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~ Quelques textes en vrac (2003) de
Florence Noël - II ~


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Traversée en bordure d'un chemin

La guerre hantait nos premières paroles

Sur le marché de Bagdad

Faites taire les images

 



Traversée en bordure d'un chemin



J’ai traversé un territoire de neige
à peine plus grand que mon ventre
tu sais
pas plus grand que la main suppliant le givre
de délivrer le mot sacré
gravé sous la langue de tout homme


Alors
des flocons
seraient restés amarrés à mi-chute
parmi eux, je compterais encore les oiseaux suspendus
sans balancements d’ailes
et le cri monocorde des enfants plus jamais essoufflés
pureté d’un diamant trouant la gorge d’un moineau


Ce froid s’arrimait à mes hanches
long serpent de soie blanche
séduisait mon visage pour encrer sa stupeur
au revers de mes pupilles


J’ai traversé le torse d’une montagne
transportant sur mon dos ces phylactères criards
les auréoles brisées de saints cacophoniques,
et ces quelques dessins consumés par des soleils riants
où un enfant avait cru utile de m’inviter
comme unique fête
après la fête


J’ai traversé un pays aux lendemains immenses
un jour pour tout espace
et pas assez de tentes pour qu’y repose toute l’espérance
prophétisée derrière mes pas
dans la transparence des glaciers
des femmes remplissaient des paniers de cerises
à chaque goutte de sang cueilli
leurs bouches se formaient sur leurs faces pétrifiées
d’amour


J’ai traversé une femme aux longs sillons de chair
son cœur poinçonné de l’absence de mon corps
des abeilles travaillaient à son enluminure
et ma nage si lente guérissait son giron
déserté par les anges et l’or des matins
et enfin rendue à la jouissance du plein
j'ai traversé ma naissance
.

 

Florence Noël - 2003

 

 

La guerre hantait nos premières paroles

 

quel que soit le voyage
on emportait avec nous la voussure du ciel
et les eaux du dessous
cosmos échoué
dans un dessin d’enfant


l’arche d’alliance se déclinait
par l’inflexion d’un détail
sur la bouche épuisée
d’incompréhension


nos mains innovaient le vide
où se jetaient tous les ruts hennissants
nos ventres disparaissaient dans le serrement
d’une justice affamée
nous déglutissions la peur avec la foi


je le savais désormais
il serait imprudent de croire seule
à l’autre rive de Dieu
à cette étendue de plaisir
puis tous ces anges rassasiés
face à la mémoire des pauvres
solidifiée d’un poing
contre leur bouche


la guerre hantait nos premières paroles
et à leur approche
les seuils des maisons balbutiaient
dans des langues fourbues assoiffées
délestaient leur gorge des déserts
et l’attente

foisonnait dans leurs pas


nous échangions des nuits
sonnantes et trébuchantes
pour de maigres boissons
bues dans des syllabes ouvertes résineuses
un peu croquantes comme ce sel
sous nos pieds


et leurs rides en captaient les ondes
et l’âge du monde n’importait plus


alors l’espérance
changeait d’heure
et de maison

 

Florence Noël -19 03 2003

 

 

 

Sur le marché de Bagdad

 

Sur le marché de Bagdad
je vends au goutte à goutte ma vie
j’ai vendu mes costumes d’abord,
mon ventilateur
puis ma collection de vases mésopotamiens
à un amateur américain
j’ai mangé du poulet,
puis des oeufs seulement
je mange des fruits séchés maintenant

il y a un livre,
parmi tous ces livres
du temps où j’étais professeur
de tous ces livres prenant un bain de soleil
sur le marché de Bagdad
un livre que je vends
c’est le plus beau
il parle de savoir et de pensée
chez vous tout le monde le connaît
Jean-Jacques Rousseau
grâce à lui je mangerai
peut-être mieux ce soir
de tous les livres
j’en garderai un pour les jours de siège
pour sucer la reliure au bon cuir de France
mourir un esprit sain dans un corps sain

puis lorsque la bibliothèque sera vide
de mots
et la rue pleine
de morts
je mangerai peut-être
un peu de poussière
à l’uranium appauvri
quoi que disent les mauvaises langues
appauvri…
ca ne doit pas être mauvais pour le cholestérol

 

Florence Noël * février 2003

 

 

Faites taire les images

 

Cette éclaboussure rouge tâche
d’infirmité hissée sur mon
front honte pas belle pas souriante pas
mieux dans la lumière exposée comme
elles et eux vivisection de tant de
regards même pas droit à l’ombre sous leurs seins, leurs mains, leurs
cous comme eux à
l’encoignure des songes qu’il a
osé surpris malgré lui malgré nous parce qu’eux contre
plongée à
l’espace d’aimer

Pelote de gestes simples à tricoter à
remplir les lignes de laine tendres qu’il
aurait fallu aurait voulu a pas
voulu jamais

Quelques notes en déshabillé aspirées
dans le grain de chair en noir en
blanc ou en couleurs par essence
criardes faites taire les images
les imaginations
faites

Un simple fil seulement un
simple fil de fille et fils
un simple
à tendre
si tendre

 

Florence Noël * 2003


 

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