D- Christologie et Sotériologie; Ephèse et Chalcédoine (IVème - Vème s.)

 

     Plan:

1. Christ et Salut au IVème s.

 

                   a)- Médiation du Christ et divinisation de l'homme.

                   b)- La christologie d' Athanase.

                   c)- Apollinaire de Laodicée, et l'apollinarisme.

                   d)- La christologie des Cappadociens.

                   e)- Les deux christologies en tension: Antioche et Alexandrie.

 

2. Les grands débats autour du Christ au Vème s.

 

                   a)- L'unité du Christ en question: Nestorius et Cyrille; le Concile d'Ephèse (431).

                   b)- Le Christ, une personne en deux natures distinctes; Eutychès et le Concile de

                   Chalcédoine (451).

                        (1) La formule christologique de Chalcédoine.

                        (2) Bilan et réception.

 

1- Christ et Salut au IVème s.:

 

structure de l'être du Christ et manière dont le christ nous sauve.

     - La personne du Christ est, depuis la rédaction des Symboles, au centre de la préoccupation dogmatique de l'Eglise. Elle est, en effet, au centre de l'"économie" du salut; car, c'est de Jésus de Nazareth, qui est né, a vécu, est mort et est ressuscité, que la foi proclame qu'il est le Fils de Dieu, coéternel au Père. Mais la visée ascendante qui remontait de la personne de Jésus à son identité divine va engendrer d'autres questions perçues selon un mode descendant. Si Jésus est le Fils de Dieu tout en étant véritablement homme (alètôs: Ignace d'Ant., Aux Tralliens), si Jésus est indissociablement vrai Dieu et vrai homme - comme le disait déjà S.Irénée -, la question se pose alors de l'unité de son être et de la manière dont il faut comprendre son incarnation, son humanisation.

     Ces questions vont prendre au Vème s. le relais des débats trinitaires. En engendrant de nouveaux conflits et de nouveaux Conciles.

     Les deux aspects - christologie et sotériologie - sont liés dans le développement du dogme. La question essentielle est celle-ci: qui doit être le Christ pour qu'il puisse exercer la médiation unique entre Dieu et les hommes qui lui est reconnue dans l'Ecriture (1 Tim 2,5)? D'où cet essai de lecture synchronique du développement du dogme, en liant ensemble christologie et sotériologie.

 

a)- Médiation du Christ et divinisation de l'homme.

     - La certitude du salut reçu de Dieu en Jésus Christ est la donnée fondamentale de la foi chrétienne, dès les premiers temps.

     - La visée du salut est première dès la création de l'homme à l'image de Dieu: l'homme est créé "pour voir Dieu" (S.Irénée, A.H. IV,28,7),.pour être ce "quelqu'un en qui Dieu désire déposer ses bienfaits" (idem IV,14,1). Le grand texte scripturaire qui fonde cette priorité est 1 Co 15,12-20, sur la résurrection des morts; le syllogisme peut s'énoncer ainsi:

Nous sommes sauvés par le Christ;

or, notre salut nous vient de sa résurrection;

donc, il est ressuscité, et il y a une résurrection des morts.

     - Si le Christ n'est pas vraiment Dieu, éternel et égal au Père, alors, il n'a pas pu nous communiquer la vie même de Deiu. Si l'Esprit n'est qu'un don créé du Père et du Fils, alors nous n'avons pas reçu l'adoption filiale et nous ne sommes pas divinisés. Pour que nous soyons sauvés en vérité, il faut que la Trinité qui s'est manifestée à nous dans l'histoire du salut et la Trinité éternelle ne soient qu'une seule et même Trinité, il faut que Dieu se soit manifesté à nous tel qu'il est. Sinon, pas de salut possible.

     - Le "pour nous les hommes et pour notre salut" du Symbole, se développe et se formalise dans l'affirmation de l'admirable échange (admirabile commercium): pour nous, Dieu s'est fait homme afin qu'en lui nous devenions Dieu.

          Quelques témoignages des Pères, d'Irénée à Augustin:

(1) Admirabile commercium.

Irénée (IIème s.):

"Telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est fait homme et le Fils de Dieu, Fils de l'homme: c'est pour que l'homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi la filiation adoptive, devienne fils de Dieu" (A.H. III,19,1).

"Le Verbe de Dieu Jésus-Christ notre Seigneur,[...] à cause de son surabondant amour, s'est fait cela même que nous sommes afin de faire de nous cela même qu'il est" (A.H. V, Préf.).

Clément d'Alex.(IIIème s.):

"Le Verbe de Dieu [est] devenu homme, afin que tu apprennes encore par un homme comment un homme peut devenir Dieu" (Protrept.I,8; la traduction de Cl. Mondésert est erronnée - inversion du sujet et de l'attribut).

Origène (IIIème s.):

"Avec Jésus la nature divine et la nature humaine ont commencé à s'entrelacer, afin que la nature humaine, par la participation à la divinité, soit divinisée, non dans Jésus seul mais encore en tous ceux qui, avec foi, adoptent le genre de vie que Jésus a enseigné et qui élève à l'amitié pour Dieu et à la communion avec lui quiconque vit suivant les préceptes de Jésus" (Contre Celse, III,28).

Athanase d'Alex.(IIIème s.):

"[Le Verbe] s'est lui-même fait homme, pour que nous soyons faits Dieu; et lui-même s'est rendu visible par son corps, pour que nous ayons une idée du Père invisible; et il a supporté lui-même les outrages des hommes, pour que nous ayons part à l'incorruptibilité" (Sur l'incarn. du Verbe, 54,3).

Grégoire de Nysse (IVème s.):

"Nous lui sommes semblables, si nous confessons que lui s'est fait semblable à nous, pour que, étant devenu tel que nous sommes, il nous fasse tel qu'il est" (Contre Apollinaire, XI).

"Le Verbe s'étant mélangé à l'homme prit en lui toute notre nature, afin que par ce mélange avec la divinité, toute l'humanité fut divinisée en lui et que toute la masse de notre nature fut sanctifiée avec les prémices" (ibidem, XV).

Jean Chrysostome (fin IVème-début Vème):

"[Le Verbe] s'est fait fils de l'homme, tout en étant vrai Fils de Dieu, afin de faire des fils d'homme des enfants de Dieu" (Hom./Jn, XI,1).

