers et clos de son charroy, et que de se retirer à luy (comme il luy avoit esté ordonné) ne luy estoit possible; car s'il se mettoit en chemin, ce sembleroit estre fuite, qui seroit grand danger pour toute la compagnie.
Ledit comte de Charolois envoya joindre avec luy
le bastard de Bourgongne qui se nommoit Antoine, avec grand nombre de gens qu'il avoit sous sa charge, et à grand'diligence; et se débatoit à soi-mesme s'il iroit ou non; mais à la fin marcha après les autres, et y arriva environ sept heures du matin; et desjà y avoit cinq ou six enseignes du
roy, qui estoient arrivées, au long d'un grand fossé qui estoit entre les deux bendes.
Encore estoit en l'ost du
comte de Charolois,
le vichancellier de Bretagne, appelé Romillé, et
un vieil homme d'armes appelé Madre, qui avoit
baillé
le pont Saint-Maxence, lesquels eurent peur pour le murmure qui estoit contre eux, voyans qu'on estoit à la bataille, et que les gens de quoy ils s'estoient faits forts n'y estoient point joints. Si se mirent les dessusdits à la fuite avant qu'on combatist, par le chemin où ils pensoient trouver les Bretons.
Ledit comte de Charolois trouva
le comte de Saint-Pol à pied. Et tous les autres se mettoient à la file comme ils venoient. Et trouvasmes tous les archiers deshousés, chacun un pal planté devant eux; et y avoit plusieurs
pipes de vin deffonsées pour les faire boire; et, de ce petit que
j'ay vu, ne véi jamais gens qui eussent meilleur vouloir de combattre, qui
me sembloit un bien bon signe et grand reconfort. De prime-face fut advisé que tout se mettroit à pied, sans nul excepter; et depuis muèrent propos, car presque tous les hommes d'armes montèrent à cheval. Plusieurs bons chevaliers et escuyers furent ordonnés à demourer à pied, dont
monseigneur des Cordes et
son frère estoient du nombre.
Messire Philippe de Lalain s'estoit mis à pied; car entre les Bourguignons lors estoient les plus honorés ceux qui descendoient avec les archiers; et tousjours s'y en mettoit grande quantité de gens de bien, afin que le peuple en fust plus assuré et combatist mieux, et tenoient cela des Anglois, avec lesquels
le duc Philippe avoit fait la guerre en France, durant sa jeunesse, qui avoit duré trente-deux ans sans trèves; mais le principal
faix portoient les Anglois, qui estoient riches et puissans. Et en ce temps avoient sage roy,
le roy Henry, bel et très vaillant, qui avoit sages hommes et vaillans, et de très grands capitaines, comme
le comte de Salisbury,
Talbot, et autres dont
je me tais, car ce n'est point de mon temps, combien que
j'en aye vu des reliques: car quand Dieu fut las de leur bien faire,
ce sage roy mourut au
boys de Vincennes, et
son fils, insensé, fut couronné roy de France et d'Angleterre à
Paris; et ainsi muèrent les autres degrés d'Angleterre, et division se mit entre eux, qui a duré jusques à aujourd'huy, ou peu s'en faut. Alors usurpèrent ceux de la maison d'York ce royaume, ou l'eurent à bon titre,
je ne sçay lequel: car de telles choses le partage s'en fait au ciel.
En retournant à ma matière, de ce que les Bourguignons s'estoient mis à pied et puis remontés à cheval, leur porta grand'perte de temps et dommages; et y mourut
ce jeune et vaillant chevalier messire Philippe de Lalain, pour estre mal armé. Les gens du
roy venoient à la file de la forest de
Tourfou; et n'estoient point quatre cens hommes d'armes quand nous les vismes; et qui eust marché incontinent, semble à beaucoup qu'il ne se fust point trouvé de résistance, car ceux de derrière n'y pouvoient venir qu'à la file, comme
j'ay dit; toutesfois tousjours croissoit leur nombre. Voyant cecy, vint
ce sage chevalier, monseigneur de Contay, dire à
son maistre monseigneur de Charolois, que s'il vouloit gagner cette bataille, il estoit tempq qu'il marchast, disant les raisons pourquoy; et si plus tost l'eust fait, desjà ses ennemis fussent desconfits; car il les avoit trouvés en petit nombre, lequel croissoit à vue d'œil; et la vérité estoit telle. Et lors se changea tout l'ordre de tout le conseil, car chacun se mettoit à en dire son advis. Et jà estoit commencée une grosse et forte escarmouche au bout du
village de Mont-l'Héry, toute d'archiers d'un costé et d'autre.
Ceux de la part du
roy les conduisoit
Poncet de Rivière, et estoient tous huissiers d'ordonnance,
orfaverisés et bien en point. Ceux du costé des Bourguignons estoient sans ordre et sans commandement, comme volontaires. Si commencèrent les escarmouches; et estoit à pied avec eux
monseigneur Philippe de Lalain, et
Jacques du Maes, depuis grand-escuyer du
duc Charles de Bourgongne. Le nombre des Bourguignons estoit le plus grand. Et gaignèrent une maison, et prindrent deux ou trois huis, et s'en servirent de pavois. Si commencèrent à entrer en la rue et mirent le feu en une maison. Le vent leur servoit, qui poussoit le feu contre ceux du
roy, lesquels commencèrent à désemparer et à monter à cheval et à fuir; et sur ce bruit et cry, commença à marcher
le comte de Charolois, laissant, comme
j'ay dit, tout ordre paravant devisé.
