DE L'HYPNOSE ANIMALE A L'HYPNOSE HUMAINE

ALBERT DEMARET

 

II existe une " expérience d'hypnose " bien connue, pratiquée autant par des magnétiseurs de foire et par des gamins de village que par des chercheurs scientifiques : elle consiste à obtenir une immobilisation prolongée des animaux, comme des poules et des lapins, en les maintenant renversés sur le dos pendant quelques instants avant de relâcher la coercition exercée. Cette réaction d'immobilisation, décrite il y a plus de trois siècles par le R.P. Kircher, est considérée comme un phénomène d'hypnose animale par un certain nombre de chercheurs, parmi lesquels Pavlov, Schilder et Freud. Celui-ci s'exprimait ainsi à ce propos : " Une particularité de l'état hypnotique consiste dans une sorte de paralysie de la volonté et des mouvements, paralysie résultant de l'influence exercée par une personne toute puissante sur un sujet impuissant, sans défense et cette particularité nous rapproche de l'hypnose que l'on peut provoquer chez les animaux par la terreur " [11].

Toutefois la question de savoir s'il s'agit bien là d'un comportement apparenté à l'hypnose humaine a été et demeure controversée, ainsi que c'est habituellement le cas lorsque l'on fait référence à l'animal à propos de comportements humains.

Chertok [5], dans le but de dépasser cettre controverse, a proposé d'adopter vis-à-vis des faits observés dans ce domaine, la même approche que celle qui préside actuellement à l'étude du sommeil paradoxal, cet autre phénomène commun à l'homme et à l'animal, pour lequel les difficultés de transposition à l'homme n'ont pas empêché une large utilisation des observations faites chez l'animal.

On connaît en effet le grand nombre de travaux consacrés au sommeil paradoxal chez les animaux et leurs importants apports complémentaires aux recherches réalisées sur le rêve et la phase M.O.R. chez l'homme. Une des questions les plus passionnantes soulevées est celle de la fonction du sommeil paradoxal, problème dont la solution ne sera sans doute trouvée que par la recherche fondamentale chez l'animal. Le fait que la suppression pharmacologique du sommeil paradoxal ne provoque aucun trouble majeur chez l'homme ou l'animal de laboratoire adultes ne prouve pas que le sommeil paradoxal soit dénué de fonction essentielle. Ainsi que le dit A. Bourguignon à ce propos, combien de temps a-t-il fallu pour reconnaître la nocivité des rayons X et l'utilité du thymus ? Si l'hypothèse de M. Jouvet selon laquelle la fonction du sommeil paradoxal serait de permettre une reprogrammation phylogénétique endogène des comportements adaptatifs au milieu peut un jour être prouvée, il est probable que ce ne sera pas dans les conditions habituelles des laboratoires, milieux où l'animal est artificiellement à l'abri des prédateurs et autres dangers de l'environnement naturel. L'hypothèse de Jouvet est applicable à l'homme si l'on veut bien recadrer celui-ci dans son propre milieu primitif, que Bowlby [2] appelle " l'environnement d'adaptétude évolutionniste de l'homme " dans ses ouvrages de synthèse sur l'Attachement, lesquels ont le mieux contribué à faire connaître et admettre en psychologie et psychopathologie humaines les notions modernes de comportements instinctifs ' et de leurs fonctions adaptatives 2.

Si nous avons fait ce détour par le sommeil paradoxal et sa fonction adaptative dans ce travail sur l'hypnose, c'est parce que Chertok [5, 6] a ouvert une perspective très séduisante sur l'hypnose en la considérant comme " un quatrième état organismique, actuellement non objectivable (à l'inverse du sommeil, de la veille et du rêve) ; une sorte de potentialité naturelle, de dispositif inné prenant ses racines jusque dans l'hypnose animale et apparaissant comme l'un des régulateurs de nos rapports avec l'environnement ". Cette perspective nouvelle sur l'hypnose conduit à s'intéresser aux modèles animaux proposés, à sa phylogenèse et à sa fonction adaptative, ou de survie, dans " l'environnement d'adaptétude évolutionniste de l'homme ".

