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INTERNET, PASSAGE OBLIGÉ VERS LA RÉÉCRITURE !

DE L'ARCHIVAGE À LA RÉÉCRITURE...

UN CONSTAT D'HÉTÉROGÉNÉITÉ

Le professeur de français est confronté aujourd'hui à des travaux d'élèves de types fort divers:
  1. Ou les élèves lui apportent un travail qui semble parfaitement fini, soigné, voire luxueux : informations et images en provenance d'Internet ou de cédéroms, recherche dans l'impression, le cadrage des images, la police de caractère, le choix des couleurs)... La présentation y est telle que l'on ne retrouve plus immédiatement la griffe de l'élève. A la lecture cependant, le devoir peut présenter de nombreuses imperfections internes: boulimie de documents, plagiat, caviardage, collages, manque de cohérence textuelle...
  2. Ou lui remettent un devoir manuscrit, à présentation traditionnelle, relevé parfois d'un commentaire oral teinté d'amertume ou piqué d'un brin d'agressivité pour souligner "l'injustice"; "moi, je n'ai pas d'ordinateur à la maison !" .
  3. Ou encore, entre ces deux extrêmes, lui présentent un dossier volumineux résultant d'une accumulation de documents multiples, textes ou images, puisés dans le réseau Internet et, face à ce bagage hétéroclite dont ils ne savent que faire, l'interrogent sur les opérations à effectuer pour finaliser le devoir demandé.

UNE MÉTHODE ?

Devant tant d'hétérogénéité, comment réagir ?

Face aux élèves qui travaillent de façon classique (cf. 2, ci-dessus ) et sans juger les situations, il convient évidemment de rassurer, - l'accès au savoir n'est-il pas, en effet, toujours bien présent dans les bibliothèques qui continuent d'offrir leurs immenses ressources d'encyclopédies en tous genres ?- et de leur rappeler que les informations puisées dans les cédéroms ou collectées sur le réseau utilisent le plus souvent ces mêmes références.
Pourquoi aussi ne pas les inciter à plus de curiosité en leur rappelant que, s'ils veulent naviguer sur le réseau, il existe des cybercafés et qu'Internet et imprimantes sont ou seront bientôt présents dans les écoles...?
Les deux autres types de travaux (voir 1 et 3, ci-dessus)incitent à réfléchir sur le processus d'écriture.

En réalité, tout travail réalisé au départ d'Internet suppose d'abord la constitution d'un dossier.
Il n'est pas étonnant que les élèves s'y perdent puisque le "surfing" sur Internet ne fonctionne pas selon la logique cartésienne mais bien plutôt, au gré des sautes du cerveau, de façon analogique, d'un signifié à un autre, d'un mot-clé à un autre, du simple au complexe, ou vice versa, par approximations successives, approfondissements, feuilletages, en n'oubliant pas les digressions, les à-côté vers les intérêts personnels et davantage jouissifs.
L'élève, ou - mieux - les élèves entre eux, doivent donc apprendre:

  • à chercher vite et bien, à l'aide des divers codages des mots-clés , des guillemets, des signes +/- ou des opérateurs booléens (AND, OR, AND NOT);
  • à utiliser et à s'enrichir d'autres supports textuels: textes, articles, essais... C'est sans doute aussi l'occasion de les initier aux notions de langages classificatoires utilisés dans les bibliothèques;
  • à recourir aux autres médias: vidéos, cinéma, cédéroms...
Plus que jamais, il faut apprendre à l'élève, vu la surabondance des documents collectés, à restructurer ceux-ci. Cette gestion des documents et l'organisation d'un dossier exigent de sa part un énorme travail de conceptualisation et méritent bien que - ne fût-ce que durant une heure de français par semaine ! - la classe se transforme en un atelier d'apprentissage...
Le professeur peut ainsi suivre l'élève pas à pas au fil de ses brouillons, corrections, réécritures... Ce travail en amont n'est-il pas davantage prometteur de résultats qu'une correction en aval, impossible à effectuer faute d'avoir réfléchi aux critères d'évaluation ?

LE DOSSIER ...

UN IMMENSE TRAVAIL DE CONCEPTUALISATION

Si l'on veut résumer, le travail de conceptualisation comprend les étapes décrites ci-après:

D'abord, à propos des textes:

  • lire les documents de manière à leur donner un titre
  • trier, soit
    • repérer les articles essentiels;
    • percevoir les doublets: certains textes se recopient les uns les autres (donc proviennent d'une même source); (critiquer les sources)
    • cribler les informations et jeter à la corbeille celles qui ne sont pas valables, voire fausses; (critiquer les sources)
  • classer ensuite les documents en ensembles et sous-ensembles;
  • rédiger une table des matières;
  • donner la bibliographie;
  • Eventuellement: résumer correctement deux ou trois articles de fond du dossier établi.