Il avoit esté dit que l'on marcheroit à trois fois, pource que la distance des deux batailles estoit longue. Ceux du
roy estoient devers
le chasteau de Mont-l'Héry, et avoient une grande haye et un fossé au devant d'eux. Oultre estoient les champs pleins de
bleds et de fèves, et d'autres grains très forts, car le territoire y estoit bon. Tous les archiers dudit
comte marchoient à pied devant luy et en mauvais ordre; combien que mon advis est, que la souveraine chose du monde pour les batailles, sont les archiers, mais qu'ils soient à milliers, car en petit nombre ne valent rien, et que ce soient gens mal montés, à ce qu'ils n'ayent point de regret à perdre leurs chevaux, ou du tout n'en ayent point; et valent mieux pour un jour, en cet office, ceux qui jamais ne virent rien que les bien exercités. Et aussi telle opinion tiennent les Anglois, qui sont la
fleur des archiers du monde. Il avoit esté dit que l'on se reposeroit deux fois en chemin, pour donner halaine aux gens-de-pied, pource que le chemin estoit long, et les fruits de la terre longs et forts qui les empeschoient d'aller; toutesfois tout le contraire se fit, comme si on eust voulu perdre à son escient. Et en cela monstra Dieu que les batailles sont en sa main, et dispose de la victoire à son plaisir.
Et ne
m'est pas advis que le sens d'un homme sçust porter et donner ordre à un si grand nombre de gens, ni que les choses tinssent aux champs comme elles sont ordonnées en chambre; et que celuy qui s'estimeroit jusque là mesprendroit envers Dieu, s'il estoit homme qui eust raison naturelle; combien qu'un chacun y doit faire ce qu'il peut et ce qu'il doit, et reconnoistre que c'est un des accomplissemens des œuvres que Dieu a commencées
aucunes fois à l'autre; et est cecy mystère si grand, que les royaumes et grandes seigneuries en prennent
aucunes fois fins et désolations, et les autres accroissemens et commencement de régner.
Pour revenir à la déclaration de cet article,
ledit comte marcha tout d'une
boutée, sans donner halaine à ses archiers et gens-de-pied. Ceux du
roy passèrent cette haye par deux bouts, tous hommes d'armes; et comme ils furent si près que de jeter les lances en arrest, les hommes d'armes Bourguignons rompirent leurs propres archiers, et passèrent par dessus, sans leur donner loisir de tirer un coup de flesche, qui estoit la
fleur et espérance de leur armée; car
je ne croy pas que de douze cens hommes d'armes ou environ qui y estoient, y en eust cinquante qui eussent sçu coucher une lance en arrest. Il n'y en avoit pas quatre cens armés de cuiraces, et si n'avoit pas un seul serviteur armé; et tout cecy, à cause de la longue paix, et qu'en cette maison de Bourgongne ne tenoient nulles gens de soulde, pour soulager le peuple des tailles; et
oncques puis ce jour-là, ce quartier de Bourgongne n'eut repos jusques à cette heure, qui est pis que jamais. Ainsi rompirent eux-mesmes la
fleur de leur armée et espérance; toutesfois Dieu, qui ordonne de tel mystère, voulut que le costé où se trouva
ledit comte (qui estoit à main dextre devers
le chasteau) vainquist, sans trouver nulle défense. Et me trouvay ce jour tousjours avec luy, ayant moins de crainte que
je n'eus jamais en lieu où
je me trouvasse depuis, pour la jeunesse en quoi
j'estoye, et que
je n'avoye nulle connaissance de péril; mais estoye esbahy comme nul s'osoit défendre contre
tel prince à qui
j'estoye, estimant que ce fust le plus grand de tous les autres. Ainsi sont gens qui n'ont point d'expérience: dont vient qu'ils soutiennent assez d'argus, mal fondés et à peu de raison. Par quoy fait bon user de l'opinion de celuy qui dit que l'on ne se repent jamais pour parler peu, mais bien souvent de trop parler.
A la main senestre estoit
le seigneur de Ravestain, et
messire Jacques de Saint-Pol, et plusieurs autres, à qui il sembloit qu'ils n'avoient pas assez d'hommes d'armes pour soustenir ce qu'ils avoient devant eux; mais dès lors estoient si approchés, qu'il ne falloit plus parler d'ordre nouvelle. En effect ceux-là furent rompus à plate cousture, et chassés jusques au charroy; et la pluspart fuis jusques en la forest, qui estoit près de demie lieue. Au charroy se rallièrent quelques gens de pied bourguignons. Les principaux de cette chasse estoient les nobles du Dauphiné et Savoisiens, et beaucoup de gens d'armes aussi, et s'attendoient d'avoir gaigné la bataille. Et de ce costé y eut une grande fuite de Bourguignons, et de grands personnages; et fuyoient la pluspart pour gaigner
le pont Saint-Maxence,
cuidans qu'il tint encore pour eux. En la forest y en demeura beacoup, et entre autres
le comte de Saint-Pol, qui estoit assez bien accompagné, s'y estoit retiré; car le charroy estoit assez près de ladite forest; et monstra bien depuis qu'il ne tenoit pas encore la chose pour perdue.