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~Stéphane
Méliade~


"Le
regard ne s'empare pas des images, ce sont elles qui s'emparent
du
regard. Elles inondent la conscience."
-- Franz Kafka
Nuage
bleu
Regards.
Corps droits et attentifs.
Couverts de couleurs épaisses.
Les bras le long du corps, les mains un peu vers l'avant, coupes
à cueillir l'eau.
Têtes couvertes, sauf une, pour mieux sentir le vent des
alertes, pour mieux toucher des joues le grain du sable qui roule
sous son visage. Et sans doute aussi, pour mieux caresser les
gouttes qui viennent de tous bords.
Corps droits, disposés en lignes, sauf un, peut-être
pour pouvoir regarder les autres du coin du coeur et mieux voir
l'étendue de leurs rêves, peut-être pour trouver
la porte de la mer, sur le côté, ou peut-être
pour rattraper le vent qui s'échapperait de la ligne et
leur raconter.
Je
les ai trouvés là où je ne les cherchais
pas. Lors d'un week-end à la mer. lors d'une descente de
fleuve, en montée jusqu'au delta des brins du muguet. Je
les ai trouvés, déployés. Immenses. Des hommes
pressés qui auraient couru le long d'eux auraient pu les
prendre pour de simples rochers à regards. Cailloux bleus,
rouges, ou coquillages verticaux le long d'un instant ascendant.
Je n'étais pas pressé, juste surpris qu'ils soient
là.
Je ne savais pas qu'ils avaient posé cette image ici, bordée
de mouettes. Mais après tout, cette plage aurait bien été
le seul endroit du monde où ils n'étaient pas.
La
mer ne part jamais. Elle est la seule à ne pas se retourner
comme
une larme aspirée.
Même la plus haute falaise, un jour, tiendra dans la main.
Mais la manière de la mer, sa façon de changer,
c'est grandir, couvrir la terre
d'un long cri calme, d'un grand drap bleu chaud, toujours.
La mer ne sait pas désaimer le monde et ses insectes roses
aux ailes disjointes. Elle ne sait pas non plus se protéger,
composée d'ouvertures cousues les unes aux autres, comme
un collier de fenêtres toujours ouvertes sur le cou.
Peut-être, en lui confiant ces quelques mots, pourrais-je
dans quelques minutes, dans quelques cris, retourner mes pieds
vers la ligne de la ville qui commence à briller, derrière
mon dos, à remonter ma colonne vertébrale, comme
une marée d'étincelles. À m'appeler pour
manger, pour boire, pour venir poser ma tête sur son oreiller
dur. Et dormir en reflux.
Les
plus grandes amours ne s'expliquent pas. Curieusement, plus elles
sont immenses, plus elles font plein de petites choses. Elles
montent et descendent, font des petits ballons de vagues en couleurs,
s'enroulent dans des coquillages de mystère, puis marchent
vers la ville aux ampoules nerveuses, aux pierres tressautantes,
ignorantes du fait qu'elles sont déjà tombées.
Elles laissent des petits trous d'eau dans le sable. Ce n'est
pas lui qui est mouvant et s'enfonce dans la terre, mais l'homme
qui ne regarderait pas ces regards. Ces yeux attentifs ouverts
à même le sable, ces regards droits mais pas en ligne,
ces rochers de sel vif qui sourient gravement face à la
mer.
Je
repars. L'océan remonte vers la ville avec moi. Chacun
de mes pas emmêne l'immense nuage bleu aux grands bras d'eau
qui pleuvent sur ses côtés, l'immense nuage bleu
qui fait semblant d'être au milieu de la terre, alors qu'il
l'entoure.
01/02-05-2001
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"Il
est si facile de perdre la mémoire de soi-même"
-- Henrik Ibsen
Une fois par semaine, je me souviens de moi
Une fois par semaine
je me souviens de moi
je retrouve sous mon oreiller
les billets d'avion que j'avais imprimés
pour les lire à mon réveil
je ne sais plus où j'étais
y avait t-il une ville aplatie de soleil
un marché peuplé d'ânes
se transmettant le poids des épices
par tradition orale
ou de larges avenues trouées de confetti
et un parc où se donnait une grande fête
en l'honneur de ma visite ?
Il me revient sous la langue
un glissement de manège
un tremblement de poitrine
des visages les uns au bout des autres
ils balisent ma route en chute libre
la terre me prend dans ses bras
autour de moi une foule se presse et se
dispute
au sujet de l'angle que fait mon corps
et puis plus rien
Je lis quelques solutions possibles
dans les douleurs que j'ai oublié
d'éteindre en tombant
puis je m'entraîne à pleurer
à plusieurs vitesses différentes
pour déterminer
laquelle est la plus adaptée
au mouvement de la terre
et en multipliant la rotation des pleurs
par la pression de ton souffle sur mon
coeur
j'arrive à nous retrouver
C'était l'hiver
sous un ciel gris souris
je marchais
très soucieux du soleil
et de la composition des bouquets
d'avions
à t'offrir en plein vol
Bientôt
j'aurais déjà tout oublié
je retomberai
exactement dans la trace de notre
prochain pas
je t'ai croisée
un billet blanc serré dans tes mains
une fois par semaine je me souviens
28-02-2001
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"Dans
les ruisseaux des formes en or
m'enchantaient. Pourquoi
hésitais-je à faire
couler sur ma toile tout cet or et toute cette
réjouissance de soleil ?"
