Le péril arien, la réponse nicéenne (325) et
leurs suites: confession de la divinité du Fils et de l'Esprit.
Après
313 (Edit de Milan), le christianisme entre dans une existence légale. Il
devient même, avec la conversion de l'empereur Constantin, la religion
officielle de l'Empire Romain. Entre 313 et 392 (Edit de Théodose interdisant
les cultes païens), l'Eglise passe du statut de persécutée à celui de
"persécutrice". C'est le siècle du ralliement en masse des païens à
la foi, mais aussi la recherche de la perfection chrétienne dans la vie
monastique - nouvelle forme de "martyre" - , par la fuite au désert.
C'est
une période de maturation théologique intense. La réflexion de l'Eglise portera
moins sur "le Mystère de l'Economie" (le comment du salut de l'homme)
que sur la contemplation réflexive du "Mystère de Dieu en tant que
tel". C'est l'heure des débats théologiques en Synodes et Conciles ou
assemblées d'évêques confrontant leur expression de la foi à l'aune de la Regula fidei. Les évêques sont devenus
des personnages importants. certains cédèrent à la tentation d'inféodation au
pouvoir impérial; d'autres furent fidèles aux exigences de l'Esprit et furent
de grands saints ainsi que d'éminents "Docteur" de la foi.
Mais
cette réflexion sur le Mystère intra-trinitaire ne se situe pas au seul niveau
de la spéculation pure. L'enjeu en est perçu pour la réalité même du salut de
l'homme, de tout l'homme et de tous les hommes. "La motivation
sotériologique reste primordiale dans l'élaboration des dogmes trinitaire et
christologique" (B.Sesboué, DDS, p.236).
Comment
l'unicité de Dieu, dogme premier de la révélation biblique (cf. Dt 6),
devait-elle être comprise? Question capitale. Et la divinité du Fils, comme
celle de l'Esprit, allait être mise en question, tant l'affirmation trinitaire
semblait contredire le monothéisme biblique comme celui qui devenait l'objet de
la philosophie grecque.
La
question de la divinité du Fils occupera presque tout le IVème s. Elle est
d'abord posée par Arius.
a) Les débuts du conflit: Arius et
Alexandre à Alexandrie:
-
la prédication d'Arius, diacre d'Alexandrie, provoque des réactions hostiles.
Né en Lybie, comme Sabellius, vers 260, il fut disciple de Lucien d'Antioche,
vers 280;
-
A Alexandrie, Arius avait pris parti pour l'évêque schismatique Mélèce. Puis
comme diacre, il avait eu des difficultés de rapports avec son évêque Pierre
d'Alexandrie. Le successeur de ce dernier, Achillas, réconcilie Arius avec
l'Eglise et l'ordonne prêtre. Le successeur d'Achillas, Alexandre, le nomme à
l'église de Baucalis, dans le quartier du port. Arius est apprécié pour sa
science des Ecritures et son zèle pastoral.
-
Le conflit de départ est "paroissial". Les fidèles s'émeuvent
d'entendre leur curé prêcher un Fils de Dieu "créé dans le temps".
Ils en appellent à l'évêque. Un débat public a lieu. Arius s'explique.
Alexandre lui demande de renoncer à son opinion. Arius accuse Alexandre de
sabellianisme.
-
La doctrine d'Arius se répand rapidement. Il a des amis (on dirait aujourd'hui
des "supporters") jusqu'en Asie mineure: Eusèbe de Nicomédie, par ex.
Nicomédie est ville impériale.
-
Alexandre réunit en 320 un synode local d'évêques d'Egypte et de Lybie à
Alexandrie, qui excommunie Arius. Arius se réfugie en Palestine, puis à
Nicomédie.
-
Le trouble est grand et devient un problème politique. Constantin, vainqueur de
Licinius en 324, décide de convoquer un concile. Ce sera le premier concile
oecuménique.
-
La Thalie (le Banquet), est l'oeuvre principale d'Arius; on peut y juger de sa
doctrine.
b) La doctrine d'Arius: une conviction
"monarchienne"
L'Eglise
anté-nicéenne ne s'était pas habituée au "subordinatianisme". C'est
la forte tension autour d'un point reconnu comme central, aux yeux d'une foi
qui se veut réfléchie, qui explique la profondeur et la durée de la crise
arienne.
La
pensée d'Arius s'inscrit dans un véritable subordinatianisme pour des raisons
religieuses et rationnelles. Deux convictions l'habitent:
(1)
L'unité de Dieu
Elle
est une donnée biblique et un a priori philosophique. Elle s'inscrit dans la
tradition monarchienne. Dieu est unique, inengendré, éternel. Or, le Verbe a
été engendré. Il ne peut donc être à la fois engendré et inengendré, Verbe et
Dieu. D'ailleurs il ne peut y avoir deux "Inengendrés" (deux Dieux).