S'il existe de nombreuses techniques d'immobilisation " hypnotique " des animaux [4], la mieux connue est sans doute celle utilisée chez la poule par Kircher, en 1646. Kircher lie ensemble les pattes d'une poule et la dépose sur le sol, couchée sur le flanc. L'oiseau fait quelques efforts pour se libérer, puis se calme. Un long trait rectiligne est alors dessiné à la craie sur le sol, en partant du bec de l'oiseau et on défait ensuite le lien qui enserrait les pattes. Quoique potentiellement libre, la poule ne fait aucun geste et conserve l'immobilité pendant de longues minutes. Kircher interprétait le phénomène en donnant au trait de craie une importance majeure. Selon lui, l'imagination de l'oiseau lui faisait confondre le trait de craie avec le lien qui l'entravait : il ne réagissait donc plus à l'enlèvement de celui-ci.

D'où l'appellation donnée par Kircher " experimentum mirabile de imagi-natione gallinae ". En fait, cette expérience doit avoir frappé plus encore l'imagination humaine que celle des gallinacés car le trait de craie, qui lui a valu sa renommée, n'est en rien nécessaire. Et cependant, nombreuses sont les personnes qui pensent encore de nos jours que les poules peuvent être immobilisées par le seul effet de la fascination exercée par un trait de craie tiré sous leurs yeux.

En réalité, il suffit de retourner l'animal sur le dos et de le maintenir de force dans cette position jusqu'à ce qu'il se calme, pour qu'il conserve cette attitude imposée après que l'on aura plus ou moins progressivement relâché la contrainte exercée. Il n'est besoin ni de lien, ni de trait de craie. Celui-ci a peut-être le pouvoir de prolonger l'immobilisation mais il est mieux établi que c'est le regard de l'expérimentateur qui possède surtout ce pouvoir [12]. L'expérience peut être reproduite chez un très grand nombre d'espèces, depuis les amphibiens jusqu'aux mammifères. Certaines espèces se montrent très sensibles, comme la poule et le lapin, d'autres le sont nettement moins, comme le chat et le chien, encore que certaines méthodes appropriées à ces espèces " réfractaires " donnent des résultats, surtout chez les jeunes. Suspendre un chiot ou un chaton par la peau de la nuque, par exemple, provoque facilement une immobilisation des membres.

Ainsi immobilisés sur le dos ou dans une autre position insolite, certains animaux montrent une tendance à la conservation des attitudes imposées et il semble même qu'ils présentent de l'analgésie, ce qui n'est pas sans intérêt dans un rapprochement avec l'hypnose humaine. Il est possible en effet de réaliser des interventions chirurgicales mineures sur des animaux simplement renversés sur le dos, sans qu'ils paraissent en souffrir.

Malgré cela, beaucoup de chercheurs ont évité d'appeler " hypnose animale " cette réaction d'immobilisation et ont préféré la dénommer autrement : catalepsie, catatonie, inhibition paroxysmale (Svorad), immobilité tonique [12], ou encore simulation de mort.

Cette dernière dénomination nous conduit à décrire la valeur de survie, ou fonction adaptative, de cette réaction de catalepsie animale dans les milieux naturels. Il est bien évident qu'il s'agit d'une réaction assurant une dernière protection à un animal capturé par un prédateur. Remarquons d'ailleurs que les espèces sensibles sont plutôt des animaux-proies et mal armés (lapins, poules, moutons, etc.) et que les animaux réfractaires sont plutôt des prédateurs, porteurs d'armes naturelles redoutables (chats, chiens, etc.). Lorsqu'un animal est capturé par un prédateur et que l'équilibre des forces respectives est par trop inégal, la réaction d'immobilisation totale est la dernière chance qui lui reste de sauver sa vie. En effet, le prédateur est manifestement excité par les mouvements de la proie et la mise à mort n'en sera que plus rapide, alors qu'en cas d'immobilité la proie bénéficiera d'un léger sursis. Il n'est pas rare, particulièrement lorsque le prédateur est encore jeune et malhabile, qu'il relâche un moment son étreinte, ou soit dérangé par un autre prédateur parasite avec lequel il entre alors en compétition, ce qui laisse à la proie une chance de s'enfuir. Cette bonne fortune doit arriver quelquefois aux souris apportées vivantes par des chattes à leurs jeunes lorsque ceux-ci commencent à s'exercer à capturer et à tuer. Hediger rappelle que David Livingstone fut un jour happé par un lion et que le choc provoqua chez lui une forme de stupeur dans laquelle, sans éprouver de peur ni de douleur, il perçut tous les détails de l'aventure qui lui resta intégralement en mémoire. L'utilité de l'association d'une analgésie et de la prolongation de l'immobilisation par le regard se comprend aisément dans cette interprétation naturaliste de la réaction d'immobilisation.

