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Textes choisis par Flo

racine d'irelande - photo de Stephane méliade

Le Pincement des anges
Je m'habille la Nuit
Elle a renversé un coeur sur sa robe
Largo
Eau de soleil
Femme colorée
La découverte
Trois cierges pour Nowlenn

[un petit tour par le salon de thé?]

[voir les passeurs de lumière?]

[Visiter nos tableaux de mots?]

 

 

Le pincement des anges

 

Tu colles des timbres sur les mouettes, des baisers en très nombreuses petites moitiés. Tu cours vers la mer et tu les éparpilles, au milieu des cris en désordre, Tu cours les battements d'ailes de ta peau. Tu cours la chaleur des tuiles sous les pattes des chats qui s'aiment sur le toit. Ton corps s'élève en corniche, la lumière verse ta peau sur l'eau, cambre tes couleurs en arche nue et tu pleus sur le sable.
Les deux chats ne savent plus descendre, la mémoire de leurs mouvements a oublié où l'un finit et où l'autre commence.
Sombres et trempées d'amour, leurs pupilles verticales prennent la mer en elles.

Verte de frissons, l'eau se déhanche. Blanche de vent, elle laisse sa peau vivante s'éprendre de l'air. Le port respire en liesse. tous les morts vont à la mer.

Sur la serrure du port, le gardien a laissé ce message.
"Vous allez frapper à la porte de l'eau. Il faut d'abord vous pétrir en forme de clé" Tu ris devant la ligne d'eau. Cela ne te concerne pas. Tu fais autrement, toi, tu ouvres les clés avec les serrures et non l'inverse.

Tu souffles sur la chaleur de l'eau.
Le soleil écarte les lèvres de ta vie. Son cercle s'incline. Tu sais marcher penché, c'est toi qui tiens les maisons des ruelles, la nuit, avec tes épaules. Tu es cette longue rue qui mêne au port, ce ventre pavé. Tu couves les lames des couteaux et tu tresses des rubans d'or autour des caniveaux qui rêvent. Chaque Noël, tu accroches des plumes aux grand sapin qui regarde la mer, tu veux qu'il s'envole.

Tu ris ta foudre animée, scande ta langue en prière. En toi, l'aube salée dresse des opéras de varech, creuse des cercles à danser des tarentelles d'écume. Sur toi, les effleurements de l'air sentent l'intérieur de rocher, tu écoutes ses grains de pierre mouillés lêcher ton oreille. Des enfants se retournent dans les pierres. Ils sont les
ancètres du gardien de l'eau, la source montante de la lumière des phares. Hérissé de mats de bateaux, tu harponnes le ciel. Les mâts sont les antennes à ériger la mer, les mains levées des rêves.

"Vous devez questionner trois réponses, avant de passer", reprend le gardien. Poussés dans l'eau, ses derniers mots rient en bulles au bout de tes bras.

Tu marches au milieu d'un cimetière de klaxons, renverse la tablée des claquements clignotants des voiles. Du haut des vigies érectiles, du sommet des tiges blanches plantées dans l'eau mûre, tu passes tes mains sur le port, caresse la ville entière dans le sens de la lumière. Tu ne sais par quel prodige, mais du haut des mâts, tu vois le dessous du ventre des femmes. Leurs écailles ont des reflets d'étoile.
Maintenant, tu sais lire l'écriture du vent sur la mer.

Il règne une drôle d'atmosphère maintenant, comme si le monde entier se souvenait de quelque chose en même temps.
Le gardien du port passe la tête hors de l'eau et explique "On appelle cela le pincement des anges".

Alors, la nuit tombe sans se casser

4-4-2000

 

 

Je m'habille la nuit


Dans ces lieux propices
les jeunes rêves se réunissent sur des bancs
couchés au milieu de la cour
farandoles creuses
tissus corde à corde
dans ces flaques ignorées par la pluie
je m'habille la nuit


Sous ces immeubles sans boîtes aux lettres
les trous sont pratiqués à même les hommes
ascenseurs en autarcie
y être mais pas y aller
longtemps planté dans ses vitres muettes
j'ai cousu cette ville
pour l'ouvrir
d'un imprimé de tsunami
je m'habille la nuit


Je me revois encore
souffler sur les sonnettes
les mains pleines d'éboulements
je ne me revois plus
sous les rideaux des rues
bomber les trottoirs
et soulever le fleuve
grand sorcier chaussé de petits souterrains
passager obscurci avec appétit
je m'habille la nuit


04-05-2001

 

 

 

 

Elle a renversé un coeur sur sa robe


Elle a renversé un coeur sur sa robe
une ombre roulée en parchemin de cil
un souffle en creux d'herbe
juste pour voir
si l'humus sait danser

