Aux doigts posés sur mes lèvres,
ceux que j'embrasse.
Dans la cave à ouvrir les mondes
Je courais dans la galerie des yeux ouverts.
Ces
ouvertures dans la ville, ils les appelaient des tableaux. En
naissant, ils avaient tout oublié :
c'étaient des fenêtres à projeter l'âme
au bout des rayons du soleil.
Ils ne les voyaient pas bouger. Ils disaient "venez visiter
les musées".
La fronde du ciel les attendait.
Un
trypique m'avait avalé. Mes vertèbres s'égouttaient
sur les cordes à élever les regards.
J'étais
le dos d'un rêve.
J'errai
en boucle dans les pinces du dédale.
Hyeronimus versait un damier de Dali dans un verre de banquet,
étalait des cornettes de bonnes soeurs en guise de nappe.
J'aimais
souffler dans les églises pour qu'elles s'échappent
et volent comme des ballons d'enfants. Je leur accrochais des
voiles, tressées en rêve d'oiseau. Je levais la tête
et regardais Dieu rajeunir, j'aimais le voir préparer des
bêtises qui allaient peut-être rendre le monde meilleur.
Inlassablement, de nouvelles fenêtres s'ouvraient.
Habillée
de clair, tu marchais à mes côtés, ton rire
sonnait comme un trapèze à encorner les ronces,
une brûlure en fleur retirant les écailles qui bouchaient
la lumière.
Longtemps,
j'avais été un piment rouge suspendu aux volets
de la lune.
Parfois
je demandais au ciel "réveille moi". Mais je
devais toujours ouvrir d'autres yeux au monde. Parfois, les yeux
ne prenaient même pas la peine de rester assis sur les murs,
ils venaient s'ouvrir à même ma peau.
Je
me souvenais de longs cris pressés hors du tube, de beautés
lacérées, d'écharpes en lianes venues revisser
les rivières. Je me souvenais qu'aimer était la
seule signature.
Mon
esprit tenait ta main pour ne pas s'engloutir. Des obscurités
joueuses me percutaient en diagonale. J'étais une coque
vrillée, un oeuf torsadé lancé en toupie
dans la gueule d'un bourbier. J'espérais être très
dur à digérer.
Parfois,
je demandais au ciel "referme-moi". Alors, un parapluie
de rosée ouvrait plusieurs mondes enchâssés
les uns dans les autres pour m'ôter de la poussière.
Je pouvais continuer à marcher.
Tu dansais à côté de moi, à chaque
pas, tes carillons de visage greffaient des sources sur mes rampes
aveugles.
Il neigait des clés de voûte très douces,
des encorbellements d'enfants orangés.
Personne ne mourait derrière les portes. Il fallait simplement
continuer à courir en ouvrant les yeux du monde un à
un.
Je
lavais les gris avec des pluies de carmin.
J'engrangais des bruns pour avertir les soleils des nuits qui
les brûleraient demain. Je prenais cette lumière
pâteuse à grands paniers de plaisir.
J'étais
une cornue remplie d'effroi, je marchai en pilant la poudre des
os du diable.
Le feu se torchait sur les murs, projetait des ombres, les unes
aigües comme des couteaux, les autres douces comme des recoins
de caresses.
La ville perdait les eaux.
Je la laissais agiter ses rues en moi, tremblant du désir
de dérouler des colliers d'éclairs autour de ton
cou, saisi de la fièvre de nommer les astres.
Parfois, je demandais au ciel "brûle moi", et
il me trempait dans les lèvres d'un volcan.
J'en ressortais tout neuf, creusant de nouvelles galeries, forant
de nouveaux nids à images, de nouvelles bouches de couleurs.
Tous
mes ponts ruaient en rond.
Il
n'y avait plus de mâchoires accrochées aux draps.
Les murs étaient nés. Leurs yeux encore titubants
buvaient les derniers restes des fissures.
Du doigt, tu désignais les mondes ouverts et, à
grands déploiements de rideau, le matin riait dans ta lumière.
1-11-2000
Venezia,
octobre 2000