Nous reviendrons sur le fait que l'immobilisation d'un animal en présence d'un prédateur constitue pour de nombreuses espèces la meilleure garantie de survie. En effet, une proie immobile, a fortiori si elle est mimétique, conserve de fortes chances de demeurer inaperçue, l'attention des prédateurs étant surtout attirée par les mouvements.

La catalepsie animale est proche des réactions généralement instantanées et brèves qui peuvent survenir chez tout être humain surpris par un danger soudain et majeur. Gallup et Maser [12], quant à eux, rapprochent cette catalepsie animale, qu'ils appellent " Tonic Immobility " de la cata-tonie humaine. A l'appui de leur théorie, ils énumèrent un certain nombre de caractéristiques communes aux deux états : l'installation et la terminaison soudaines, la rigidité musculaire, la flexibilité cireuse, des tremblements, de la mydriase, de l'exophtalmie, du mutisme, l'absence de perte de conscience véritable pendant l'accès, l'agitation après l'accès, etc. Il est plausible en effet que les psychotiques recourent plus aisément à de tels modes de réaction très archaïques conservés de la phylogenèse [17, 18].

Mais " l'hypnose que l'on peut provoquer chez les animaux par la terreur ", pour reprendre les paroles de Freud, n'est-elle pas plus éloignée de l'hypnose humaine, encore que Schilder et Kanders (in [4]) estiment que celle-ci peut être provoquée par la violence et la frayeur ? N'est-il pas possible de trouver d'autres modèles animaux plus proches de l'hypnose observée chez les humains ? Le modèle offert par la catalepsie animale est surtout insatisfaisant en raison d'un certain nombre de différences avec l'hypnose humaine.

L'immobilisation, présente dans les formes cataleptiques ou pseudoléthargiques de l'hypnose humaine, n'est pas une caractéristique permanente puisqu'elle disparaît dans la forme somnambulique au cours de laquelle le sujet conserve ses capacités de verbalisation et de mobilisation.

Notre objectif est donc de découvrir un modèle animal de l'hypnose dont l'induction serait plus proche des méthodes qui permettent d'obtenir l'hypnose humaine, qui ferait intervenir au premier plan des relations intra-spécifiques et non interspécifiques, dans lequel des stimuli vocaux spécifiques joueraient un rôle important et surtout qui intégrerait le somnambulisme.

C'est en regardant les animaux dans leur milieu naturel, à la façon des éthologistes [8, 9], que nous pensons avoir eu plusieurs fois sous les yeux de meilleurs modèles de l'hypnose que ceux jusqu'ici proposés. Nous détaillerons tout d'abord l'exemple qui nous est offert par les vanneaux (vanel-lus vanellus).

Ces oiseaux sont de " petits échassiers ", assez communs, qui nichent sur le sol dans des milieux découverts. Après l'éclosion, les poussins demeurent incapables de voler pendant plusieurs semaines et vivent pendant tout ce temps à proximité étroite de leurs parents. Ceux-ci, extrêmement vigilants et toujours en alerte, veillent à se tenir largement à distance des prédateurs possibles. Si un être humain ou un animal tel un chien ou un renard est aperçu dans la prairie par les parents, ceux-ci s'envolent aussitôt en poussant des cris d'alarme caractéristiques. A l'audition de ces cris, les poussins s'affaissent sur eux-mêmes et se figent dans une immobilité absolue, entretenue par les cris poussés par les adultes qui survolent l'importun. Grâce à leur immobilité et à leur plumage mimétique par rapport à l'environnement, les jeunes sont extrêmement difficiles à repérer. Si l'on y parvient quand même, on constate qu'ils sont dans une sorte d'état léthargique ou cataleptique.

Cette immobilisation s'est cette fois produite en réaction aux cris d'alarme émis par les parents et non à la perception directe d'un être étranger et dangereux. Il ne fait pas de doute en effet, pour qui est témoin attentif de la scène, que ce sont les adultes qui ont seuls perçu le danger. Il est d'ailleurs possible de provoquer la réaction d'immobilisation des jeunes en émettant l'enregistrement des cris d'alarme des parents. Même les poussins non encore éclos réagissent à l'intérieur de l'œuf par une suspension des mouvements à l'audition de ces cris d'alarme. C'est seulement par la maturation et la répétition des associations qu'ils feront entre l'audition des cris d'alarme et la perception d'éléments insolites dans l'environnement que les jeunes apprendront à reconnaître par eux-mêmes les dangers naturels.