Papillons dans la terre
les hommes
ces corps qui arrivent de demain
ont du mal
à suivre les plis de leurs bouches
je veux dire la mienne
qui les précède toutes
de quelques instants

Ces poitrines sans brouillard
avancent de quelques feuilles
et ravissent deux ou trois gouttes
à des empires suspendus
sous de grandes colonnes d'eau

Quelques petites courses à faire
vider les troncs de leur mort
je veux dire la mienne
tourner tourner
dans le sens des aiguilles du ventre
et réciproquement
puis laver a grand feu les rails des oiseaux
pour faire rouler un train de beauté
entre les deux épaules du monde

Moi
infime géant
j'ouvre la lumière
par le petit bout

Elle
elle pousse sur le balcon
au bout de la pièce
qui fait face à la peur en peau de lit
elle hoche la tête
je veux dire la mienne
essuyée d'étincelles
depuis qu'elle a renversé
un coeur sur sa robe


29-03-2001

 


 

Largo


Nos mots accrochés aux branches, nous brillons au dessus de la ville.
Guirlandes à vos cous, nous vous faisons clignoter.
Il reste quelques heures dans les vitrines. Sur des diables lisses tombent les châles des anges.
Verre aspiré, visage soufflé, tu regardes mes valises empilées.
Pyramide de seuils pliés, éventail d'encres polyglottes, un grand vent dans les bronches interprête la tablature des marelles.

Une femme irise mon ombre.

Ses doigts déplient des carillons de plumes, cognent aux hangars des poitrines, font tinter les cages à éclairs.
C'est l'heure de la mutinerie des ruades, de l'abordage des soleils.
C'est l'heure où des langues d'or sortent des tiroirs, où décollent les avions posés sur les plis des mouchoirs.

Si je la danse, c'est parce qu'elle enlève les points des phrases.

Elle les pose en grains de beauté sur la peau des murs et prononce les voyelles des ouvertures.

Tempête à lever les herses des sorts, tu pétris des voix, jette le sommeil par les ouvertures de ma tête, chante les ruches à dormir dehors.

La ville, la ville est un grand cri d'oiseau.
Une femme ouvre les mains.
Son nom descend du train, se pose sur le trottoir d'en face. Des cargos
aux cales remplies de ballons emmênent les grands magasins vendre leurs
filles en flacons sur des terrasses interdites aux rêveurs.
Il n'y a plus que la forêt qui vivait ici avant la ville.

Si je la respire, c'est parce qu'elle défait les pelures des trottoirs.

Ton chant prend vigueur, lisse ses pointes, fait grimper les courbes du
jour en éventails secoués.
En robe d'abeille, tu piques tous les arrière-pays, nous encercle de
Mers Rouges, nous propulse par le chas des aiguilles.

Battent les flammes-faucilles. grimpent les bras qui s'écarquillent. Une femme à sa fenêtre agite des sémaphores, leur fait faire le saut du chat, fait signe aux toits plus bas.

Si je l'aime, c'est parce qu'elle entoure le monde d'un anneau qui parle.

Tes ailes, tes ailes flamboient dans nos niches à couleurs. Sonne le glas des morts en poudre qui pleuvent sur nos costumes de scène.
Basculent les lames des tréteaux, saignent les couvertures à guillotine, s'échangent les sercets des têtes hautes. Certains Arlequins ne rendent pas la monnaie. Il faut toujours prévoir des quartiers de peau entiers pour leur donner à manger.
Tu te poses sur leurs couleurs carnivores, et les change en
fleurs-balançoires, et les offre aux enfants comme portiques à parfum.

Passe une femme habilée de couleurs cadencées.

Quelques trilles encore, quelques oranges bien disposées en successions
d'accord.
Quelques cartes postales à ceux qui viendront en même temps que nous.
Nous ne les verrons jamais qu'au cours de glissades, pendant les spasmes de nos alphabets, sur les pistes d'envol de nos diaphragmes.

Si je chante pour elle, c'est parce qu'elle prolonge mes doigts.

Tessiture de brins d'herbe, ton chant s'enfle encore et rince les écailles des puits, fait briller les parois des sillages.
Les bateaux, les bateaux s'évasent dans nos veines.

Il est minuit, docteur Mengele. Vous ne tendrez pas nos chants autour de vos abats-jours.
Ici, une femme-joie découd les pas de l'oie.

Quand nous serons morts, nous dirons que le monde a voyagé dans nos
corps. Surtout, continue à bouger, sinon la photo sera ratée.
Montre moi la femme aux épaules qui savent lire.
Tu l'as vue marcher ? Regarde son parcours dans la ville. elle projette
des gouttes de parfum sur la carte des rues.
Quand je vais la rencontrer, je me demande dans quel ordre je vais bien nous compter. Des mains sauvages roulent dans la mousse, délient les noeuds du bois, donnent la parole aux maisons.

