QUATRIEME PARTIE

 

Dans le sillage de Chalcédoine, Christologie et Sotériologie (Christ et Salut):

     - Constantinople II (553); Justinien et Vigile;

     - Constantinople III (681); Constant II, Sergius et Honorius, Martin Ier et Maxime;

     - Nicée II (787); le dénouement de la crise icônaclaste; Jean Damascène (749).

 

          Cette période de vie écclésiale et de recherche théologique troublées se caractérise par un affinage et un progrès dans la manière de dire qui est Jésus-Christ (Christologie).

 

A-    Le Concile de Constantinople II (553)

 

          Ce Concile se tint dans un climat de lutte ouverte entre le pape Vigile et l'empereur Justinien, lutte qui procède de l'état de tension suscité par le conflit religieux entre chalcédoniens et monophysites en orient, doublé d'un autre conflit, celui des origénistes et des anti-origénistes.

     Nous verrons en cinq points:

          1- Le rôle de Justinien avant le Concile.

          2. Les péripéties du Concile: Justinien et Vigile.

          3. L'évaluation de Constantinople II.

          4. L'interprétation de Chalcédoine d'après les canons de Const.II

          5. Le Bilan d'ensemble.

 

1-     Le rôle de Justinien avant le Concile

 

     - Une formule de définition de foi, empruntées aux moines scythes, fut reprise dans un édit dogmatique promulgué par Justinien: "C'est l'un de la Trinité qui a souffert dans la chair". Cette formule exprime la communication des idiomes ou propriétés; mais elle fut dite "théopaschite" (Dieu souffrant); elle visait à jeter un pont entre le langage de Léon et celui de Cyrille afin de rallier les monophysites. C'est là en effet, une des finalités de la politique impériale: reconstituer l'unité par une foi unanime.

     - En 537, Justinien fait déposer le pape Silvère peu conciliant envers sa politique et le fait remplacer par Vigile.

     - En 543, Justinien écrit un Traité contre l'origénisme, accompagné de 10 "anathématismes" ou condamnations, pour apaiser certains troubles. En fait, ce Traité dénote une mauvaise connaissance de la pensée profonde d'Origène. Vigile approuve le document. En conséquence, la "querelle des Trois Chapitres" est alors soulevée, pour distraire l'empereur de sa campagne anti-origéniste et pour tenter de rallier les monophysites sévériens (Sévère d'Antioche était leur chef de file).

     - Qu'est-ce-que "les Trois Chapitres"? Il s'agit de certains écrits de trois théologiens antiochiens, Théodore de Mopsueste, Ibas d'Edesse, et Théodoret de Cyr, à tendance nestorienne. Léonce de Byzance écrivit contre eux, les jugeant franchement "nestoriens".

     - Justinien publie en 545 un nouvel édit dogmatique condamnant les "Trois Chapitres".

     - 547: le pape Vigile refuse son approbation. Justinien le fait enlever et le conduit à Constantinople.

     - 548: soumis à de fortes pressions, Vigile fléchit et rédige un "Iudicatum" qui condamne les "Trois Chapitres" mais avec des réserves pour maintenir l'autorité de Chalcédoine qui avait réhabilité ces mêmes théologiens et pasteurs. Les fortes protestations occidentales contraignent Justinien à faire retirer le "Iudicatum" par Vigile. Décision est prise de renvoyer la question à un Concile. Vigile désire que ce Concile se tienne en occident. Justinien s'y oppose, pour privilégier l'orient. Vigile tergiverse et cède.

 

2    Les péripéties du Concile: l'empereur et le pape.

 

     - Le Concile se tient en 553 à Constantiniple. Le pape est absent; il ne veut pas avoir à ratifier la condamnation des "Trois Chapitres".

     - Eutychius de Constantinople, préside flanqué de ses homologues d'Alexandrie et d'Antioche. Cent-cinquante évêques sont là, dont seulement 9 africains. La participation occidentale est minime, écrémée par les agents de Justinien. L'assemblée est donc toute dévolue à l'empereur qui lui impose ses vues.