Alors que les vanneaux adultes survolent l'importun tandis que les jeunes se sont immobilisés, d'autres espèces d'oiseaux peuvent, dans des circonstances semblables, courir sur le sol en se livrant à un simulacre de blessure. Cette " feinte de l'aile brisée " a le plus souvent pour effet d'attirer le prédateur, ou l'observateur humain inexpérimenté, à la suite de l'animal adulte qui l'entraîne ainsi loin de sa nichée avant de recouvrer sa mobilité normale et de s'envoler hors de portée. Cette forme de pseudo-paralysie nous paraît pouvoir fournir un des modèles animaux de l'hystérie de conversion [9] et plaiderait plutôt en faveur d'une relation entre l'hystérie et l'hypnose, admise dans le passé mais actuellement souvent contestée.

Dès la disparition du prédateur, les vanneaux adultes cessent d'émettre leurs cris d'alarme, et se posent sur le sol, en poussant des cris plus discrets. Les jeunes sortent alors de leur état de catalepsie, se dirigent vers leurs parents et les accompagnent. On est ainsi témoin de ce qui a été dénommé par les éthologistes la " réaction de suivre ", ou imprégnation maternelle. On sait que celle-ci donnera lieu ultérieurement à l'imprégnation sexuelle spécifique. Au stade initial la réaction de suivre peut se produire vis-à-vis de n'importe quel objet en mouvement et de grande taille auprès duquel le jeune se trouve après l'éclosion. Dans les conditions naturelles c'est évidemment le parent spécifique qui se trouve être l'objet le plus proche et qui sera donc suivi. Au cours de cette réponse de suite, on remarque que le jeune paraît détaché de l'environnement, ne réagissant qu'aux stimuli émis par l'objet, en particulier à ses changements de direction et aux sons qu'il peut émettre. Le pouvoir d'entraînement de l'objet est renforcé si les sons émis sont caractéristiques de l'espèce, correspondant à ceux déjà perçus par le poussin avant l'éclosion. D'autre part, l'objet doit être plus grand que le poussin pour déclencher la réaction de suivre.

Ce comportement de suivre, contemporain de la réaction d'immobilisation et pouvant alterner avec elle nous paraît l'analogue du comportement somnambulique dans l'hypnose humaine. Le modèle animal de l'hypnose ainsi reconsidéré répond aux différents critères que nous avions énumérés ci-dessus. Les stimuli qui provoquent l'hypnose humaine, qu'elle apparaisse sous la forme cataleptique, léthargique ou somnambulique, peuvent être considérés comme des " leurres " (stimuli sonores, verbaux ou non, répétés et monotones ; personnage de l'hypnotiseur jouant un rôle parental, utilité de dominer le sujet par la taille, dans l'hypnose par le regard). D'autre part, les premières perceptions des stimuli provoquant l'immobilisation peuvent se produire très tôt dans l'existence de l'animal (avant l'éclosion, dans le cas des vanneaux et autres oiseaux), ce qui pourrait rendre compte de la facilité des expériences de régression dans l'hypnose et du pouvoir hypnotique de certains stimuli monotones et réguliers comme le sont sans doute pour le foetus et le nouveau-né humain, les battements réguliers du cœur maternel.

La réaction d'immobilisation et le comportement de suivre n'existent pas seulement chez les oiseaux nidifuges mais également chez toute une série de mammifères en particulier chez des espèces grégaires comme les antilopes et les cervidés. Ainsi, lorsqu'il est encore trop jeune pour pouvoir s'enfuir devant le danger, le faon du chevreuil se couche et conserve l'immobilité lorsque sa mère réagit à la présence d'un prédateur en s'écartant de lui. Par contre, lorsque le danger est passé, le faon se relève, réagissant aux appels de sa mère et se remet à la suivre. On sait qu'un tout jeune faon découvert par un être humain peut s'attacher à celui-ci comme il le ferait envers sa mère.

