u saillir de mon enfance, et en l'âge de pouvoir monter à cheval,
je hantai à
Lisle vers
le duc Charles de Bourgongne, pour lors appelé comte de Charolois, lequel
me print à son service: et fut l'an mil quatre cens soixante et quatre. Quelques trois jours après arrivèrent audit lieu de
Lisle les ambassadeurs du
roy, où estoit
le comte d'Eu,
le chancelier de France, appelé Morvillier, et
l'archevesque de Narbonne. Et en la présence du
duc Philippe de Bourgongne et dudit
comte de Charolois, et tout leur conseil, à huys ouvers, furent ouÿs lesdits ambassadeurs; et parla
ledit Morvillier fort arrogamment, disant que
ledit comte de Charolois avoit fait prendre, luy estant en Hollande, un petit navire de guerre, party de
Dieppe, auquel estoit
un bastard de Rubempré, et l'avoit fait emprisonner, luy donnant charge qu'il estoit là venu pour le prendre, et que ainsi l'avoit fait publier partout, et par especial à
Bruges, où hantent toutes nations de gens estranges, par un chevalier de Bourgongne appellé
messire Olivier de La Marche.
Pour lesquelles causes
le roy, soy trouvant chargé de ce cas contre vérité, comme il disoit, requeroit audit
duc Philippe que
ledit messire Olivier de La Marche luy fust envoyé prisonnier à
Paris, pour en faire la pugnition telle que le cas le requeroit. A ce poinct luy respondit
ledit duc Philippe que
messire Olivier de La Marche estoit né de la comté de Bourgongne et son maistre d'hostel, et n'étoit en riens subjet à la couronne; toutesfois que s'il avoit fait ne dit chose qui fust contre l'honneur du
roy, et que ainsi le trouvast par information, qu'il en feroit la pugnition telle que au cas appartiendroit; et que au
regard du
bastard de Rubempré, il est vray qu'il estoit prins pour les signes et contenances que avoit
ledit bastard et ses gens à l'environ de
La Haye en Hollande, où pour lors estoit
son fils le comte de Charolois; et que si
ledit comte estoit souspesonneux, il ne le tenoit point de luy (car il ne le fut
oncques), mais il le tenoit de
sa mère, qui avoit esté la plus souspesonneuse dame que il eust jamais congneue; mais nonobstant que luy (comme dit est) n'eust jamais esté souspesonneux, s'il se fust trouvé au lieu de
son fils, à l'heure que
ce bastard de Rubempré regnoit ès environs, que il l'eust fait prendre comme il avoit esté, et que si
ledit bastard ne se trouvoit chargé d'avoir voulu prendre
son fils (comme l'on disoit), que incontinent le feroit delivrer, et le renvoyeroit au
roy, comme ses ambassadeurs le requeroient.
Après recommença
ledit Morvillier, en donnant grands et deshonnestes charges au
duc de Bretagne, appellé François, disant que
ledit duc et
le comte de Charolois, là présent, estant
ledit comte à
Tours devers
le roy, là où il estoit allé voir, s'estoient
baillé seellez l'un à l'autre et faits frères d'armes; et s'estoient
baillé lesdits seellez par la main de
messire Tanneguy du Chastel, qui depuis a esté gouverneur de Roussillon, et a eu auctorité en ce royaume; faisant
ledit Morvillier ce cas si énorme et si ennuyeux que nulle chose qui se pust dire à ce propos, pour faire honte et vitupère à un prince, ne fut qu'il ne dist. A quoy
ledit comte de Charolois par plusieurs fois voulut respondre, comme fort passionné de cette injure qui se disoit de
son amy et allyé; mais
ledit Morvillier luy rompoit tousjours la parolle, disant ces mots: «Monseigneur de Charolois,
je ne suis pas venu pour parler à
vous, mais à
monseigneur vostre père.»