(Paul Gauguin, Noa-Noa)
Hititau *
Suspendus au sexe des poissons
trois oiseaux sont nés
par la fente de la mer brûlée
leur langue dressée sous les écailles
Tu
roulais t'effritais mourais
sur les reins durs du soleil épuisé
l'oiseau-gifle volait quelques gouttes au lagon
il faisait pleuvoir les radeaux brillants
trois pièces jetées du paradis
pour les chasseurs d'esprits
Tu
jouais
petite mort vanille
tu portais ta robe sous sa peau
Requin
nu ruban noir
corps libre lacé dans ton corps
l'ambre chauffée soufflait le chant cerceau
cendre rougie de la mousse déchirée
la magie du magma mouillait la fronde à jouir
détachée de l'écume sorcière
son lait imbibait ta moelle obscure
l'animait de levers de marelles
et l'oiseau-lèvres traçait les ronds de paroles
"j'ancre les serpents au creux des vagues
je danse le remous des roues rames
j'inonde l'étrave des feuilles enchâssées
dans
ton ventre"
Tu
tissais vrombissais naissais
boucle d'encre safran
tu glissais l'or fluide entre les jambes de la
plage
à petites crues d'implosion
l'oiseau-rêve lêchait les nervures douleurs
et dans les serrures sous les pétales
avec trois gémissements d'avance sur le fermoir
des hanches
la nuit buvait déjà l'empreinte de l'aube
17-02-2001
*
en tahitien, "instant qui précède l'aube"
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"Un
matin, l'un de de nous manquant de noir, se servit de bleu : l'impressionnisme
était né."
-- Auguste Renoir

Blue Moon
Une lune chaude dans mes mains froides, je prépare l'Oeil
Bleu, le sors de sa housse, l'essuie de mon souffle d'images.
J'ai posé mon verre à visage sur le creux du coude
de la fenêtre.
Sa plaque sensible va recevoir la nuit, la tremper dans la peau
du pli de pierre.
Des vies entières naissent de ce simple mélange.
Elles penchent leur cou
au dessus des mâts de poussière.
Parfois, l'ombre de ma maison se gonfle d'un vent de voyage. Je
la laisse couler de mon corps en éponge. Elle revient,
tâchée de soleil. Se roule en une sur le rebord de
la fenêtre.
La lumière circule par la gouttière.
Ce
n'est pas un temps à tuer le jour. Plutôt à
marcher dehors, laisser la nuit tomber sur soi, prenante comme
un châle de femme à demi-glissé d'elle. Ses
franges halètent le velours blessé, la soie scintillante
d'une épaule surprise,
nue de nuit frâiche.
Je vis dans sa courbe bleuie.
Je
sors de l'autre côté de l'Oeil Bleu. Je passe dans
le regard de l'air.
Câilné de carnage, je fais doucement tourner les
hanches du jardin d'hiver. Je vais vers la serre à oiseaux.
Ils poussent là. Leurs ailes en pot diffusent des rêves
à même les lèvres.
Ils naissent là, dans leur ciel de verre chaud.
J'aime ces plumes de terre, cette robe à souffrir. Elle
verse des graines dans l'oeil ouvert, trace une ligne brûlée
d'images le long du dos de la fenêtre.
Dans les profondeurs des lueurs, la lune meurt.
Ce
n'est pas un temps à cesser de vivre. Plutôt à
faire des bouquets de murmures, les poser dans l'oreille de la
fenêtre. Laisser la lune entourer nos angles, les ployer
en courbe de couleur, moulante comme une robe de nacre aux reflets
bleu plage, le cristal de chair d'un cou attentif, crépitant
de regards.
Une
lune bleue dans mes mains rouges, je rentre chez moi par l'iris.
La nuit bouge
Elle est venue habiter la pupille, la remplit de sa flamme arrondie.
Photo de fenêtre, la lumière prend vie sur le verre.
Dilatée de rayons, ma maison deviendra longue et gracieuse.
Les gens viendront de haut contempler son corps vu d'avion. Le
bleu de son corps, et l'Oeil ouvert de son rebord.
Les avions de peau bleue écriront des nuages de feu.
Dans ma tasse, je verse un manège instantané pour
regarder la lune bleue
tourner.
31-01-2001
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