Augustin (354-430):

"Devenu participant de notre mortalité, il nous a rendus participants de sa divinité" (De Trin. IV,2,4).

"Dieu veut te faire Dieu, non par nature comme celui qu'il a engendré, mais par don et par adoption. De même que par l'humanité il est devenu participant de ta mortalité, ainsi par l'élévation, il t'a rendu participant de son immortalité" (Idem Serm.166,4).

 

     D'où nécessité d'une double solidarité du Christ, avec Dieu et avec l'homme.

(2) Solidarité humaine totale?

     Apollinaire de Laodicée la restreindra. Origène et Grégoire de Nazianze la déclareront nécessairement entière:

Origène:

"L'homme n'aurait pas été sauvé tout entier, si [le Sauveur] n'avait pas revêtu l'homme tout entier" (Entretien avec Héraclide, 7).

Grégoire de Naz.:

"Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri; mais c'est ce qui a été uni à Dieu qui est sauvé" (Lettre 101,32).

(3) Unité véritable de ces deux solidarités:

     - Le débat de Cyrille avec Nestorius mettra en évidence ce principe d'unité nécessaire à une véritable médiation du Christ.

"Il (le Christ) est donc tenu pour médiateur de ce point de vue-là aussi: des choses fortement éloignées de par leur nature, ayant entre elles un intervalle incommensurable, comme la divinité et l'humanité, il les montre en lui assemblées et unies et il nous rattache par son intermédiaire à Dieu le Père" (Cyrille d'Alex., Dialogues sur la Trin., I, 405d).

"Il faut qu'il possède ce qui est à nous pour que nous possédions ce qui est à lui. 'Pour nous en effet il s'est fait pauvre, lui qui est riche, afin de nous enrichir de sa pauvreté' " (2 Co 8,9; Dial. sur l'Incarn., 709e, cf. 722ab).

 

     Le salut de l'homme consiste donc dans le don qu'il reçoit de la participation à la vie même de Dieu. Dans cette perspective, la considération du péché devient ssecondaire. Par contre, l'Incarnation est au premier plan. Le thème du salut par connaturalité de l'homme avec Dieu est très présent à la pensée patristique qui se réfère à l'Ecriture (cf. Rm 8, 29; Ga 4, 6-7; Rm 8, 14-17; Eph 1, 5-6; Jn 1, 12; 1 Jn 3, 1-2). C'est aussi le thème de la "nouvelle naissance", en référence à 2 Pi 1, 4 et à Eph 4, 24.

     Conclusion:

     Par l'union (solidarité) hypostatique, la nature humaine du Christ est unie à la personne divine du Verbe (B.Sesboué). Le salut de l'homme est ainsi rendu possible:

"Si le Christ n'est pas Dieu, l'homme ne peut être délivré et vainqueur dans un combat et un drame qui...le dépasse. [...] S'il n'est pas Dieu, l'évènement de la passion et de la croix est une anecdote, et sa vertu ne saurait franchir les siècles, vivifier l'Eglise, nous atteindre dans les sacrements. S'il n'est pas Dieu, il ne peut nous introduire dans la vie du Père, il ne peut nous le faire connaître. S'il n'est pas Dieu, l'essentiel de ce qu'il nous dit de Dieu à la crèche et sur la croix s'évanouit, à savoir: que Dieu se donne à nous. Dans l'acte de la Pâque, le don de Dieu n'est pas seulement que le Père ressuscite Jésus pour notre justification, mais que 'Un de la Trinité a souffert' (unus de Trinitate passus est), le Fils éternel est mort pour nous sur la croix. Le salut nous vient de Dieu dans le Christ, Dieu se fait pour nous salut dans le Christ" (J.-P. Jossua, "Salut, Incarnation et Mystère pascal", p.38).

 

b)- Le Christ Sauveur d'Athanase d'Alexandrie (voir Ch. Kannengiesser, "Le Verbe de Dieu selon Athanase"..., Desclée 1990).

     - Athanase défend, contre les ariens, la divinité du Christ.

     Comment, pour lui, le Christ apporte-t-il le salut aux hommes?

          . par l'Incarnation (voir son Traité "De l'Incarnation du Verbe")

          . Athanase est l'héritier de la tradition alexandrine (Clément, Origène); mais, il se démarque d'Origène qui voyait dans l'Incarnation l'union du Verbe divin à une âme humaine préexistante et très parfaite. Athanase ne mentionne jamais l'âme du Christ.

          . Il inscrit sa pensée dans un schéma Logos-sarx (Jn 1,14): le Verbe s'est fait chair. Le schéma "descendant" s'oppose au schéma Logos-anthrôpos de l'Ecole d'Antioche: un schéma "ascendant".

     Le salut de l'homme s'opère par l'incarnation du Verbe fait chair:

"Ils (les évêques réunis en Synode à Alexandrie en 362) confessent aussi que le Sauveur n'a eu ni un corps sans âme (apsychon), ni un corps insensible, ni un corps privé d'intelligence (anoèton). Car il n'était pas possible, lorsque le Seigneur se fut fait homme pour nous, que son corps eût été privé de raison; et le salut effectué en le Verbe lui-même ne fut pas seulement un salut du corps, mais aussi un salut de l'âme" (Tomos aux Antiochiens, 7).

     La philanthropie du Verbe vient donc renouveler l'homme qu'il avait créé lui-même à l'origine, à son image, afin de restaurer en lui l'authentique image de Dieu. Ce "renouvellement" est le // de la récapitulation irénéenne.

     Comment la mort du Christ en croix est-elle salvatrice? Athanase le précise dans son Traité "Sur l'Incarnation"...:

"Il (le Xt) le (son corps) livra à la mort pour tous les hommes, puisque tous sont soumis à la corruption de la mort. Il le présenta à son Père en un geste de pure philanthropie. Ainsi, puisque tous mouraient en lui, la loi visant la corruption des hommes serait abrogée. [...] Il les vivifierait du fait de sa mort; [...] par la grâce de la résurrection, il ferait disparaître la mort loin d'eux, comme de la paille dans un feu. [...] Etant le Verbe de Dieu, supérieur à tous, il payait à bon droit notre dette en sa mort. Et uni à tous les hommes par un corps semblable au leur, le Fils incorruptible de Dieu les revêtit tous avec raison d'incorruptibilité selon la promesse de la résurrection" (Sur l'Incarn., 8, 4-9, 2).