     - La question des "Trois Chapitres" est abordée:

          . Vigile envoie à Justinien un Constitutum (convention) sur l'affaire. Il condamne 60 propositions "hérétiques" tirées de l'oeuvre de Théodore, mais refuse de condamner l'homme lui-même "de sainte mémoire", mort dans la paix de l'Eglise. D'autre part Ibas et Théodoret, déposés lors du "brigandage d'Ephèse" (449), avaient été réhabilités à Chalcédoine que Vigile ne veut pas désavouer. Le pape entre ainsi en conflit avec le Concile qui veut condamner les hommes, et non seulement des points de leur doctrine.

          . Justinien ordonne de rayer Vigile des "dyptiques" (liste des évêques dans la communion desquels on célébrait l'eucharistie). Le pape est de ce fait comme excommunié. L'assemblée conciliaire approuve sa condamnation jusqu'à récipiscence.

          . Le Concile ayant les mains libres peut alors condamner les "Trois Chapitres" (en fait trois hommes), en y joignant 14 anathématismes (voir Conc. Oecum. 2, Les Décrets, pp.241-271).

          . Les décisions du Concile l'ont été dans un moment de rupture de communion avec le pape.

          . Vigile finit par accepter d'anathématiser les "Trois Chapitres" et leurs auteurs. Il rédige un second Constitutum où il désavoue ce qu'il a écrit précédemment sur les "Trois Chapitres". Il approuve ainsi toutes les décisions du Concile, et peut alors retourner à Rome... Mais il meurt en chemin à Syracuse en 555.

          . Pélage Ier, rédacteur - comme diacre - du 1er Constitutum de Vigile sur les "Trois Chapitres", reconnaît à son tour Constantinople II comme 5ème Concile oecuménique. Mais de vives résistances se levèrent en occident.

 

3    Appréciation de Constantinople II

 

     - Se trouve posée la question du rapport entre le pape et le Concile ainsi que celle de l'oecuménicité de ce Concile.

     - Il est un fait: le Concile s'est tenu sans et contre le pape Vigile.

     - Ce Concile en soi ne fut pas oecuménique. Cependant, la reconnaissance ultérieure de ce Concile par les papes et l'Eglise, a conféré, malgré tout, à ses décisions - dans la mesure où elles furent approuvées, une valeur oecuménique (d'après W. de Vries, "Orient et Occident", p.163). Il est d'ailleurs vain de prétendre vouloir trouver une solution purement juridique à cette question d'oecuménicité de ce Concile.

     - Constantinople II vaut surtout par son lien avec Chalcédoine.

 

4    L'interprétation de Chalcédoine

     - Un long texte au contenu violent s'en prend aux "Trois Chapitres" qui sont condamnés.

     - Des canons visant les "hérétiques" (dont Origène!) et le trio Théodore, Ibas et Théodoret, accusent ces derniers de "crypto-nestoriens" (can. 11-14).

     - L'interprétation de Chalcédoine se fait dans le sens de Cyrille d'Alexandrie afin de ramener à l'unité les monophysites sévériens (cf. les 10 canons dogmatiques).

     - Le canon 10 reprend la formule des moines scythes:

"Si quelqu'un ne confesse pas que celui qui a été crucifié dans la chair, notre Seigneur Jésus-Christ, est vrai Dieu, Seigneur de la gloire et l'un de la Sainte Trinité, qu'un tel homme soit anathème".

     - Le canon 4 affirme que l'union hypostatique est le fondement de la communication des idiomes ou propriétés. Il y a une seule hypostase du Verbe qui devient "composée" (une personne humanisée). La nature humaine, dépourvue d'une hypostase distincte de celle du Verbe, est "enhypostasiée" dans l'hypostase divine: elle a sa subsistence et son existence dans le Verbe.

     - Les canons 5.6 et 7 s'opposent à l'interprétation nestorienne de Chalcédoine:

"Si quelqu'un, disant 'en deux natures', ne confesse pas que dans la divinité et dans l'humanité est reconnu notre seul Seigneur Jésus-Christ, pour signifier par là la différence des natures à partir desquelles s'est réalisée sans confusion l'union ineffable, sans que le Verbe ait été transformé dans la nature de la chair, ni que la chair soit passée dans la nature du Verbe (car chacun demeure ce qu'il est par nature, même après la réalisation de l'union selon l'hypostase), mais s'il prend une telle expression, au sujet du mystère du Christ, dans le sens d'une division en parties; ou si, confessant le nombre des natures dans notre unique Seigneur, Jésus-Christ, Dieu Verbe incarné, il ne prend pas selon la seule considération conceptuelle (tè theôria monè) la différence des principes dont il est constitué, différence qui n'est pas supprimée par l'union (car un seul est des deux et les deux par un seul), mais s'il utilise le nombre au point d'avoir des natures séparées, chacune avec sa propre hypostase, qu'un tel homme soit anathème".

