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Quand ma maison viendra
s'asseoir sur mon seuil


Par quatre chemins

Coraline émergée

N'oubliez aps de m'ouvrir demain matin

Un instant suspendu

Dans la cave à ouvrir les mondes

 

 

"Quand on a dix pas à faire, neuf font la moitié du chemin."
Proverbe chinois

 

Par quatre chemins


Au nord de l'âme
Une île d'eau
Sur nos mots de terre pâlie

Un drap tordu par la pluie

Dans tes yeux
Les gouttes fendues
Balançoire du soleil

L'araignée tisse l'étoile de nuit

Une corde autour du ciel
Pendu à tes lèvres
Le soleil va sauter

À l'est de l'âme
Sueur en prière
La pluie vient croquer la lumière

Les mots sur tes joues
La coulée d'encre
Amarrée aux commissures des cris

A l'ouest de l'âme
La corde
Un grappin lancé sur le bruit

Je saute entre les gouttes
Pour jouer à la vie

Au sud de l'âme
L'ancre
Se balance
Sur un ciel volé à la suie

22-09-2000

 


Coraline émergée

 

Coraline câline les eaux
les courants du corps des coraux
ensoleille les gouttes qu'elle nage
se souvient de là-haut, la plage
pression douce
derrière elle, l'océan mousse

Avec sa force d'enfant
elle pousse la terre, la vie devant

Coraline plonge
salamandre à la peau d'éponge
boit l'envers du bateau soleil dans l'eau
sa robe corail révèle
la carte du fond du ciel
ses plis trempés d'étincelles

Avec sa force d'enfant
Irrigue la mer, mord les rubans

Elle nage, fraîche dans l'océan chaud
la vie, les vagues, dos à dos
elle nage, assise
le feu d'écume, la mer promise
appelle les oiseaux par leur nom d'entre deux airs
ils viennent noyer les nuages, cendrer la lumière

Avec sa force d'enfant
fait voler les étoiles de mer en avant

Coraline, gestes de miel chaud
le bleu mouvant sur sa peau
tatouée de ciel
au ventre tiède des dauphins sans selle
arrive au fond du voyage
tout en bas elle pose son visage

Avec sa force d'enfant
nomme les oubliés, les brûlés, les déserts blancs

Elle parle aux paupières fermées
aux eaux jamais allumées
aux morts fluides
les mains noyées, les corps vides
Coraline les berce
de sa poche, elle se verse

Avec sa force d'enfant
pour eux, elle retournerait le temps

"Je sais un monde d'herbe et de neige
d'enfants les mains tendues sur les manèges
le ciel ne pèsera plus sur vos corps
remontez avec moi, je suis la vie dehors"
elle fait tourner sa robe corail
pour qu'ils renaissent, papillons de vitrail

Avec sa force d'enfant
les élève jusqu'à la surface du sang

Alors, du haut de la plus haute vague
-sa robe brille comme un baiser de bague-
elle prend son élan , plonge dans l'air
fait ses adieux à l'enfer
nage dans le feu du ciel
monte jusqu'au fond du soleil

De sa poche couleur corail
tombe un papier, un détail

Avec sa force d'enfant
elle a écrit "Tout est vivant"

8-12 mai 2000

 

8-12 mai 2000

 

"Si tu ne sais pas quoi faire de tes mains,
transforme-les en caresses."
Jacques Salomé

 

N'oubliez pas de m'ouvrir demain matin

 

Je voudrais repasser la nuit
avec un fer à toucher
grain d'ombre sur grain d'ombre
elle s'empile en désordre

Je nage dans l'élixir de ses hanches
remué de roulis
lavé par les papilles
de désirs sans archives

Je me réveille en sursaut
compte mes doigts
les déplie
les écartèle
me demande s'il se connaissent les uns les autres
s'ils se désirent entre eux

Je les entend s'appeler
par les petits noms que je leur donnais enfant

Je repars en elle
terreau de cernes
mon regard pousse une brouette
un jardin se remplit
s'inonde d'une mer glaise

J'attise ses odeurs humides
ses mottes de rêve
ses gestes de femme en friche

Je suis un sexe amarré
j'ai toute une planète à brûler
des lèvres d'images à poser

Je forme en moi
une lampe barbare
une arche d'ancres souples
un outil à chérir la lune

J'ouvre une chambre à contenir sa chaleur
la faire tourner
comme une roue posée en équilibre au milieu
d'elle
puis déployée tout autour

Je voudrais repasser la nuit
avec un fer à toucher
je laisse un mot sur les draps :
"N'oubliez pas de m'ouvrir demain matin"

 

 

"Il nous faut naître deux fois pour vivre un peu, ne serait-ce qu'un peu. Il nous faut naître par la chair et ensuite par l'âme. Les deux naissances sont comme un arrachement. La première jette le corps dans ce monde, la seconde balance l'âme jusqu'au ciel"
Christian Bobin



Un instant suspendu


Ça y est la balançoire s'arrête. Le monde est de travers et je suis toute droite. En me tournant vers ma maison, je découvre des petits recoins de vie que je ne connaissais pas. Des gouttes de douche figées dans l'air me font rire.

Toi, je te vois, tu bouges encore. Tu n'es pas arrêté, tu continues à respirer. Tu regardes mon instant suspendu, tu ne sais pas trop quoi faire.

La balançoire brille. Pourtant, la nuit est tombée.