Conclusion:

     La sotériologie d'Athanase est complexe, riche, avec des insuffisances (rien sur la psychologie et la conscience du Verbe incarné, ni sur sa volonté d'homme). Elle est rédemptrice et divinisatrice. Elle n'est cependant pas une anticipation de la doctrine anselmienne de la satisfaction (voir Cours de théologie dogmatique du P. J.- P. Batut: "Cur Deus homo?").

 

c)- Apollinaire de Laodicée et l'apollinarisme

     Il identifie (comme Paulin d'Antioche) ousia et hypostasis, et tient donc qu'il n'y a qu'une hypastase dans la Trinité.

     Dans sa profession de foi de 363, il pose, sous forme d'aporie, la question de l'être (ontologie) du Christ, vrai Dieu et vrai homme: "Comment celui qui fut proclamé à Nicée vrai Fils et vrai Dieu, homoousios au Père, comme le Verbe incarné, peut-il coexister dans le Christ avec un esprit proprement humain?"

     A cette question, Apollinaire répond par une exégèse de 1 Th 5, 23 ("Que votre être tout entier, l'esprit, l'âme et le corps"...). De cet être humain, le Christ - selon Apollinaire - a pris le corps, m'âme (psychè), mais non l'esprit (pneuma ou nous). C'est le Verbe divin qui jouerait ce rôle. Et le Christ, ne possédant pas "le principe qui domine" (hègémonikon) propre à l'esprit de l'homme, il est donc à l'abri du péché. Ainsi, le Christ demeure-t-il un; son esprit divin anime son corps, comme notre esprit humain anime notre corps.

     Cette solution - remarquons-le - est une première forme de monophysisme.

     Apollinaire réfléchit à l'intérieur des schémas de pensée de l'Ecole d'Alexandrie (schéma christologique de type Logos-sarx). Mais il l'entend à sa manière: sarx, pour lui, c'est uniquement le corps, alors que la Tradition, à la suite de S.Paul, l'entend de la totalité de l'être humain du point de vue de sa fragilité périssable. Ce terme sarx étant employé par l'Apôtre, pour lever l'ambiguité d'un docétisme déjà possible.

     Grégoire de Nysse rétorquera à Apollinaire: "Mais si le Christ a voulu libérer nos âmes par celle qu'il a fait sienne, cette âme qu'il a fait sienne est semblable à la nôtre". Tertullien soutenait déjà ce raisonnement. L'incarnation du Verbe a toujours été comprise comme son "humanisation".

     Une formule d'Apollinaire fera chorus au Vème s. et sera reprise par Cyrille d'Alex. (qu'il la croyait venir d'Athanase!) mais en l'interprêtant différamment; elle affirme "l'unique nature incarnée du Dieu Verbe" (mia physis tou Théou Logou sésarkôménè).

 

d)- La christologie de l'Ecole d'Antioche (Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste).

     Au cours du IVème s. à Antioche s'élabore une christologie sensiblement différente. Cette distinction d'avec l'Ecole d'Alexandrie préparera les difficultés du débat théologique au Vème s.

     (1) Diodore de Tarse (+ vers 394).

          Diodore, prêtre d'Antioche, partisan de Mélèce (opposé à Paulin), fut Maître de l'Ecole théologique. Il eut pour disciple Théodore de Mopsueste (+428) et Jean Chrisostome (+ 404). Il s'opposa à la christologie d'Apollinaire et écrivit contre lui un "Contre les synousiates" (contre ceux qui ne reconnaissent qu'une seule ousia ou nature dans le Christ.

     Diodore, en fait, sépare ce qui est du Verbe et ce qui est de la chair dans un schéma Logos-sarx, reçu d'Eusèbe d'Emèse. C'est la chair et non le Verbe qui "croît en sagesse et en âge" (Lc 2, 52). Il met en cause le principe formalisé plus tard de la "communication des idiomes ou propriétés" entre la divinité et l'humanité. Il refuse d'assimiler l'union de la divinité et de la chair dans le Christ, à celle de l'âme et du corps dans l'homme.

     Diodore montre donc qu'une christologie "qui divise le Christ", a existé à l'intérieur du schéma Logos-sarx. Mais il utilise aussi le schéma Logos-anthrôpos. Il parle de "l'inhabitation du Verbe dans un homme", et refuse la formule qui attribue une seule hypostase au Christ (pas d'union naturelle du Verbe et de l'humanité). Attaché à la dualité des natures dans le Christ, il est flou dans sa manière de parler de son unité. Il distingue le "Fils de Dieu" et le "Fils de Marie" ou de David. C'est l'ouverture à la doctrine nestorienne des deux Fils (le Fils de Dieu par nature, et le Fils de David devenu Fils de Dieu par grâce). Pour lui, Marie est Mère de l'homme Jésus, non pas Mère de Dieu. Pourtant, il ne veut pas se reconnaître dans la doctrine des deux Fils.

     Le Concile de 553 (Constantinople II) le rejettera.

(2) Théodore de Mopsueste.

          Disciple de Diodore, ami de Jean Chrysostome, il est évêque de Mopsueste en 392.

     Il a commenté presque tous les Livres de la Bible. On l'appelle "l'Interprète". Il fut à Antioche ce qu'Origène fut à Alexandrie.

     Témoin de la christologie d'Antioche, il s'inscrit délibérément dans le schéma Logos-anthrôpos. Comme Diodore, il fut, de son vivant, considéré commme orthodoxe, et condamné post-mortem en 553. (affaire des "3 Chapitres", concernant 3 personnages: Diodore, Théodore et Ibas d'Emèse).

     Ses Homélies catéchétiques, conservées, sont remarquables (éd. Tonneau-Devresse, 1949).

     Il affirme, contre Apollinaire, la dualité des l'intégrité des natures dans le Christ. Il parlera de "l'homme assumé" (homo-assumptus). Le problème vient de ce que Théodore présente les deux natures du Christ comme deux sujets. Mais alors, et l'unité dans le Christ?