 

     - Le canon 8 s'oppose à l'interprétation eutychienne des formules de Cyrille et comprend celles-ci à la lumière de Chalcédoine. "L'unique nature incarnée du Dieu Verbe" est à entendre comme "l'unique hypostase incarnée du Dieu Verbe".

          On appréciera ces précieuses clarifications.

 

5    Bilan du Concile

 

     - L'intention du Concile est avant tout anti-nestorienne, car il s'agit pour lui de rallier les monophysites.

     - Elle englobe dans sa réprobation tout ce qui fait figure de "crypto-nestorianisme.

     - Par mesure d'équilibre, le Concile récuse aussi Eutychès. Il respecte la formule du Concile de Chalcédoine reconnu comme Concile oecuménique authentique.

     - Il clarifie les concepts. Léonce de Byzance y a beaucoup contribué.

     - L'articulation entre la Théologie (Trinité ad intra) et l'Economie (Trinité ad extra) est clairement affirmée: l'un de la Trinité a souffert; sa chair est adorée d'une seule adoration avec le Verbe, sans faire nombre avec la Trinité.

-         Faut-il parler d'un "néo-chalcédonisme" à proos de Constantinople II? Pas au sens strict; seulement en un sens "modéré" (A. Grillmeier), qui réintroduit la préoccupation de Cyrille: l'unité de sujet dans le Christ.

 

 

 

 

 

B   Monoénergisme et monothélisme; la figure exemplaire de Maxime le Confesseur; Constantinople III (681).

 

          Entre Constantinople II et Const. III, 130 ans se sont écoulés. C'est un long moment d'affinage de la christologie à partir d'une réinterprétation, une fois encore, de Chalcédoine. La permanence d'Eglises monophysites marque la période.

 

1    Un prélude: la crise agnoète

 

          Les "agnoètes" représentaient une tendance pro-chalcédonienne. Ils prétendaient, en argumentant sur Mc 13, 32 - l'ignorance par Jésus du jour du jugement - que l'humanité du Christ a ignoré le jour du jugement). Les monophysites les combattaient comme des ariens ou des nestoriens, puisqu'on les accusait de ne pas faire justice à l'union hypostatique ni à la communication des propriétés. De plus, dans le monde grec, une "ignorance" était rapprochée du mal moral. Donc, une ignorance de le part du Christ pouvait mettre en cause son impeccabilité.

     La réponse dogmatique viendra avec Grégoire le Grand et le Concile du Latran de 649. Euloge d'Alexandrie (+608), chalcédonien, interprétera l'ignorance par le Christ du jour du jugement comme "une ignorance économique": Jésus savait mais n'avait pas mission de dire. Dans une lettre écrite en 600, Grégoire le Grand dira son accord à Euloge:

"Le Fils unique incarné, fait pour nous homme parfait, a connu le jour et l'heure du jugement dans sa nature humaine, et ne l'a cependant pas connu de par sa nature humaine. Ce qu'il a donc connu en elle, il ne l'a pas connu par elle, car c'est par la puissance de sa divinité que le Dieu fait homme a connu le jour et l'heure du jugement" (voir Dossier).

     L'exégèse de Grégoire dénote une préoccupation anti-nestorienne. On ne peut pas admettre, dit-il en substance, que le Christ ait ignoré comme homme ce qu'il savait nécessairement comme Dieu, sans le diviser en deux personnes.

     Jésus pouvait-il penser dans son intelligence humaine elle-même tout ce qu'il savait de science divine? L'antiquité chrétienne l'a tenu. Jean Damascène répondra encore "oui", au milieu du VIIIème s., en argumentant sur l'union hypostatique qui déifiait l'intelligence humaine du Christ.

     Les agnoètes furent condamnés en 649, au Concile de Latran, condamnation reprise à Constantinople III (681). Elle engage l'absence d'une ignorance positive ou privative (c. à d. consistant à ne pas savoir ce qu'il aurait dû normalement savoir) dans l'intelligence humaine du Christ.