L'enfant humain présente lui aussi des réactions d'immobilisation et des réponses de suite à l'égard des objets parentaux. Dans les premiers stades du développement ce sont les réactions d'immobilisation qui sont le plus facilement reconnaissables. Les alternances de fixation des yeux de la mère et des périodes de somnolence chez un enfant au cours de l'allaitement correspondent peut-être au début de l'ontogenèse du comportement hypnotique3. A l'effet du regard s'ajoutent sans doute la voix, le toucher, le bercement, peut-être le rythme régulier du cœur de la mère, autant de stimuli dont la reproduction ultérieure à l'âge adulte auront l'effet de leurres hypnogènes. A cette phase du développement, la réaction de suivre semble n'exister à l'état d'ébauche qu'à partir du moment où l'enfant peut suivre des yeux les objets en mouvement. Elle se développe à mesure de la maturation des capacités de mobilisation pour arriver, selon Bowlby [2], à maturité vers l'âge de 3 ans. C'est à partir de cet âge que des enfants peuvent se perdre dans les foules en suivant des adultes comme ils le feraient avec leur mère, tout comme un jeune faon peut suivre n'importe quel être de grande taille qui vient à passer près de lui.

L'homme posséderait donc un programme onto-phylogénétique du comportement hypnotique auquel il régresserait en présence de stimuli évo-cateurs des premières relations mère-enfant. Le maintien à l'état latent chez l'adulte de comportements archaïques qui se sont constitués lors des premières relations de l'enfant avec sa mère n'est pas douteux : on voit réapparaître dans des démences et dans les effets secondaires de certains neuroleptiques des comportements ou des réactions neuroendocriniennes observables chez les nouveau-nés (ou chez leur mère). Ainsi l'Halopéridol entraîne souvent des dyskinésies dans lesquelles resurgissent des composantes du comportement d'un nouveau-né au sein [7] (tandis que le Sulpiride ne provoque guère de telles dyskinésies mais de l'aménorrhée et de la galac-torrhée, évidemment caractéristique d'une mère allaitante).

Les neuroleptiques étant dotés d'un puissant pouvoir cataleptisant chez les animaux, on peut se demander s'ils n'ont pas un effet de facilitation de l'hypnose chez l'homme et s'il n'y a pas là une explication partielle du fait que les malades psychotiques, jadis réputés non hypnotisables, ne le sont plus tellement de nos jours. Peut-être cette augmentation de la proportion de psychotiques hypnotisables n'est-elle pas seulement due à une amélioration des techniques mais aussi à la large utilisation actuelle des neuroleptiques.

Découvrir la fonction biologique de l'hypnose humaine, quatrième état organismique possible, dans l'environnement d'adaptétude évolutionniste (comme découvrir la fonction biologique du rêve), ne pourra sans doute se faire qu'en prenant en considération les modèles animaux naturels. Dans cette comparaison, il importe de ne pas se limiter aux aspects liés à la représentation culturelle de l'hypnose prédominant dans nos sociétés et dans laquelle n'interviennent que deux protagonistes mais il faut envisager également ses formes collectives.

Les réactions de suivre, chez les animaux nidifuges, sont d'abord orientées sur l'objet parental avant de rapidement se transférer sur d'autres individus familiers, frères et sœurs par exemple, puis sur tous les représentants du groupe plus important dont l'individu peut faire partie. Ainsi les canetons qui suivaient d'abord leur mère, peuvent transférer leur réaction de suite les uns sur les autres à mesure de leur maturation pour constituer finalement avec d'autres congénères non familiers les groupes que l'on voit évoluer de façon solidaire dans les déplacements erratiques ou migratoires. La même évolution de la réaction de suivre paraît exister dans les hardes de cervidés, notamment chez les biches qui sont organisées selon un mode ontogénétique, les femelles les plus âgées marchant devant, les plus jeunes à l'arrière. Le même mode de progression s'observe dans les troupeaux de moutons : on le sait depuis l'histoire des moutons de Panurge, la tendance à suivre est particulièrement prononcée chez cette espèce. D'autre part, cette tendance à suivre peut être doublée d'une extraordinaire capacité de synchronisme des mouvements des individus entre eux comme on peut le voir au cours des vols de certaines espèces d'oiseaux, tels les bécasseaux. Ainsi, chez les espèces sociales d'oiseaux et de mammifères, au moment des erratismes, des transhumances ou des migrations, la cohésion du groupe et sa progression sont permises par une tendance à suivre [16]. Nous pensons que celle-ci est la réactivation de la tendance infantile à suivre les parents, reportée indistinctement sur d'autres congénères lorsqu'il s'agit de troupe sans structuration hiérarchique, ou sur un ou quelques individus particuliers lorsqu'il existe une hiérarchie (structure d'attention [3]).