     Il parlera de l'unité de personne (prosôpon), mais aussi de "conjonction" entre la divinité et l'humanité. Il lui manque la reconnaissance dans le Christ d'un unique sujet, le Logos, le Verbe, reconnaissance qu'avait faite l'Ecole d'Alexandrie.

     Théodore a cependant cette formule encore ambigüe, mais qui s'imposera à Chalcédoine: "deux natures en une seule personne".

     Son disciple, Nestorius, reprendra la conception des "deux Fils", en trahissant son maître.

 

e)- La christologie des Cappadociens

          Les trois grands Cappadociens sont principalement intervenus dans le débat trinitaire. En christologie, leur apport est plus limité. Ils témoignent cependant de la réaction orthodoxe contre la doctrine d'Apollinaire. Ils se situent plus près de l'Ecole d'Antioche que de l'Ecole d'Alexandrie.

     Basile (+379): il met plus en avant la distinction des propriétés divines et humaines du Christ que l'unité de sa nature.

     Grégoire de Nazianze (+390): il est l'ami de Basile. Il défend, contre Apollinaire, la plénitude de l'humanité du Christ. Sa formule de la Lettre à Clédonios est célèbre et pertinante:

"Ce qui n'a pas été assumé, n'a pas été guéri; mais c'est ce qui a été uni à Dieu qui est sauvé" (Epist.101,32).

     Notre esprit a besoin de salut, comme notre chair. Grégoire rejette le schéma Logos-sarx pour suivre le schéma Logos-anthrôpos:

"Les natures sont aux nombre de deux, celle de Dieu et celle de l'homme, puisqu'il y a à la fois une âme et un corps. Mais il n'y a pas deux Fils, ni deux Dieux [...] Et s'il faut s'exprimer brièvement, ce dont est le Sauveur, c'est 'une chose' et 'une autre' (allo kaï allo) [...]; mais le Sauveur n'est pas 'un' et 'un autre' (allos kaï allos), bien loin de là! Car les deux sont 'une seule chose' par leur union: Dieu d'une part s'est fait homme, l'homme d'autre part a été fait Dieu [...]. Je dis ici 'une chose' et 'une autre' (allo kaï allo) à l'opposé de ce qui a lieu pour la Trinité: là, en effet, il y a 'un' et 'un autre' (allos kaï allos), pour que nous ne confondions pas les hypostases, mais non pas 'une chose' et 'une autre' (allo kaï allo), car les trois ne sont qu'une seule chose et la même (hén kaï tauton) par la divinité" (Epist.101, 19-21).

     Ce texte est remarquable à un double titre:

          (1) il distingue de manière lumineuse ce en quoi le Christ est deux - les natures considérées objectivement -, et ce en quoi il est un - le sujet concret. Théodore de Mopsueste n'avait pas cette précision dans la distinction.

          (2) il applique pour la première fois à la christologie la manière de parler élaborée au sujet de la Trinité: trois personnes et une nature d'un côté; deux natures en une personne de l'autre. Grégoire est en avance sur son temps!

     Grégoire de Nysse (+394): il exprime sa christologie dans son "Grand Discours Catéchétique". Il maintient fortement l'unité du Christ. Il justifie également la "communication des idiomes" au nom de la divinisation de l'humanité par le Verbe:

"En raison de la conjonction et de l'union des natures, les attributs de chacune des deux leur sont communs; ainsi le Seigneur reçoit sur lui les coups du serviteur et le serviteur est glorifié de l'honneur seigneurial. C'est pourquoi la croix est dite la croix du "Seigneur de gloire" (1 Co 2, 8), et toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur pour la gloire de Dieu le Père (Ph 2,11)" (Contre Eunome, V, 705d).

          Du point de vue de la sotériologie, Grégoire de Nazianze, mieux que le Nyssan, rappelle que la mort de Jésus sur la croix est une victoire décisive et libératrice du Christ sur le péché, la mort et le démon (cf. Discours 45, 653ab).

 

f)- Les deux christologies en tension: Antioche et Alexandrie (essai de synthèse)

 

Ecole d'Alexandrie

 

Athanase et Cyrille

 

Schéma Logos-sarx

Schéma descendant (cf. Jn 1 et Ph 2,6-11)

- Rend mieux compte de l'unité du Christ.

 

 

- Difficulté à trouver le langage pour rendre compte de la distinction des natures dans l'union; la condition humaine du Xt est peu soulignée.

- Tendance spécifique: un certain monophysisme (Apollinaire, Eutychès).

- Schème temporel adopté: un avant l'incarnation et un après; ce schème prévaudra au Concile d'Ephèse (431).

Ecole d'Antioche

 

Diodore, Jean Xme, Théodore de M. (IVè s), Théodoret de Cyr (Vème s.)

Schéma Logos-anthropos

Schéma ascendant (cf.Ev. synopt.)

- Souligne la distinction de la divinité et de

  l'humanité; met mieux en relief la condition

  humaine du Christ (sa subjectivité propre).

- Difficulté à rendre compte de l'unité concrète du Xt; leur langage est celui des deux natures.

 

- Tendance spécifique: poser deux sujets et refuser les appropriations (Nestorius).

- Schème spatial adopté: les deux natures divine et humaine sont présentées en //. Il est montré comment elles se trouvent unies dans l'unique personne de J.C., doublement consubstantiel à D. et aux h.; ce schème prévaudra à Chalcédoine (451).

 

Remarque:

          Par son langage, la christologie latine est plus proche de la christologie antiochienne. De Tertullien à Léon le Grand, son schème est dualiste, spontanément. Pourtant, dans les conflits doctrinaires avec l'orient, Rome fait alliance avec Alexandrie contre Antioche. A Ephèse, les légats romains rejoindront le parti de Cyrille. A Chalcédoine, cependant, le Tome de Léon à Flavien, tracera une voie médiane entre les deux christologie orientales.

 

2. Les grands débats christologiques du Vème s.

 

                   Des deux positions unilatérale en présence précédemment situées, naîtront les débats théologiques qui vont suivre au Vème s. Une longue crise christologique commence. En voici les étapes:

     (1)- Le "scandale oecuménique" de Nestorius, héritier extrême de la tendance antiochienne, qui amènera la réunion du Concile d'Ephèse (431).