Or, l'éternité de Dieu est liée à son caractère inengendré. Donc, le
Verbe, engendré par hypothèse, ne peut être éternel. Le dire co-éternel au Père
serait le dire co-inengendré, ce qui est contradictoire. Il n'était donc pas
avant d'avoir été engendré: il eut un commencement. Corrélativement, Dieu était
Dieu avant d'être Père.
Le
Fils a été créé, engendré, soit avant tous les temps, soit à l'origine d'une
durée propre aux êtres intelligibles (des "siècles" sans fin). Mais
il a été engendré par la volonté du Père et non de sa substance. En réalité, il
a été produit à partir du néant (voir en // les "prolations" - suite
de partages - des gnostiques valentiniens). Paul de Samosate, au IIIème s.,
avait repris cette idée de partage et avait été à l'origine de la condamnation
par les synodes d'Antioche de 264-269 du terme "consubstantiel". Ce
terme était donc lourdement grevé lorsque se réunira le Concile de Nicée.
Le
Fils a donc été engendré au sens général où tout vient de Dieu. Il appartient
au devenir. Il a été créé, fondé; c'est une créature supérieure: "Le
Seigneur m'a créée au commencement de ses voies" (Pr 8,22). Le Fils nous
est tellement supérieur qu'il mérite bien d'être appelé Dieu; mais en réalité,
c'est un Dieu "fait"; au regard du Dieu unique, inengendré et Père,
c'est une créature. Ainsi en témoigne la lettre d'Arius à Eusèbe de Nocomédie:
"L'évêque ne cesse de nous harceler et de nous pourchasser toutes
voiles dehors; il nous a chassés de la ville comme des athées, sous prétexte
que nous ne faisons pas chorus avec lui quand il déclare en public: 'Un Dieu
éternel, un Fils éternel: en même temps un Père, en même temps un Fils; le Fils
coexiste avec Dieu sans être engendré; il est toujours-engendré, non devenu par
génération, et Dieu ne précède le Fils, ni d'une pensée, ni d'un atome de
temps: un Dieu éterenel, un Fils éternel; le Fils vient de Dieu même'.
[...] Quant à nous, qu'est-ce que nous disons, pensons, avons enseigné
et enseignons? Que le Fils n'est ni inengendré, ni une partie de l'inengendré,
et qu'il ne provient non plus d'aucun substrat: c'est par volonté et conseil
qu'il a eu l'existence avant les temps et les siècles; il est plein de grâce et
de vérité, il est Dieu, Fils unique, immuable; et avant d'avoir été engendré
(cf. Pr 8,25), ou créé (cf. Pr 8,22), ou établi (cf. Rm 1,4) ou fondé (cf. Pr
8,23), il n'était pas; car il n'était pas inengendré.
Or nous sommes persécutés pour avoir dit: 'Le Fils a un commencement,
mais Dieu est sans commencement'. Voilà pourquoi nous sommes persécutés, et
aussi parce que nous avons dit: 'Il est à partir du néant'. Nous avons parlé
ainsi, étant donné qu'il n'est ni une partie de Dieu, ni provenant d'un
substrat".
Les
formules de la Thalie d'Arius, sont encore plus vivement frappées:
« Dieu n'était pas dès toujours Père, mais il y eut un moment où
Dieu était seul et n'était pas encore Père; c'est plus tard qu'il est devenu
Père.
Le Fils n'était pas dès toujours; car puisque tout est devenu à partir
du néant, le Fils de Dieu lui aussi est du néant. Et puisque tout est créatures
et oeuvres devenues, lui aussi est créature et oeuvre. Et puisque tout n'était
pas encore auparavant, mais est survenu, pour le Verbe de Dieu lui aussi, il y
eût un moment où il n'était pas, et il n'était pas avant qu'il devienne: il a
un commencement d'être » (Dans Athanase, Discours contre les ariens,
I,5).
Le
Fils est donc de l'autre côté de la différence absolue qui sépare Dieu de la
créature. Mais il est si haut placé, qu'il peut servir d'intermédiaire.
(2)
L'autre conviction d'Arius est d'ordre christologique
Le
Verbe du Père, inférieur à Lui, préexistant à notre monde et aux anges, mais
capable de changement, s'est uni à une chair humaine, à titre d'instrument, de
telle façon qu'il joue dans cette chair le rôle de l'âme qu'il remplace.
L'arianisme s'inscrit dans le schéma "Logos-sarx" (diff. du schéma Logos-anthropos). Le Christ se déclare
lui-même inférieur au Père (Jn 14,28); il Le considère donc comme seul vrai
Dieu (Jn 17,3; Mc 10,18). Il est sujet à l'ignorance et aux passions de
l'humanité (Mc 13,32; Jn 11,33.39).
Ainsi,
Arius rend compte de l'Ecriture (partiellement). Il croit avoir levé l'aporie
du Mystère trinitaire. Il y a bien un seul et unique Dieu; le Fils et l'Esprit,
selon lui, sont ses premières créatures.
c) La réunion du Concile de Nicée (325)
De
250 à 300 évêques sont convoqués et réunis par Constantin - sans avis de Rome .