Ledit comte supplia par plusieurs fois à
son père qu'il pust respondre,
lequel luy dit: «J'ay respondu pour
toy comme il
me semble que père doibt respondre pour fils; toutesfois, si
tu en as si grand envie, penses-y aujourd'huy, et demain dis ce que
tu vouldras.» Encores disoit
ledit Morvillier, qu'il ne pouvoit penser qui pourroit avoir mû
ledit comte de prendre cette allyance avec
ledit duc de Bretagne; qu'il n'avoit riens, sinon une pension que
le roy luy avoit donnée avec le gouvernement de Normandie, que
le roy luy avoit ostée.
Le lendemain, en l'assemblée et en la compagnie des dessusdits,
le comte de Charolois, le genou en terre, sus un carreau de
veloux, parla à
son père premier, et commença de
ce bastard de Rubempré, disant les causes estre justes et raisonnables de sa prinse, et que ce se monstreroit par le procès. Toutesfois,
je croy qu'il ne s'en trouva jamais riens; mais estoient les suspections grandes, et le vis delivrer d'une
prison où il avoit esté cinq ans. Après ce propos, commença à descharger
le duc de Bretagne et luy aussi, disant: qu'il estoit vray que
ledit duc de Bretagne et luy avoient prins alliance et amytié ensemble, et qu'ils s'estoient faits frères d'armes; mais en rien n'entendoient cette allyance au préjudice du
roy ni de son royaulme, mais pour le servir et soustenir si besoin en estoit; et que touchant la pension qui luy avoit esté ostée, que jamais n'en avoit eu que un quart montant neuf mil francs, et que jamais n'avoit requis ladite pension ni le gouvernement de Normandie, et que, moyennant qu'il eust la grace de
son père, il se pourroit assez bien passer de tous autres bienfaits. Et croy bien que si n'eust esté la crainte de
son dit père, qui là estoit présent et auquel il adressoit sa parolle, qu'il eust beaucoup plus asprement parlé. La conclusion dudit
duc Philippe fut fort humble et sage, suppliant au
roy ne vouloir légèrement croire contre luy ne
son fils, et l'avoir tousjours en sa bonne grâce. Après fut apporté le vin et les espices; et prindrent les ambassadeurs congié du
père et du
fils. et quand ce vint que
le comte d'Eu et
le chancellier eurent pris congié dudit
comte de Charolois, qui estoit assez loin de
son père, il dit à
l'archevesque de Narbonne, qui vint le dernier: «Recommandez
moy très humblement à la bonne grâce du
roy, et luy dites qu'il
m'a bien fait laver icy par
son chancellier, mais que avant qu'il soit un an il s'en repentira.»
Ledit archevesque de Narbonne fit ce message au
roy, quand il fut de retour, comme vous entendrez cy-après. Ces parolles engendrèrent grant hayne dudit
comte de Charolois au
roy: avec ce qu'il n'y avoit guères que
le roy avoir racheté les villes de dessus la rivière de Somme, comme
Amyens,
Abbeville,
Saint Quentin et aultres,
baillées par
le roy Charles septiesme audit
duc Philippe de Bourgongne, par le traité qui fut fait à
Arras, pour en jouyr par luy et ses
hoirs masles, au rachapt de quatre cens mil escuz.
Je ne sçay bonnement comment cela se mena; toutesfois
ledit duc se trouvant en sa vieillesse, furent tellement conduits tous ses affaires par messeigneurs
de Croy et
de Chimay, frères, et aultres de leur maison, qu'il reprint son argent du
roy et restitua lesdites terres, dont
ledit comte son fils fut fort troublé, car c'estoient les frontieres et limites de leurs seigneuries, et y perdoient beaucoup de subjets et bonnes gens pour la guerre. Il donnoit charge de cette matière à cette maison de Croy; et venant
son père à l'extreme vieillesse, dont jà estoit près, il chassa hors du palais de
son père tous lesditz seigneurs de Croy, et leur osta toutes les places et choses qu'ils tenoient entre leurs mains.