     Dans le domaine de l'intelligence et de la connaissance du Christ, la tradition doctrinale ancienne a marqué une résistance pour reconnaître une dualité propre aux natures du Christ. La kénose du Christ n'aurait-elle pas été jusqu'à un amoindrissement de connaissance dans son humanité pourtant hypostatiquement unie à sa divinité? Grégoire le Grand met sur la voie d'une juste compréhension du fait lorsqu'il dit: "la science que le Christ n'avait pas de par sa nature humaine, qui le faisait créature avec les anges, il a refusé de l'avoir (denegauit habere) avec les anges qui sont des créatures. Le Dieu homme connaît donc le jour et l'heure du jugement, mais précisément parce que Dieu est homme" Et Grégoire d'ajouter: "Quiconque n'est pas nestorien ne peut nullement être agnoète" (Lettre Sicut aqua; voir Dossier; sur la problématique théologique de la science et de la conscience du Christ, voir B.Sesboué, "Pédagogie du Xt. Eléments de christologie fondamentale", Cerf, 1994, pp.141-175).

 

 

 

 

2    La crise du monoénergisme et du monothélisme

(anthropologie christologique à propos de l'activité du Xt et de sa volonté).

 

          Le débat aboutira à Constantinople III.

     - un texte de l'Ecriture est au coeur de la question: celui du récit de l'agonie de Jésus. L'investigation autour de ce texte conduira à des discussions subtiles. Cependant, une donnée fondamentale est toujours considérée: le salut de l'humanité. Est-ce par un acte authentiquement humain, par l'exercice d'une volonté vraiment humaine, que le Christ a donné sa vie?

a)- La question monoénergiste.

     - L'Eglise cherche à rallier les fractions monophysites que Constantinople II n'a pu convaincre.

     - Sergius, patriarche de Const., a l'idée du "monoénergisme", doctrine qui ne pose qu'une unique activité dans le Christ. Il utilise cette doctrine dans les discussions avec les monophysites d'Arménie, de Syrie et d'Egypte.

     - En accord avec Sergius, Cyrus, patriarche d'Alexandrie, lance en 633 son "Pacte d'union" dont la formule principale est celle-ci:

"L'unique et même Christ et Fils opérant ce qui est divin et ce qui est humain par une seule activité théandrique (mia théandrikè énergéia), comme le dit Saint Denys" (l'Aréopagite).

     Denys avait écrit "par une nouvelle activité". Cyrus transforme le texte en "par une seule activité". La formule est ambigüe. Elle peut être entendue en un sens juste comme en un sens contraire à Chalcédoine. Certes, les deux natures concourent en toute opération du Christ; celui-ci n'a qu'un agir en deux natures. Mais d'autre part, on peut comprendre que le Christ n'a qu'un seul type d'activité, venant d'un seul principe d'action (d'où "monoénergisme")? Or l'activité est une propriété de la nature; et l'activité du Christ pourrait ne pas être vraiment humaine, ce qui conduirait à un mauvais monophysisme.

     L'activité peut être considérée de deux points de vue: soit du point de vue de la personne, soit du point de vue de la nature. Du point de vue de la personne, l'activité est unique. Du point de vue des natures, on est amené à distinguer deux volontés, deux principes d'action, soit divin, soit humain, appartenant à un seul sujet.

     Deux moines discernèrent rapidement l'amgiguité de la formule de Sergius et de Cyrus: Sophrone, qui deviendra évêque de Jérusalem (+639), et Maxime le Confesseur (+662). Soprone intervint auprès de Sergius et de Cyrus en rappelant que l'activité se rapporte aussi à la nature, et que, dans ce cas, on ne peut plus parler d'une unique activité dans le Christ.

b)- La crise monothéliste, sous-jacente au monoénergisme

     - Sergius de Constantinople, apprenant l'élection de Sophrone sur le siège de Jérusalem (630), comprit que l'Eglise de Rome serait au courant des désordres de tout l'orient. Il prend les devants, écrit au pape Honorius  et le tient au courant en proposant de proscrire les termes de monoénergie et de dyoénergie, "car le même Verbe a opéré le divin et l'humain sans division. Pour Sergius, poser deux activités serait poser deux volontés, nécessairement contraires l'une à l'autre. Et Sergius propose une formule affirmant: "un seul voulant, une seule volonté en deux natures agissantes". Formule ambigue, là encore.