Toi, je te sens, tu poses ta paume sur la nuit pour m'empêcher de geler.

En continuant mon tour d'horizon, j'aperçois des mains voler vers les fleurs pour les essayer, elles vérifient si elles s'ouvriront bien demain matin.

La balançoire frémit. Je sens que je vais repartir bientôt, faire un cercle en arrière, revenir au tout début de moi, puis plus loin encore.
Je veux me connaître quand j'avais mon visage d'étincelle, quand j'étais un éclat d'amour lancé d'un regard à l'autre.

Toi, je t'appelle pour que tu entoure le cercle avec des plumes, pour ne pas qu'il me fasse mal quand la roue se remettra à tourner vite. Tu me fais un coussin de manège.

Les mains volantes m'ont repérée. Elles disent que si je reste suspendue là-dessus, tout l'univers va se mélanger. Elles ont l'air habiles.
J'aimerais qu'elles me fabriquent des robes de rêve éveillé, avec des plis qui chantent quand on les lisse et des couleurs qui changent avec l'humeur.

Puis elles m'avertissent que je suis imprudente, que le temps n'est pas un jeu, que je devrais me répéter des mots stupides pour tout embrouiller et oublier que je te vois. Elles peuvent toujours courir sur leur cinq doigts.

Toi, je lis ta paume qui me réchauffe. elle me dit: "Maintenant !"
Je suis née, je te ris en avant .

Le mouvement, le mouvement reprend à nouveau.
Le ciel se balance doucement..

 

Aux doigts posés sur mes lèvres, ceux que j'embrasse.

 

Dans la cave à ouvrir les mondes


Je courais dans la galerie des yeux ouverts.

Ces ouvertures dans la ville, ils les appelaient des tableaux. En naissant, ils avaient tout oublié :
c'étaient des fenêtres à projeter l'âme au bout des rayons du soleil.
Ils ne les voyaient pas bouger. Ils disaient "venez visiter les musées".
La fronde du ciel les attendait.

Un trypique m'avait avalé. Mes vertèbres s'égouttaient sur les cordes à élever les regards.

J'étais le dos d'un rêve.

J'errai en boucle dans les pinces du dédale.
Hyeronimus versait un damier de Dali dans un verre de banquet, étalait des cornettes de bonnes soeurs en guise de nappe.

J'aimais souffler dans les églises pour qu'elles s'échappent et volent comme des ballons d'enfants. Je leur accrochais des voiles, tressées en rêve d'oiseau. Je levais la tête et regardais Dieu rajeunir, j'aimais le voir préparer des bêtises qui allaient peut-être rendre le monde meilleur.
Inlassablement, de nouvelles fenêtres s'ouvraient.

Habillée de clair, tu marchais à mes côtés, ton rire sonnait comme un trapèze à encorner les ronces, une brûlure en fleur retirant les écailles qui bouchaient la lumière.

Longtemps, j'avais été un piment rouge suspendu aux volets de la lune.

Parfois je demandais au ciel "réveille moi". Mais je devais toujours ouvrir d'autres yeux au monde. Parfois, les yeux ne prenaient même pas la peine de rester assis sur les murs, ils venaient s'ouvrir à même ma peau.

Je me souvenais de longs cris pressés hors du tube, de beautés lacérées, d'écharpes en lianes venues revisser les rivières. Je me souvenais qu'aimer était la seule signature.

Mon esprit tenait ta main pour ne pas s'engloutir. Des obscurités joueuses me percutaient en diagonale. J'étais une coque vrillée, un oeuf torsadé lancé en toupie dans la gueule d'un bourbier. J'espérais être très dur à digérer.

Parfois, je demandais au ciel "referme-moi". Alors, un parapluie de rosée ouvrait plusieurs mondes enchâssés les uns dans les autres pour m'ôter de la poussière. Je pouvais continuer à marcher.
Tu dansais à côté de moi, à chaque pas, tes carillons de visage greffaient des sources sur mes rampes aveugles.
Il neigait des clés de voûte très douces, des encorbellements d'enfants orangés.
Personne ne mourait derrière les portes. Il fallait simplement continuer à courir en ouvrant les yeux du monde un à un.

Je lavais les gris avec des pluies de carmin.
J'engrangais des bruns pour avertir les soleils des nuits qui les brûleraient demain. Je prenais cette lumière pâteuse à grands paniers de plaisir.

J'étais une cornue remplie d'effroi, je marchai en pilant la poudre des os du diable.
Le feu se torchait sur les murs, projetait des ombres, les unes aigües comme des couteaux, les autres douces comme des recoins de caresses.

La ville perdait les eaux.
Je la laissais agiter ses rues en moi, tremblant du désir de dérouler des colliers d'éclairs autour de ton cou, saisi de la fièvre de nommer les astres.
Parfois, je demandais au ciel "brûle moi", et il me trempait dans les lèvres d'un volcan.
J'en ressortais tout neuf, creusant de nouvelles galeries, forant de nouveaux nids à images, de nouvelles bouches de couleurs.

Tous mes ponts ruaient en rond.

Il n'y avait plus de mâchoires accrochées aux draps.
Les murs étaient nés. Leurs yeux encore titubants buvaient les derniers restes des fissures.
Du doigt, tu désignais les mondes ouverts et, à grands déploiements de rideau, le matin riait dans ta lumière.

1-11-2000

Venezia, octobre 2000