     (2)- Les excès opposés d'Eutychès, représentant borné de la tendance alexandrine, conduiront au Concile de Chalcédoine (451).

     (3)- Autour de la réception de Chalcédoine, de nombreux conflits naîtront encore.

     (4)- La crise se poursuivra au-delà du VIème et du VIIème s. provoquant la réunion des Conciles de Constantinople II (553) et de Constantinople III (681). Ce sera l'objet de notre IVème partie.

 

 

a)- Ephèse (431)

          Ce Concile ne formulera pas de définition dogmatique proprement dite. Il lira et condamnera une lettre de Nestorius à Cyrille; il lira et approuvera les écrits de Cyrille. C'est donc un débat entre deux hommes, Cyrille et Nestorius. Les évènements cahotiques aboutiront en 433 à l'Acte d'union. Un premier bilan dogmatique pourra alors être dressé.

(1) Le point de départ: Nestorius et la "Théotokos"

     . Après avoir été moine, Nestorius devint patriarche de Constantinople en 428.

     . Il fait scandale en rejetant l'expression déjà populaire de Marie, "Mère de Dieu" (Théotokos) en la remplaçant par celle de "Mère du Christ" (Christotokos).

     . Le peuple chrétien réagit. Les thèses de Nestorius sont mises en // avec celles de Paul de Samosate, condamné à la fin du IIIème s. pour ses tendances adoptianistes. Lors d'une homélie, Nestorius est interrompu par un laïc qui proclame: "Le Verbe éternel est né dans la chair d'une femme". D'où grand tumulte; Cyrille d'Alex. et Célestin, pape de Rome, interviendront.

     La christologie de Nestorius:

     . Nestorius a la hantise de la confusion des natures dans le Christ. Il veut maintenir la pleine humanité de celui-ci. Aussi, refuse-t-il toute appropriation réelle des réalités de l'humanité du Verbe. Et il s'engage dangereusement dans un langage qui sous-entend dans le Christ deux sujets; l'un divin, l'autre humain, intimement connectés par un lien d'habitation. Il introduit une séparation entre le Verbe et l'humanité du Christ et met en cause la communication réelle entre Dieu et l'humanité.

     . Le vrai problème est dans l'interprétation de Jn 1, 14: "Le Verbe s'est fait chair".

(2)  L'intervention de Cyrille (Lettre de janvier 430)

Quelques points essentiels:

     . Une rivalité existe entre Alexandrie et Constantinople.

     . Cyrille tenait de Théophile, son prédécesseur et oncle, une très forte personnalité d'expression parfois violente (voir Synode du Chêne de 403 au cours duquel fut injustement déposé Jean Chrysostome; actes de violence perpétrés contre des hérétiques et des païens).

     . Il y avait cependant des motivations doctrinale dans le conflit. Penser le contraire serait faux. L'honnêteté oblige à reconnaître que la visée christologique de Cyrille était infiniment plus juste et plus profonde que celle de Nestorius; les formules de ce dernier avaient de quoi émouvoir Cyrille.

     . Un premier billet de Cyrille à Nestorius est envoyé en 429. La réponse est dilatoire; c'est en fait une fin de non recevoir.

     . Une seconde lettre de Cyrille est plus détaillée (voir Dossier). Elle sera acclamée à Ephèse et constitue un document dogmatique. Cyrille part du Symbole de Nicée; il explique le v. 14 de Jn 1: "Et le Verbe s'est fait chair":

          - Cyrille pose l'identité concrète entre entre le Fils ou le Verbe de Dieu et l'homme Jésus-Christ: énonciation commune au N.T. et au Symbole de foi de Nicée.

          - Le Verbe s'unit une humanité complète "selon l'hypostase" c. à d. au niveau de son acte concret de subsister ou d'exister. L'unité du Christ s'est faite dans l'hypostase du Verbe, de sorte qu'il n'y a qu'un seul sujet subsistant. Le Verbe assume un nouveau mode de subsister ou d'exister: un mode humain. C'est du domaine de l'être, non de l'avoir.

     . Un premier point est acquis et sera repris dans la formule christologique reçue dans l'Eglise: l'union se fait selon l'hypostase (sujet concret) d'où l'expression d' "union hypostatique".

     . Nestorius oppose une union "selon le bon vouloir" ou "selon la complaisance", ou "dans le prosôpon (c. à d. dans le "personnage").

     . Cyrille prend soin, à la fin de sa lettre, de parler de deux natures avant l'union: "Différentes sont les natures rassemblées en une véritable unité; des deux il est résulté un seul Christ et un seul Fils, non que la différence des natures ait été supprimée par l'union"...

(3) La réponse de Nestorius

     . Nestorius interprète le Symbole de Nicée à sa manière, dans un langage abstrait, affirmant que "le Verbe est impassible" comme l'est "la divinité coéternelle". Il veut faire comprendre que le Verbe n'a pas souffert, mais il confond Verbe et Divinité, c.à d. hypostase et nature. Cyrille, lui, distingue les deux.

     . Nestorius pense deux sujets ou hypostases en disant deux natures. Il oppose le nom de Christ à celui de Verbe. Il ne retiendra que leur "conjonction" (sunapheia) qu'il oppose au terme d'"union" (évôsis). Pour lui, rien de ce qui concerne l'humanité du Christ ne peut affecter le Verbe en tant que tel. Par son refus de toutes les appropriations au Verbe de ce que le Christ a vécu dans son humanité, il se refuse à entendre - comme l'a toujours fait l'Eglise - au sens fort, Jn 1, 14: "Et le Verbe s'est fait chair". Il ne peut admettre que le Verbe soit devenu "Fils de David", qu'il ait été allaité au sein de la Vierge Marie, qu'il ait été sujet à la crainte et à l'angoisse à Gethsémani. Cela, il le juge indigne du Verbe de Dieu. Il se scandalise, en fait, de l'Incarnation.

(4) La troisième lettre de Cyrille à Nestorius

     . Célestin de Rome (pape) a été informé par Cyrille. Un synode romain condamne Nestorius.

     . Cyrille convoque un synode à Alexandrie qui condamne aussi Nestorius.