     - Il est vrai que Grégoire de Nysse avait écrit dans son "Contre Eunome" (III, 8): "l'humanité du Seigneur est conduite en tout par la divinité du Verbe et est divinement mue". Pour ce motif, ajoute-t-il, elle s'est offerte d'elle-même à la passion salvifique. Ce texte sera interprété au sens où l'humanité du Christ ne joue qu'un rôle instrumental et extérieur. Elle n'est plus un principe vital d'action, mais un objet mû. Et donc, le salut opéré par le Christ n'est plus le fruit d'un acte vraiment humain.

     Par ces formules conciliatrices, Sergius revient à des idées de type apollinariste qui portent atteinte à l'intégrité de la nature humaine du Christ comme principe vital d'action

     Honorius, le pape, répond en 634 par une lettre de félicitations et approuve la formule proposée d'"une seule volonté dans le Christ". Il est d'accord pour proscrire les mots de "monoénergie" et "dyoénergie". Il corrigera plus tard son erreur. Il pensait: "une seule volonté voulue" (hen thélèma), et non pas "une seule faculté de volonté" (mia boulèsis).

     Héraclius, l'empereur, promulgue, en 638, un nouvel édit théologique l'Ekthésis, ou "Exposé de la foi", qui impose la formule "une seule volonté (thélèma) du Christ, sans confusion des natures". Sergius, puis Pyrrhus son successeur, s'y rallient, de même que Cyrus d'Alexandrie; mais pas Sophrone de Jérusalem.

     L'occident réagit à l'Ekthésis. Jean IV, le pape, réunit un Synode en 641 qui condamne l'hérésie monothélite, et Maxime le Confesseur défend en Afrique la doctrine des deux volontés. Un schisme de fait s'établit alors entre l'occident et l'orient.

     - Constant II, empereur, édicte en 648 un Typos, interdisant toute dispute sur la question.

c)- Une autre étape: le Concile de Latran de 649

     - Le pape Martin Ier, qui fut apocrisiaire (greffier impérial) à Constantinople, connaissait bien la question. Dès son élection sur le siège de Rome, il réunit un Concile très important par le nombre d'évêques rassemblés (105 italiens, africains, et quelques orientaux exilés), mais non oecuménique. Il agit sans l'aval de l'empereur et contre l'interdiction du Typos de 648.

     - Le Concile de Latran (649) reprend la définition de foi de Chalcédoine en y insérant l'affirmation des deux volontés et activités, correspondant aux deux natures mais relevant d'un seul sujet voulant et opérant.

          (1) La définition de foi (voir Dossier, F.M. Léthel, pp.107-108)

          (2) Le canon 10, le plus important des 20 canons (voir Dossier, ibidem).

     - Retenons que l'affirmation de la volonté humaine n'implique pas nécessairement la négation de la volonté divine dans le Christ. Or Grégoire de Nazianze lui-même pensair devoir nier la volonté humaine du Christ parce qu'"autre que la volonté divine" (Disc. Théol. 4, n°12). Le libre consentement de Jésus à Gethsémani a révélé que le Christ voulait humainement notre salut. C'est le dogme de la liberté humaine du Christ qui se trouve là comme défini. Les perspectives sont principalement sotériologiques. Dans sa liberté humaine, le Christ déploie toute son activité salvifique (son énergéia) dans sa vie terrestre et la consomme dans sa Passion.

     - Le point nouveau, c'est la considération non plus au niveau ontologique mais historique du fait que le Christ voulait humainement notre salut. "Notre salut a été voulu humainement par une Personne divine" (M.J. Le Guillou).

Réactions:

     - Très bien accueillis en occident, la définition de foi et les 20 canons entraînèrent une réaction violente en orient. L'empereur fait arrêter le pape et le déporte à Constantinople. Martin Ier est traduit devant un tribunal du patriarche de la ville; il est dégradé, dépouillé de ses vêtements pontificaux et chargé de chaînes. Il mourra misérablement en exil en 655.

     - Maxime le Confesseur partage le sort de Martin Ier de manière encore plus cruelle: jugé, martyrisé (langue arrachée, main droite coupée), il est envoyé en exil où il meurt des suites de ses blessures en 662 (voir Dossier).