Ensuite, à propos des icônes (photos, images, graphiques...):

  • les sélectionner, les classer en fonction des articles;
  • savoir les présenter (format, cadrage, mise en page, conjugaison avec les textes...) car la mise en forme est déjà une construction du sens.
Exemples:
  • En classe de 5e rénovée, la réalisation d'un dossier "Titanic". La difficulté majeure ressentie par les élèves a été de bien distinguer d'une part, l'Histoire même du navire et de son naufrage et, d'autre part, la fiction créée par le film de James Cameron.
    Les autres difficultés ont été les nécessaires lectures d'articles parfois ardus mais qui étaient pourtant le passage obligé vers un plan d'ensemble cohérent.
  • En 6e rénovée, un Dossier préparatoire à une recherche sur un mythe de notre temps (ex.: les Doors, Coca-Cola, ...etc.) ou encore à un plaidoyer (ex. Plaidoyer pour l'introduction d'un cours de bioéthique dans le secondaire).
    Cette recherche d'informations sur Internet n'exclut pas celle du livre ou de revues. Dans le cas de l'exemple du dossier Titanic, les élèves ont consulté plusieurs livres ou romans autobiographiques écrits sur le sujet. Quant au film, ils ont eu recours à de nombreuses critiques parues dans "Première" ou les "Cahiers du cinéma", articles qui ne se trouvent pas nécessairement sur Internet, loin s'en faut. Le "Web" donne, en fait, la part belle au film et dévoile ainsi un aspect publicitaire évident...

Rappelons cependant que, dans le cadre du cours de français, la constitution d'un dossier, même s'il donne lieu à des exercices d'organisation comme plan ou résumé, n'a pas pour seule finalité un archivage rigoureux et méthodique, comme l'exigerait un cours d'histoire soucieux d'élaborer une monographie.
Le dossier ainsi établi au cours de français a pour finalité la production de nouveaux textes.
Comme dirait C. SCHNEDECKER, il est avant tout un "dossier-outil", qui aide à la production d'écrits et donc à la réécriture.
L'utilisation d'Internet dans le cadre d'un travail de français intervient donc comme un coup d'envoi, qui s'opère simultanément avec une recherche vers d'autres sources. Le vrai travail, soit la réécriture, vient ensuite.
Philippe RIVIÈRE, dans un article du Monde Diplomatique, rapporte: "On peut mettre sur cédérom l'ensemble des connaissances. On peut installer un site Internet dans chaque classe. Rien de tout cela n'est fondamentalement mauvais, sauf si cela nous berce de l'illusion que l'on s'attaque ainsi aux maux de l'éducation", ou ... à tous les problèmes de l'enseignement du français, ajouterions-nous !

UNE FINALITÉ DE PRODUCTION

Comment organiser les documents sélectionnés en fonction d'une réécriture ?

Dès l'élaboration du dossier, des travaux très orientés (genre textuel: narration, plaidoyer, fiche... ; forme: exposé oral ou compte-rendu écrit .... ; média: cassette, vidéo...) doivent être exigés des élèves afin de forcer ceux-ci à structurer et à orienter les différents éléments du dossier en vue d'une macro-structure. Cette méthode, exigeante, force la conceptualisation et incite à la réécriture.
Simultanément, des critères d'évaluation sont établis, de commun accord.
Dès le départ, il s'agit bien d'orienter l'élève vers un travail de réécriture "pointu", qui le contraint à éviter le pompage de fragments textuels issus d'Internet selon les méthodes bien connues du "couper-coller" ou du simple plagiat.

Deux types de productions littéraires:

  • soit un fichier "hypertexte", qui ressemble en tout point à la navigation sur Internet avec cette différence que l'élève crée lui-même l'architecture des liens et, donc, est obligé de structurer un réseau de données;
  • soit un texte qu'on pourrait appeler "linéaire", parfaitement comparable à un devoir traditionnel sur papier.