     . Cyrille écrit une troisième lettre à ce dernier, lettre flanquée de 12 anathématismes. Il voudrait imposer à Nestorius le langage de l'Ecole d'Alexandrie, ce qui est inacceptable pour le Patriarche de Constantinople.

     . Nestorius ne cesse de voir en Cyrille un "complice de la doctrine d'Apollinaire. Pourtant, malgré son "monophysisme verbal", Cyrille admet formellement dans le Christ l'existence d'une âme rationnelle qui a été sujet de sa souffrance autant que son corps. Il parle de la croissance de Jésus dans le savoir. Cyrille fait donc évoluer le schéma Logos-sarx de ses prédécesseurs. Malheureusement fidèle à la terminologie d'"une seule nature" (dans le Christ), il veut entendre par là l'hypostase, le sujet concret, mais sans le dire.

Le jugement nuancé d'Aloïs Grillmeier:

"Cyrille a formé la nouvelle christologie alexandrine, qui est l'expression la plus profonde du Christ que la théologie grecque était capable d'offrir. La reconnaissance de l'unité de sujet dans le Christ, le Logos, est l'une de ses caratéristiques. Alors que, chez les antiochiens, le 'Christ' semble apparaître à côté du Logos comme un nouveau sujet d'expressions christologiques, dans la théologie alexandrine toutes les expressions sont directement orientées vers le Logos". ("Le Xt dans la tradition chrétienne", p.466).

(5) La réunion du Concile d'Ephèse

     . Nestorius n'obtempère pas à l'injonction de Célestin, et les exigences de Cyrille lui apparaissent inacceptables. Il demande à l'empereur Théodose II la convocation d'un Concile qui devait, dans sa pensée, condamner Cyrille. Il fait appel au Concile qui entraînera sa perte.

     . Théodose convoque le corps épiscopal pour la Pentecôte 431. Le pape Célestin donne son accord; il se fera représenter par deux légats. Augustin, invité, vient de mourir (28 août 430).

     . La représentation occidentale est minime: un évêque d'Illyrie, et un diacre de Carthage.

     . En l'absence des évêques syriens (Jean d'Antioche) qui ont rencontré des difficultés sur la route, Cyrille ouvre le Concile le 22 juin, en l'absence aussi des légats romains sus nommés: Cyrille était juge et partie dans le différend avec Nestorius.

     . Nestorius refuse de participer au Concile avant que tout le monde soit là ("Cyrille constituait tout le tribunal", dira plus tard Nestorius).

Déroulement des faits:

     - Lecture du Symbole de Nicée (et non de Constantinople).

     - Lecture de la seconde lettre de Cyrille à Nestorius; un vote l'approuve comme conforme au Symbole de Nicée.

     - Lecture de la lettre de Célestin à Nestorius, puis de la 3ème lettre de Cyrille à Nestorius. Pas de vote. Ces pièces sont seulement versées au dossier, sans plus.

     - Sentence de déposition de Nestorius, accablé du sobriquet de "nouveau Judas". Il n'a "plus aucun rang dans l'Eglise". Tout a été réglé en un seul jour, le 22 juin 431.

     - Jean d'Antioche et Théodoret de Cyr, arrivent le 26 juin. Ils protestent. Théodose annule ce qui s'est fait le 22 juin, et enquête.

     - Réunis en Concile //, les orientaux reconnaissent à Marie le titre de "Mère de Dieu" (Théotokos). C'est le libellé de l'Acte d'union de 433, à peu de choses près.

(6) L'Acte d'union de 433

     . C'est là le véritable épilogue du Concile d'Ephèse.

     - Une lettre de Jean d'Antioche à Cyrille insère une profession de foi qui reprend celle élaborée par "son" Concile en 431, et qui sera la matrice de celle de Chalcédoine (voir Dossier). Est à noter une ouverture capitale: la reprise du terme cyrillien d'hénôsis plutôt que le terme nestorien de "conjonction" (sunaphéia).

     - La réponse de Cyrille est en fait une reprise de la profession de foi de Jean: un acte oecuménique avant la lette!

     - La finale du texte de Jean fait état d'une règle d'exégèse saine: les affirmations de l'Ecriture ( à propos du Xt) visent concrètement une seule personne (prosôpon; le terme hypostasis ne figure pas), mais se répartissent selon les deux natures.

     - Nestorius reste condamné, mais les 12 anathématismes de la 3ème lettre de Cyrille sont abandonnés: c'est une double concession engendrant la paix.

          Le tort de Nestorius, finalement, est le rejet de la doctrine et de la pratique de la communication des idiomes ou propriétés (idiômata) en un seul sujet. Les antiochiens eux-mêmes se sont désolidarisés de Nestorius par l'emploi du terme hénôsis au lieu de celui de sunaphéia et par la reconnaissance de la validité, en conformité à l'Ecriture, de la doctrine de la "communication des idiomes".

 

Bilan

     - Ephèse, est-ce une "tragédie", comme l'a prétendu L. Duchesne?

     - Si Ephèse n'a pas formulé de définition, le Concile a "canonisé" certaines expressions clés: "union selon l'hypostase" et "communication des idiomes" illustrée par Marie Théotokos.

     - La seule formule de foi est celle de Jean d'Antioche dans l'Acte d'union qui sera la matrice de la définition de Chalcédoine. Cela est paradoxal, il est vrai.

     - L'oeuvre christologique d'Ephèse reste inachevée. Ce qui est souligné c'est l'unité du sujet dans le Christ et la vérité de l'humanisation du Verbe de Dieu (Jn 1,14). C'est en fait un retour aux origines de la proclamation de la foi (voir 1ère partie du cours).

     - Il manque encore une claire distinction entre hypostase et nature, ce que fera Chalcédoine, 20 ans plus tard.

 

b)- Le Christ, une personne en deux natures distinctes. Eutychès et le Concile de Chalcédoine (451).

Plan du §: (1) La formule christologique de Chalcédoine.

                   (2) Bilan et réception.