     "Ainsi, le martyre de Martin Ier et de Maxime montre de manière particulièrement belle quelle est la vraie nature du dogme dans l'Eglise; c'est une logique d'amour, celle du témoignage rendu à la vérité jusqu'au don de sa propre vie" (M.J. Le Guillou).

 

 

 

C- Constantinople III (680-681): "un Concile d'archivistes"

 

     - A la 13ème session, 43 évêques sont présents; tous les "monothélites" sont condamnés, Sergius, Pyrrhus, Paul, Cyrus et Macaire d'Antioche, ainsi qu'Honorius, le pape qui avait approuvé Sergius. Aucune protestation ne fut élevée à propos de la condamnation d'Honorius, ni de la part des légats, ni de la part du pape en exercice, Léon II. Mais l'erreur d'Honorius fut regardée, côté occidental, comme une faute personnelle, n'engageant pas le Siège de Rome. Cependant le cas du "pape hérétique" soulèvera une immense littérature, jusqu'à Vatican I.

     - La 18ème session promulga un décret dogmatique traitant des deux volontés et des deux activités du Christ. Le pape Léon II approuve le Concile et le fait souscrire par les évêques d'occident qui le reconnaissent comme VIème Concile oecuménique. Le pape reconnaît, en termes nuancés "l'hérésie" d'Honorius.

 

Le décret dogmatique:

 

     - Les credo de Nicée et de Constantinople sont cités en entier.

     - La Lettre d'Agathon, pape, à l'empereur constantin IV, est reçue et déclarée conforme à la définition de Chalcédoine et au "Tome" de Léon.

     - Le Concile apporte deux développement nouveaux, l'un portant sur les deux volontés, l'autre sur les deux activités ou opérations (voir Dossier, COD II, 1, p.287). Aux deux volontés s'appliquent les 4 adverbes de Chalcédoine: "sans division, sans changement, sans partage, sans confusion". Il ne peut y avoir d'opposition entre elles (les volontés), puisque l'une se soumet à l'autre. De même pour les deux activités ou opérations car parler d'une seule activité serait revenir à la confusion des natures. Les miracles et les souffrances appartiennent bien à un seul, mais selon chacune des deux natures. L'unité dans le Christ demeure différenciée.

     - Le texte s'achève par une profession de foi récapitulatrice (voir Dossier, COD, II, 1, pp.289-291).

     - Ce Concile récapitulatif des précédents et de Latran (649), sera reconnu par Léon II en 682, puis en orient, malgré la résistance des monothélites, par l'empereur Justinien II, en 686.

 

Bilan du Concile:

 

     . Constantinople III prolonge et complète Chalcédoine: les deux volontés et les deux opérations du Christ sont nécessaires au salut du genre humain.

     . Le Concile met en valeur le fait que le Christ a accompli en sa passion et sa mort, un acte authentiquement et intégralement humain, c'est à dire volontaire et libre.

     . Ce Cocile revêt donc une grande importance du point de vue de l'anthropologie christologique: il témoigne en faveur de l'intégrité de son humanité. Il annonce à sa manière les développements modernes sur la liberté et la conscience du Christ.

     . Nicée II (787) mettra un terme à la querelle iconoclaste, affirmant, en s'appuyant sur S.Jean Damascène (+749) que les icônes du Christ principalement, de sa Mère et des saints, par association, témoignent du réalisme de l'Incarnation. Ce Concile sera reconnu comme VIIème Concile oecuménique.

 

 

Conclusion générale du cours

 

          Depuis Irénée de Lyon jusqu'à Maxime le Confesseur, toute l'histoire du dogme christologique a été mise sous le signe du salut (sotériologie). Toute la recherche d'intelligibilité du donné de la foi apostolique chez les Pères, lecteurs de l'Ecriture, peut se ramener à la quête d'une réponse à la question:

                   "A quelles conditions le Christ peut-il être notre sauveur et exercer la médiation                   salutaire entre l'homme et Dieu?

     Voici leur réponse:

                   "La double consubstantialité et solidarité de l'unique Christ avec son Père et avec l'humanité, permet seule la divinisation de l'homme par grâce" (B.Sesboué).

 

 

                                                                            Le 16 novembre 2.000

                                                                  en la fête de Sainte Gertrude d'Helfta

                                                                            F.Irénée Rigolot (ocso)