l'HYPERTEXTE
Pour rappel, un hypertexte consiste en de l'information représentée et accessible à partir de liens actifs intégrés dans des documents textuels. Il s'agit donc de créer soi- même une manière de circuler dans l'information par des "boutons" ( liens hypertexte articulés sur des mots ou des images) qui renvoient à des pages.
Les avantages sont évidents:
  • L'élève devient inventeur, créateur de son savoir, tout à l'encontre d'un comportement nomade induit par Internet.
  • Il est forcé de structurer un réseau de données.
  • Il trouve textes et images adéquats et peut les agencer et les combiner.
  • Il anticipe sur les questions du destinataire, l'hyperlecteur potentiel, qui pourrait être, par exemple, des élèves plus jeunes ou des élèves d'une autre classe, voire d'une autre école (réseau Intranet).
  • En ce qui concerne la méthode, le travail commence d'abord par une "mise à plat", à réaliser sur papier: textes, images, boutons ainsi que la conception des pages-écrans.
Deux exemples d'hypertexte:
  • une fiche sur un auteur, La Fontaine, permettant de créer une série de liens tant sur des éléments biographiques que sur l'évolution historique de la fable ou ce genre littéraire en tant que tel.
  • à la manière de l'Oulipo, une écriture combinatoire fondée sur le système du "Livre dont vous êtes le héros" ou encore activée par le schéma narratif ouvert de Greimas.
Ainsi, l'élève imagine, crée, structure, manipule tout un ensemble de parcours dont il assure lui-même la cohérence, en vrai démiurge.
LE TEXTE LINEAIRE
Il s'agit d'une production textuelle classique, comme par exemple:
  • une dissertation sur le thème "Éthique et technoscience". Le tri des documents et leur agencement se voit régulé et dirigé par la confrontation des idées en présence et les arguments à développer.
  • la "Biographie 'orientée' d'un poète surréaliste". L'objectif consiste à relire plusieurs biographies d'un même auteur puis de réécrire la biographie mais avec un point de vue précis (ex. l'amour dans la vie d'ARAGON , l'engagement politique de CHAVÉE...).
Il est significatif que les élèves entraînés à la manipulation du traitement de texte présentent un premier travail de recherche où les informations recherchées ont été surlignées ou encrées (par ex., avec des couleurs différentes s'il s'agit d'arguments opposés).
Ces types de travaux, très orientés, forcent donc l'élève à éliminer l'accumulation de textes et d'images disparates et à viser à plus de cohérence textuelle, le menant ainsi, tout naturellement, vers une réappropriation personnelle du savoir, vers sa propre réécriture...

LE TRAVAIL DE RÉÉCRITURE

Après la conception du produit, ou simultanément, il s'agit d'affiner sa mise en forme, soit d'insister sur la microstructure textuelle du travail, la réécriture proprement dite.
C'est ici que se prouvera de manière plus fine la réappropriation du savoir initial emmagasiné grâce au réseau Internet.
Ce travail de réécriture mobilise évidemment chez l'élève des capacités cognitives de haut niveau.
Quant au professeur il lui faut prêter une extrême attention à tout phénomène de rupture et vérifier rigoureusement tous les critères de cohérence textuelle, soit:
  • le choix du titre
  • le découpage en paragraphes
  • les alinéas
  • la ponctuation
  • la progression thématique
  • l'utilisation de l'anaphore comme rappel d'information
  • le choix des enchaînements
  • les connecteurs logiques
  • les modes d'énonciation
  • les temps des verbes
  • l'insertion de citations, d'exemples
  • la pose de guillemets en cas de retranscription de fragments.
La grille de correction est connue de l'élève et lui sert d'indicateur évaluatif.
On retrouve ainsi le classique devoir de français et point n'est besoin d'insister.

En conclusion, l'exploitation des informations tirées d'Internet par les élèves pose des problèmes nouveaux au professeur de français: comment apprendre aux élèves à gérer et à organiser une masse d'informations en tout genre, comment s'approprier les savoirs, comment les construire, comment donc, finalement, réécrire?

Aider les élèves à reconstruire des textes et hypertextes, c'est créer des lecteurs plus actifs et des créateurs nouveaux, c'est les aider à se construire eux-mêmes dans un monde en perpétuelle turbulence.

REFERENCES


BERTEN, Fernand, Comment évaluer, de manière critique, les ressources issues de l'Internet? Commission "Français et Informatique" FESeC, février 1998, http://users.skynet.be/ameurant/Alain/cominf.sit/index.html

Préparatoire à d'autres travaux: une cassette audio avec le journal de bord d'un passager et une vidéo du Journal Télévisé (imaginaire) du 12 avril 1912

SCHNEDECKER Catherine, "Le dossier: intérêts didactiques", revue Pratiques n° , 79, septembre 1993.

P.RIVIÈRE, Le Monde Diplomatique, avril 1998, Les sirènes du multimédia à l'école. L'information est puisée par P.RIVIÈRE dans Wired, San Francisco, février 1996.

La revue Pratiques a publié de nombreux articles qui contribuent à une réflexion poussée sur la problématique de la cohérence textuelle (n°57, L'organisation des textes ; n°77, Ecriture et langue; n°84, Argumentation et langue; n°85, Cohésion textuelle; n°90, Des méthodes de français).