Certains travaux, en particulier ceux de Le Bon et Freud, récemment analysés par Moscovici [13], donnaient à l'hypnose collective une importance essentielle. Freud [11] disait : " L'hypnose présente à l'état isolé un élément de la structure compliquée d'une foule, c'est-à-dire l'attitude d'un individu à l'égard du meneur. Le rapport hypnotique représente, s'il est permis de se servir de cette expression, une formation collective à deux. "

Selon cette expression heureuse, l'hypnose collective constitue le phénomène général et le rapport hypnotique à deux devient le fait particulier. Une telle perspective, inversant l'approche habituelle de cet état, incite à rechercher la fonction biologique principale de l'hypnose dans les comportements collectifs. Les modèles animaux successivement envisagés nous ont conduit à considérer l'état hypnotique comme une disposition psychophysiologique incitant au rapprochement et à l'imitation des congénères. Alternant, au gré des rythmes cosmiques, avec la disposition territoriale — dont la fonction est au contraire d'espacer les congénères au moment de la reproduction — cette tendance conditionnerait les grands rassemblements et déplacements orientés des espèces, à l'époque des migrations ou lors des exodes.

 

RÉSUMÉ

L'état hypnotique n'est vraisemblablement pas limité à l'espèce humaine. Toutefois, on peut s'interroger sur la validité des modèles proposés jusqu'ici sous la dénomination d'hypnose animale, caractérisés par une immobilité cataleptiforme. En effet, les méthodes qui provoquent cette immobilisation diffèrent des techniques utilisées pour obtenir l'état hypnotique chez l'homme. D'autre part, le somnambulisme hypnotique, qui n'a pas été décrit chez l'animal, ne permet pas de considérer que l'immobilisation est un caractère constant de l'hypnose.

L'observation éthologique de certaines composantes du comportement d'attachement en particulier la " réaction de suivre " — chez des oiseaux nidifuges, chez certains mammifères et chez l'homme, conduit à proposer un modèle animal plus proche de l'hypnose humaine. En outre, elle resitue le phénomène hypnotique dans le cadre de la psychologie collective (foules, migrations, exodes), en lui reconnaissant une fonction de rapprochement des individus, opposée à celle de la territorialité.

  1. Cf. Les adaptations phylogénétiques, selon Eibl-Eibesfeldt [10].
  2. Au sens éthologique du terme de fonction [1, 15].
  3. Au cours de la phylogenèse de l'homme, un effet apaisant du regard (constitutif de l'Attachement) s'est surimposé chez le nouveau-né à l'effet archaïque anxiogène [14].

 

BIBLIOGRAPHIE

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  2. Bowlby J., Attachement et perte, Paris, PUF, 3 vol., 1978.
  3. Chance M.R.A., Larsen R.R.L. (eds), The social structure of attention, Londres, Wiley, 1976.
  4. Chertok L., " L'hypnose animale ", in Brion et Ey (eds), Psychiatrie animale, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, p. 447-466.
  5. Chertok L., " The évolution of research on hypnosis. Introductory remarks ", in Chertok (ed), Psychophysiological mechanisms of hypnosis, New-York, été, 1969.
  6. Chertok L., " Hystérie, hypnose, psychopathologie. Histoire et prospective ", Annales médico-psychologiques, 132 (5), 1974, p. 695-709.
  7. Demaret A., " Comparaison entre les dyskinesies paroxystiques (neurodys-lepsie) provoquées chez l'homme par les neuroleptiques et les premiers comportements du nouveau-né ", Acta Psychiatrica Betgica, 70, 1970, p. 552-561.
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  9. Demaret A., Ethologie et psychiatrie. Valeur de survie et phylogenèse desmaladies mentales, Bruxelles, Mardaga, 1979.
  10. Eibl-Eibesfeldt I., L'homme programmé, Paris, Flammarion, 1976.
  11. Freud S., Psychologie collective et analyse du Moi, 1921. Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1963.
  12. Gallup G.C., Maser J.D., " Tonic immobility : Evolutionary Underpinnings of Human Catalepsy and Catatonia ", in Maser et Seligman, Psychopathology : expérimental models, San Francisco, Freeman, 1977, p. 334-357.
  13. Moscovici S., L'âge des foules, Paris, Fayard, 1981.
  14. Szekely L. " Biological remarks on fears originating in early childhood ",International Journal of Psycho-Analysis, 35, 1954, p. 57-67.
  15. Tinbergen N., " On aims and methods of ethology ", Zeitschrift fur Tierpsy-chologie, 20, 1963, p. 410-433.
  16. Verheyen R., " Essai sur l'origine des communautés migratrices ", Le Gerfaut, 42, 1952, p. 328-337.
  17. Vieira A.B., " De la Noogenèse de la Catatonie : pour une esquisse d'anthropologie phénoménologique ", Evolution psychiatrique, 37, 1972, p. 675-692.
  18. Vieira A.B., " Ethologie et psychiatrie. Phylogenèse des comportements etstructure des psychoses ", Evolution psychiatrique, 47, 1982, p. 1001-1017.