Présence d'une femme qui bâtit les bulles d'un champagne de
lilbellules.

Les gammes, les gammes naissent du bruit des index sur les portes Crèvent les tambours à tuer les rêves, Claque la vie dans les plis des voiles. Échancrées molécules, elle s'assemble en longues rayures sur les murs, paraphe le sens de l'ouverture des volets des chateaux.
Elle n'est pas ailleurs, mais partout.
Ici, s'inventent les fourmis des papilles.
Ici les oiseaux couvent le ciel.

Si je l'aime, c'est parce que la terre prend feu dans ses yeux

Corolles jointes, Alice passe par là en changeant dix fois de taille.
Tourne un chat autour d'un sourire. Angles de vie, la mémoire ronronne autour des troncs.
Corps plafonds, sérigraphies hanches à hanches, le soleil brille là où des lèvres ont penché les eaux plates.

Monte encore la voix du feu sur l'escalier du chant.
Vanesse orante, lune à démaquiller les cavernes, tu prononces la combinaison des coffres, démarre les moteurs à étoiles.
Et Dieu agite son drapeau, veut arrêter la course, et tes ailes nous colorient plus vite que lui. Il nous passe le relais du monde.

Cousus aux caniveau, quelques robinets à nuit aboient encore du gris, mais déjà, la vie les ignore, fait ses courses chez l'empailleur, fourmille de rubans, s'offre à elle-même.
C'est Noël qui décore nos arbres sous sa peau rouge.

4-12-99

 

Eau de soleil


"I'm a foutain of blood
in the shape of a bird"

Björk

*

En haut de la corde, s'écartent les lèvres de la lumière.
Il faut monter.

Visage contre visage, nous inclinons la ligne d'eau, la corde déja enroulée autour de nos jambes. Ma tête penchée te lit la mer en italique, verse un peu d'horizon dans tes yeux. Doucement, sans quitter la corde, je mords le ciel, tire sur ses rubans, défais son emballage, fais glisser sa robe.
Je sais que tu fais de même de l'autre côté du monde, tout contre moi.

Ciel rouge juste au milieu de nos deux visages droits, nos corps jouent à nous. nous tissent avec la corde, s'amusent à coudre le ciel à la mer, s'essoufflent avec des rêves de montées vertigineuses, de traces de feu dans nos mains.
Tes épaules prononcent les miennes.

Pendant que nos corps s'apprennent, la mer devient belle de nous attendre, se gonfle, écoute la corde appeler nos gestes.
Sexe mouvant, une vague respire dans l'axe du soleil.

"Maintenant", dit l'eau
"Maintenant", répond la lumière

Il faut partir exactement en même temps, défaire nos visages, les enrouler autour des noeuds de la corde. Très vite, nous grimpons, souffle à souffle, couvons un instant nos visages entre nos jambes, puis les dépassons, les laissons éclore seuls à portée des vagues.

Un peu plus bas, nos visages nous rassurent :
"Nous faisons confiance aux vagues, elles sauront nous
transporter de crète en crète. Allez y sans nous. "
Il faut monter.

Nos corps s'écoulent par nos ventres, leurs limites tremblent jusqu'au début du soleil. Lorsqu'ils sont sur le point de se casser d'amour, l'eau et la lumière nous prennent dans leurs bras et nous recousent doucement. Puis nous lancent vers le ciel pendant que la corde ne regarde pas.

Quatre mains se rattrappent à la corde, se trouvent, se serrent, s'embrassent, se mordent. Brûlure bleue. Sang du ciel, un peu d'ombre sur le bord du soleil.
Je gravis ta peau nue. Tu descends la mienne. Nous nous croisons sur les noeuds de la corde.

Nos mouvements tirent, poussent, puisent un peu du feu des nuages et le ramènent sur la ligne au mileu de nos langues. Nos gestes rient. Plus de mots. Pour nous parler, il nous reste les visages de nos corps.

Pousser, tirer. J'avance en toi. Millimètre par millimètre, nos bras nous lèvent. À travers la corde, nous nous regardons. Les mains de nos hanches se serrent. Nos gestes s'envoient des signes verticaux, des sillons mouillés de brûlures. Moi en toi, toi autour de moi. La corde entre nos peaux, nous rions à l'envers des oiseaux.

Si le ciel est trop chaud, nous le noierons.

Maintenant, Nous sommes la lumière en sueur. La corde nous dénude, ne laisse que nos chairs rouges, nos fleurs carnivores, les étincelles de nos langues mélées. Bientôt peut-être, il faudra nous retenir fort l'un à l'autre pour ne pas monter trop vite.

Tu lis tout haut le halètement des oiseaux. J'inscris dans ma peau tous les noeuds du vertige. Je ne sais plus où je finis et où tu commences.