 

(1) La formule christologique

     (a) Eutychès:

          Il a 70 ans vers 440. Il fut supérieur d'une grosse communauté monastique de Constantinople. On l'a dit "vieillard ignorant, borné, imprudent et obstiné". Ami et partisan de Cyrille au temps d'Ephèse, il représente maintenant les ultras cyrilliens. Mais sa fidélité à Cyrille n'est qu'une adhésion toute matérielle aux formules. Il ne veut pas sortir de l'affirmation:

"Je reconnais que le Seigneur était de deux natures avant l'union, mais, après l'union, je ne reconnais qu'une seule nature".

     Il invoque la formule la plus discutable de Cyrille - celle de "l'unique nature incarnée du Dieu Verbe" - , en la situant hors de la problématique d'ensemble de celui-ci, et en lui donnant un autre sens. Sa théologie est réellement "monophysite": une assimilation des deux natures dans le Christ en une. La nature humaine se perdait dans la nature divine par contraction (crase) et mélange, comme une goutte d'eau se perd dans la mer.

     (b) Résultat:

          La chair du Christ n'était plus consubstantielle à la nôtre. Le divin absorbait l'humain.

     - En 448, Eutychès est dénoncé pour sa doctrine par Eusèbe de Dorylée (celui qui avait, laïc, contredit Nestorius dans sa prédication, 20 ans auparavant).

     - Flavien, patriarche de Constantinople, convoque un synode local pour juger du cas d'Eutychès. Il lui propose de souscrire à la formule:

"Nous reconnaissons que le Christ est de deux natures après l'incarnation en une hypostase et une personne, confessant un seul Christ, un seul Fils, un seul Seigneur".

     Remarquons que "de deux natures" est proche de l'expression de Chalcédoine "en deux natures". L'équivalence entre hypostase et personne semble acquis.

     - Mais Eutychès n'admet pas la formule de Flavien. Le synode, à bout d'argument, dépose et excommunie Eutychès qui porte plainte à Rome auprès de Léon et à Alexandrie auprès de Dioscore, successeur de Cyrille.

     (c) Le "brigandage d'Ephèse" (449)

          Théodose II, l' empereur, protecteur d'Eutychès, décide d'un nouveau Concile à Ephèse, avec l'intention de réhabiliter Eutychès et de condamner ceux qui "pactisaient avec le nestorianisme", en particulier Flavien.

     - Léon Ier envoie à Flavien un long mémoire appelé "Tome à Flavien" où il expose le mystère de l'Incarnation en prenant position contre Eutychès. C'est le premier exposé de la christologie latine: il jouera un rôle important à Chalcédoine.

     - Le reste est d'une violence sans nom. Flavien et Eusèbe sont déposés. Les légats romains s'enfuient portant devant Léon le recours de Flavien et d'Eusèbe. Léon s'écrie: "Ce ne fut pas un jugement mais un bribandage (latrocinium)". Il réagit en tenant immédiatement à Rome un synode des occidentaux qui réprouve et invalide tout ce qui s'est passé à Ephèse. Cet acte est capital: il exprime l'autorité du pape vis à vis du Concile. Ce "Concile" de 449 ne sera jamais reçu dans l'Eglise.

     - Léon demande à Théodose la convocation d'un nouveau Concile pour ramener l'unité de la foi. Théodose refuse. Il se tue d'une chute de cheval. Marcien, son successeur, accepte la proposition de Léon mais tient à ce que le Concile se déroule en orient et non à Rome, comme l'aurait souhaité Léon. Ce dernier temporise, et, mécontent, accepte. Le lieu d'abord choisi fut Nicée, puis ce fut Chalcédoine.

     (d) Le "Tome de Léon à Flavien"

Le document qui n'avait pu être lu à Ephèse, est influencé par le vocabulaire théologique de Tertullien (cf. Contr. Praxéas 27,11). Il insiste sur la réalité de la "chair du Christ". Il renvoie le vieux moine Eutychès aux Ecritures et juge sa doctrine à la lumière du Symbole (comme l'avait fait Cyrille vis à vis de Nestorius), c. à d. à partir de la Confession de foi:

"Eutychès aurait dû au moins écouter d'une oreille attentive la confession commune et unanime, par laquelle l'universalité des fidèles fait profession de croire en Dieu le Père tout-puissant et en Jésus-Christ son Fils unique, né de l'E.S. et de la Vierge Marie, trois propositions par lesquelles sont détruites les machines de guerre de presque tous les hérétiques" (Tome à Flavien).

     C'est un clair exposé de la dualité des natures qui s'unissent dans le Christ en une seule personne. Deux natures mais un unique sujet. Comme chez Tertullien (contr. Praxéas 27, 11), l'affirmation de Léon du maintient sans confusion des deux natures par l'union, est sans ambiguité.

     La pauvreté du vocabulaire latin rendait plus facile à Léon l'admission franche des deux natures dans le Christ: il ne connaissait que le couple personne/nature, ignorant le terme "hypostase". Le terme latin persona était plus riche de sens que le prosôpon grec. Il pouvait suffire à la profession ferme de l'unité du Christ. Le terme de nature était dégagé des harmoniques de la physis grecque, toujours liée au dynamisme de la vie. Il pouvait être employé sans risquer de donner à penser "deux personnes".

     Le Verbe assume en lui-même tout ce qui est le fait de son humanité: les choses de son humanité sont appropriées à sa personne. Léon affirme la "mêmeté" de vrai Dieu et du vrai homme. Et il revient à la dualité des natures ou des "formes" (cf. Ph 2) en se référant à Tertullien.

     L'unité concrète dans la distinction des natures permet de faire jouer la communication des idiomes ou des propriétés dans une réciprocité parfaite: un fils d'homme est descendu du ciel et le Fils de Dieu a été crucifié (cf. le titre du livre de christologie du P. Joseph Moingt: "L'Homme qui descendait du ciel").

     L'argument salutaire repose sur trois points inséparables:

                   . la vérité de la divinité du Christ;

                   . la vérité de son humanité;

                   . la vérité de leur union dans l'unité d'une même personne.

     Notre divinisation (c'est à dire notre salut) est à ce prix.

     En étant fidèle à la tradition latine, Léon se trouve en parfait accord avec l'enseignement d'Ephèse (431). Il demeure aussi éloigné de Nestorius que d'Eutychès.

     (e) La formule christologique de Chalcédoine (voir le tableau du Dossier)

          Jusqu'au point 4, la formule reprend l'enseignement antérieur (Acte d'union de 433).