 

Pages extraites de " Mémoires d’un hérétique : Léon Chertok " par I. Stengers et D. Gille. Ed. La Découverte. Paris. 1990.

Des poules aux hommes

Quand je pense que, d'après mon ancien ami Török, j'aurais assisté à une conférence de Lorenz à Vienne, en 1936 ! Je n'en ai gardé aucun souvenir, mais il devait certainement parler du phénomène d'" empreinte ", de la manière dont les oisons, à peine sortis de l'œuf, s'attachent, pour le reste de leur vie, au premier objet venu, du moment qu'il bouge; dans la nature, il s'agit presque toujours de leur mère, bien sûr, mais en captivité cela peut être n'importe quelle chose en mouvement, y compris l'ethologue36. Aujourd'hui, je mesure toute l'importance de l'éthologie. Et dire que, quand je travaillais à l'École vétérinaire de Maisons-Alfort avec Michel Fontaine, je faisais de l'éthologie sans le savoir!...

En fait, je me bornais à mettre des poules en catatonie, comme le révérend père Kircher37. Mais il semble que, sans trop m'en douter, j'aie contribué à faire avancer l'éthologie de l'hypnose! Albert Demaret, dont Michaux s'est inspiré dans sa thèse, a repris une hypothèse que j'avais avancée : l'état hypnotique serait un trait commun à tous les vivants, mais auquel chaque espèce donnerait un contenu différent, propre au type de rapports qu'elle entretient avec son environnement38. Certains éthologues ont même repris ma " définition " de l'hypnose comme " quatrième état ". Moi, je trouvais cette hypothèse un peu débile, mais puisqu'ils la trouvent féconde, je la garde...

Quand on écoute Demaret39 parler d'hypnose animale, on a un peu le vertige... Il y a tant de comportements connus qui, tout à coup, se révèlent être des phénomènes typiques de l'hypnose : les oisillons qui s'immobilisent quand leur mère pousse un cri particulier, les chatons qui ne bougent plus quand on les prend par la nuque, les singes qui s'épouillent en état d'extase, les parades amoureuses, et même les étourneaux qui volent tous ensemble ! Et chaque fois qu'on réussit à intéresser un éthologue, c'est la même histoire. Il vous dit : " Ça alors, je n'y avais jamais pensé, mais dans telle espèce, on observe tel comportement curieux, qui, effectivement... "

Bien qu'il ait hypnotisé des poules et des cobayes, le monde des comportements animaux est, pour le docteur, une terre assez inconnue. Certains soirs, dans sa " datcha " de Deauville, il nous écoutait parler de la vision des mouches, des mœurs matrimoniales des araignées, ou de ce parasite qui transforme son " hôte " fourmi en " zombie " n'ayant plus qu'une idée fixe: grimper au sommet d'une herbe, et y attendre le mouton qui l'avalera. " Dire que je pouvais ignorer tout ça... Maintenant je comprends que vous vous intéressiez à l'hypnose ! " Souvent, de la sorte, le docteur redécouvre, ou feint de redécouvrir, les raisons multiples que l'on peut avoir de s'intéresser à l'hypnose. C'est certainement une stratégie pour consolider des alliances qui ont été pour lui une surprise: nous n 'appartenons pas au champ où il avait situé son combat ; mais c'est également l'expression d'un réel émerveillement. Le docteur éprouve une jouissance profonde à découvrir la prolifération des savoirs, et la multiplicité des cas. " Plus je vous écoute, plus je me dis que les psy sont fous de s'hypnotiser sur leur sacro-sainte expérience clinique. Ils oublient que l'homme est aussi un animal, un être vivant ! "