Deux corps liés marchent vers le ciel, sur une route de ficelle.

 

 

 

Femme colorée

 

Dans son lit
Elle boit la lumière
La première du matin
Pas la bleue
Ni celle qui fait fermer les yeux
Mais celle qui a encore toutes les couleurs
Une grande tasse de lumière en fleur

Femme colorée
L'ombre s'arrête à ta lisière

Une feuille à la fenêtre
Écrit des images
Sur son ventre qui rêve
Lumière si douce à l'intérieur
Son corps rayonne un peu
Sous la chaleur du verre
Les draps fument d'aise
S'étirent autour d'elle
La caressent

Femme colorée
La nuit finit où tu commences

Réveiller la fenêtre
Séparer les couleurs
Faire crier la mémoire
Pas encore
Alors elle se retourne en dormant

Terre de beauté claire
Bientôt tu pourras t'éveiller
Ouvrir les draps pour éblouir les murs

Femme colorée
Bientôt, tu pourras verser ton corps dans mes mains

Un soleil couché
Sur le dos d'une femme
Dessine des visages
Un sourire appuyé sur son épaule
Un baiser qui l'entoure de ses bras
Un regard qui ouvre sa peau

15-05-99/25-09-2000

 

 

La découverte


Trois coups frappés sur mon corps
je n'ai pas envie d'aller ouvrir

Les archéologues sont venus
avec leurs chapeaux couleur sable
qui font rire les esprits
et leurs pantalons
en toile de verre et d'acier
coupés dans un gratte-ciel de New-York

Ils croient que je suis morte
depuis longtemps
alors que je suis en train de naître
sous leurs yeux rapides

Ils m'ont découverte
et la nuit
ils me laissent trembler sous le vent froid
avec une seule torche
pour couvrir mes épaules

Hier
j'ai grandi d'un coup
je cligne des yeux pour compter les jours
un, deux, trois, toujours
du temps où j'étais princesse
je m'appelais Scarabée Bleu
un scribe courait derrière moi
pour graver mes moindres rires de gorge

ils disent que je suis bien conservée
si mon père les entendait
ils tourneraient sur un pal
dans la grande salle d'un de leurs musées

En ce temps là
il m'arrivait de m'accroupir sur le sable
et de rester toute une journée
face au fleuve
à ouvrir doucement mes paumes vers le ciel
pour qu'il y tienne tout entier

Un million d'hommes
vivaient de la pluie
née de mes jeux d'enfant

Maintenant
ils me grattent avec des petits outils gris
hochets pour les dieux
j'ai envie de leur expliquer
qu'ils se trompent de sens
que le temps ne va pas
de la peau vers la pierre
mais de la pierre vers la peau


13-04-2001

 

Trois cierges pour Nolwenn


Le premier cierge
tes lèvres craquées sur la bruyère
le vent tient à bout d'ongles cette allumette grise
à cette heure-ci la lande enferme encore les esprits
les chiens de sel en sortiront
quand la mer aura enlevé son chapeau
pour saluer le maître
recouvrir la maison maudite
et desserrer ses mâchoires de pierre

Le soleil est couché
où est Nolwenn ?
le maître a soufflé sur elle comme une bougie
elle s'est endormie sous lui
il se retire d'elle
et s'essuie sur ses cheveux
dans la cour l'eau du puits est rouge
et dans l'âtre le feu s'est éteint en même temps qu'elle
demain il la rallumera d'un seul geste du pied

Le deuxième cierge
mon cheval qui monte la falaise
un ange sort de ses naseaux
il a la forme de tes soupirs
quand tu montes dans l'arbre
tes jambes bien serrées autour de la branche
tu regardes de l'autre côté du monde
il appelle il te cherche tu l'écrases d'un cil
jamais de sa vie il n'a regardé vers le haut

Le soleil est levé
où est Nolwenn ?
le maître lui raconte une histoire
où les filles rentrent à genoux dans les carosses
le maître est si bon
il lui apprend à compter
les petits corps enterrés dans le jardin
la nuit elle respire par à coups pour ne pas les réveiller
le sang des filles s'arrête au bout du lit clos

Le troisième cierge
la chanson de mon couteau bleu
toute la mer est venue gronder dans mes bras
pour aiguiser mon sourire dans le bas-ventre du maître
je ne suis pas descendu de cheval
pour le jeter dans le puits
son visage est tourné vers le ciel
c'est bien la première fois de sa vie
il ne fera pas bon boire l'eau d'ici

La nuit est claire
où est Nolwenn ?
elle chante sur la crinière de mon cheval
pleine lune montée en croupe
le pluie ne courra pas assez vite
pour nous rattraper
la lande nous lancera de ville en ville
chez nous il fera toujours soleil au galop
et mon cheval s'envolera porté par nos baisers

26-02-2001