A partir de 4, vient l'élément neuf de la définition:

                             (un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l'unique engendré)

reconnu en deux natures

sans confusion, sans changement          sans division et sans séparation

la différence des natures n'étant nullement supprimée

à cause de l'union

la propriété de l'une et l'autre natur étant bien plutôt sauvegardée

     "Une personne ou hypostase en deux natures", tel est le Verbe fait chair.

     Rome, Alexandrie, Constantinople et Antioche ont contribué ensemble à l'établissement d'une expression commune de la foi.

 

2) Bilan et réception

     a) Bilan:

     - Le Concile de Chalcédoine a donné à l'Eglise sa grande formule christologique (cf. n°4). Toute réflexion christologique doit se situer par rapport à elle. Elle est une référence oecuménique pour l'ensemble des Eglises à l'exception de celles appelées "pré-chalcédoniennes". Cette formule constitue un guide de lecture chrétien des textes de l'Ecriture et même un critère de discernement théologique. Elle revêt donc une autorité considérable et garde son sens aujourd'hui.

     - Selon l'expression de Karl Rahner, cette formule a été "tout autant un point de départ qu'un point d'arrivée". Elle n'a pas mis un terme aux débats christologique (nous le verrons dans la 4ème partie du cours). Elle a marqué un progrès qui ouvre sur de nouveaux progrès. Mais elle demeure inachevée dans sa représentation et dans son langage:

     (1)- dans sa représentation, elle risque de donner à penser que les deux natures se situent dans un "à côté", une sorte de jumelage, comme s'il s'agissait de deux réalités comparables, alors que la différence est incommensurable. Or la représentation d'un "à côté" est fausse. L'analogie de l'âme et du corps a besoin de correction, car on ne peut prétendre que la réalité de l'âme, forme du corps, puisse s'appliquer au cas de l'union hypostatique. De plus, il y a nulle mention du Mystère pascal: la relation de la divinité et de l'humanité n'est pas vécue de la même façon dans le cas du Jésus prépascal vivant sous le signe de la kénose et dans le cas du Seigneur ressuscité et glorieux. Le jeu des appropriations ou des communications est profondément différent dans les deux cas.

     Cette formule ne tient donc pas assez compte de l'itinéraire humain de Jésus.

     (2)- Au plan du langage, comme à celui des concepts, les termes employés ne sont pas encore clairement définis (hypostase, nature...). D'où des compréhension divergentes possibles.

     b)- Réception:

          Entre  451 et 553 (Const.II), il y eut des luttes violentes autour de la réception de la définition de Chalcédoine.

     Chalcédoine ne fit pas l'unanimité. Pour de larges fractions des Eglises d'orient restées fidèles au langage de Cyrille, Chalcédoine demeure le "Concile maudit" (// Nicée). C'est un nouveau "schisme du langage" (J.Moingt) qui se produisit même entre "orthodoxes". Pour ou contre les deux natures? Cela rappelle le combat autour de l'homoousios nicéen.

     Les divisions sont attisées par les rivalités politiques. Aujourd'hui encore, certaines de ces ruptures ne sont pas encore réconciliées.

     L'occident se rallia sans difficulté à Chalcédoine.

     L'orient resta divisé en trois groupes:

                                               - Les monophysites (gens attachés non pas à Eutychès, mais au langage monophysite de Cyrille.

                                               - Les nestoriens (aux marches de l'empire).

                                               - Les chalcédoniens, qui reprirent difficilement le dessus.

     La déposition de Dioscore d'Alexandrie (le fauteur de troubles et l'instigateur du "brigandage d'Ephèse - 449) et l'acceptation du langage "dyophisite" de Léon, causèrent une grande émotion en Egypte et en Palestine. Une foule de moines se souleva; ils s'implantèrent dans de nombreux sièges épiscopaux. A la mort de l'empereur Marcien (457), une révolte se produisit en Egypte, puis en Syrie, sous Sévère d'Antioche (+528).

     -L'Hénotique (Acte d'union) de l'empereur Zénon, en 482, se veut un compromis. C'est en fait un abandon de Chalcédoine. Le pape Félix III, retranche de sa communion Acace de Constantinople et toute l'Eglise d'orient soumise à l'Hénotique: un schisme qui durera 33 ans! Un sombre présage.

     -L'Ecole d'Edesse, en Perse, se sépare de Constantiniple et passe à Nisibe pour constituer l'Eglise nestorienne, favorable à Théodoret de Cyr réhabilité à Chalcédoine. Les chalcédoniens le suspectaient encore.

     - Après l'empereur Anastase qui fait retour au monophisisme sous l'influence de Philoxène de Mabbough et de Sévère d'Antioche, l'empereur Justin promulga en 518 un édit enjoignant à tous les évêques de reconnaître le Concile de Chalcédoine. La réconciliation avec Rome suivra en 519.

     - Justinien, empereur en 527, sera le type du prince théologien et césaropapiste. Il lancera une suite d'interventions dogmatiques maladroites. Sa politique autoritaire mamènera les juifs et les païens. Son idée centrale: réconcilier les monophysites tout en tenant Chalcédoine. Son activité théologique conduira à Constantinople II, en 553.

 

Bilan patristique

     . On a vu qu'il a fallu l'apport de la théologie latine (Tertullien) pour réaliser la formule de foi de Chalcédoine, par l'entremise de Léon, évêque de Rome et successeur de Pierre. Une conclusion peut être tirée: l'Eglise est une, conduite par l'Esprit-Saint qui se sert des expressions orientales et occidentales pour confesser sa foi. Un seul "poumon" ne peut à lui seul oxygéner tout le corps du Christ  D'où l'importance pour chacun d'être à l'écoute de l'autre.

     . L'autorité romaine s'est affermie considérablement sous Léon (+460). Il eut l'art des formules précises et ajustées en s'appuyant sur l'Ecriture et sur le Symbole de Nicée, c'est à dire sur la Tradition vivante, source de toute autorité apostolique. La méthode deviendra la règle dans les tentatives suivantes pour définir la foi. Les débats suivants l'illustreront (voir 4ème partie).

 

 

Fin de la Troisième Partie