Les psychanalystes auront beau faire, ils ne réussiront pas à contraindre les ëthologues à se limiter aux animaux. Quand Dema-ret propose une analogie entre le vol des étourneaux en bande — au sein de laquelle chaque oiseau réagit au moindre changement de direction des meneurs —, et le drill que subissent les militaires — apprendre à changer de direction de manière synchronisée dès que l'adjudant gueule —, c'est apparemment anecdotique. Mais, si on y réfléchit, ça pose de sacrées questions sur ce qu'est l'autorité : est-ce que le drill crée un rapport d'obéissance hypnotique? Les freudiens considèrent que la soumission à l'autorité fait partie de leur champ. Mais avant de parler de transfert et d'identification, il faudrait d'abord tenter de repérer les continuités et les discontinuités entre les animaux et nous, et établir des distinctions entre les différentes formes de soumission et d'autorité, chez eux comme chez nous. Cela me rappelle un cas cité par Jean-Pierre Peter, qui est un historien spécialiste du mesmérisme : il rapporte que les conducteurs de poids lourds qui reviennent au petit matin, à la queue leu leu, de Rungis vers le nord de la France, " dorment " au volant ! Ils décident lequel d'entre eux va mener le convoi, celui-là se bourre de café, et les autres suivent en dormant. Ils gardent automatiquement leurs distances. Une véritable technique hypnotique préméditée. Ils ont même découvert que, pour que ça marche, il ne faut pas que les camions soient espacés de plus de quinze mètres ! Qu'on ne me dise pas que ces conducteurs " transfèrent " les uns sur les autres, ou s'identifient au premier de la file! Non, ils ont simplement retrouvé l'efficacité du troupeau — il ne faut pas mobiliser beaucoup de neurones pour rester à distance de celui qui vous précède —, et le " meneur " du convoi a un rôle tout à fait équivalent à celui de l'étourneau qui est en tête d'une bande en vol...

 

  1. La théorie de l'empreinte a aujourd'hui gagné en subtilité. Citons notamment la description que donne Boris Cyrulnik, qui est à la fois éthologue et psychiatre : " Tout organisme connaît des réceptivités variables, des périodes plus ou moins sensibles aux événements de l'environnement. Ces réceptivités permettent d'incorporer certains objets d'empreinte et de tisser avec eux un lien affectif. Ce lien gouverne un chapitre du développement, en organisant le monde autour d'une catégorie d'objets familiers et tranquillisants, ce qui, par contraste, différencie les objets étranges et angoissants. " (Sous le signe du lien, Paris, Hachette, 1989, p. 192.)
  2. C'est Kircher, un jésuite, qui a pour la première fois, au xvn< siècle, décrit comment, si on maintient une poule sur le dos, les pattes ligotées, et si l'on trace un trait sur le sol en partant de son bec, elle reste immobile, paralysée, pendant plusieurs minutes après qu'on a défait les liens. Dans son Experimentum mirabile de imaginatione gallinae, Kircher explique le phénomène par l'imagination de la poule, qui confond le trait avec ses liens, et se croit toujours ligotée. Dans son article, " L'hypnose animale >" (in Psychiatrie animale, sous la direction de A. Brion et H. Ey, Paris, Desclée de Brouwer, 1964, p. 447-466), le docteur Chertok décrit les différentes expériences et interprétations qui se sont succédé au XIX' et au XX1siècle, et tire de son expérience personnelle une remarque bien " chertokienne " : deux expérimentateurs de capacité technique comparable peuvent obtenir des résultats différents sur un même animal ; même dans le cas de l'hypnose animale, il faudrait prendre en compte un " facteur de sympathie "...
  3. Voir L. Chertok, " The Evolution of Research on Hypnosis. Introductory Remarks ", Psychophysiological Mechanisms of Hypnosis, op. cit.
  4. Voir A. Demaret, " De l'hypnose animale à l'hypnose humaine ", Résurgence de l'hypnose..., op. cit.