Le chiffre des "318" Pères est symbolique. Il renvoie aux 318
serviteurs d'Abraham (Gn 14,14). La représentation de l'occident est minime: 4
évêques, dont Osius de Cordoue, représentant de Rome, et deux prêtres de la
délégation romaine. Le pape Sylvestre, invité, décline l'invitation à cause de
son âge.
Trois
sphères d'influence se conjuguent: Antioche, Alexandrie et Rome.
Les
questions à traiter: - l'affaire
arienne;
-
la question de la date de Pâques;
-
des points de discipline ecclésiastique.
Les
actes du Concile comportent:
-
une confession de foi et un canon dogmatique;
-
19 canons disciplinaires;
-
une "Lettre aux Egyptiens".
C'est
le Symbole de l'Eglise de Césarée qui fut choisi comme formulation de départ.
Il reçut plusieurs additifs, car il pouvait être interprété en un sens
arianisant. 17 Pères s'y opposèrent, mais Constantin menaça d'exil les
récalcitrants: 2 évêques seulement résistèrent jusqu'au bout...et furent
exilés.
(1)
La définition de Nicée avec les additifs au Symbole de césarée (les
additifs sont en italiques):
"Nous croyons en un seul Dieu [...]
et en un seul Seigneur Jésus-Christ, le Fils
de Dieu, engendré du Père, unique engendré,
c'est à dire de la
substance du Père (tout'estin ek tès ousias tou Patros), Dieu de Dieu, lumière de
lumière, vrai Dieu de vrai Dieu,
engendré non pas
créé (gennèthenta ou poièthenta) consubstantiel au Père (homoousion tô Patri)
par qui tout a été fait, ce qui est dans le
ciel et ce qui est sur la terre, [...]
et en l'Esprit Saint".
On
trouvera le texte intégral en grec avec traduction française dans H.R. Drobner,
pp.264-265.
(2)
Le canon dogmatique (anathématisant les expressions ariennes):
"Il était un temps où il n'était pas.
Avant d'avoir été engendré, il n'était pas.
Il est devenu à partir de ce qui n'était pas,
ou d'une autre hypostase, ou d'une autre substance".
On
remarquera la synonymie entre "hypostase" et "substance".
Ce sera une source de confusion par la suite.
d) Le tournant de Nicée, évènement
dogmatique.
.
C'est la première fois que dans une définition dogmatique entrent des mots qui
ne viennent pas de l'Ecriture. Fallait-il ainsi "encombrer" le
Symbole de la foi? Cependant, le dogme ecclésial est bien un acte
d'interprétation de la Parole de Dieu, consignée dans l'Ecriture. Et B.Sesboué
peut affirmer: "Quand le conflit entre foi et raison semble résolu au
profit exclusif de la raison, il est alors urgent d'employer des mots nouveaux
pour conserver le sens ancien et pour résoudre en vérité le conflit ainsi
soulevé... L'hellénisation du langage de la foi est mise au service de la
déshellénisation de son contenu" (DDS, p.249).
.
Homoousios veut dire: le Fils se
tient sur le degré d'être du Dieu transcendant. Ce que nous disons du Dieu
transcendant, nous devons aussi le dire du Fils. Nicée rend compte de la
signification du kérygme christologique. Mais il fallait encore plus.
"Consubstantiel" peut être considéré comme "l'embryon" de
tout le discours dogmatique (Friedo Ricken).
a) Trois phases en 50 ans de conflit
(325-381)
(1)
Du vivant de Constantin (+337)
-
Des évêques retirent leur signature des Actes de Nicée (Eusèbe de Nicomédie,
Théognis de Nicée).
-
En 328, les partisans d'Eusèbe, arianisants ou ariens déclarés, rentrent en
grâce auprès de l'empereur. Arius est même réhabilité, après avoir fait une
déclaration biblique et traditionnelle sans conséquence.
-
Des machinations s'organisent pour éliminer de leurs sièges des "nicéens"
comme Eustathe d'Antioche, Marcel d'Ancyre, soupçonnés de sabellianisme. Le
jeune Athanase, successeur d'Alexandre, est déposé en 335 au Concile de Tyr
réuni sous la présidence d'Eusèbe de Nicomédie; déposition sous le prétexte
qu'Athanase refusait de réintégrer Arius dans son Eglise. Paradoxe assez
scandaleux: Arius est réadmis à la communion tandis qu'Athanase...part en exil
à Trèves.
-
En mars 336, Arius meurt; l'empereur le suit peu après (337).
(2)
Seconde phase: sous les empereurs Constance et Constant (337-361).
-
Constance, successeur de Constantin en orient, soutient le mouvement arien qui
s'amplifie.
-
Constant, en occident, protège l'orthodoxie nicéenne.
-
La résistance à Nicée s'organise: .
Conciles à participation mixte (Antioche 341; Sardique 344); .
Conciles à tendance arienne déclarée (Antioche 344; Sirmium 349-50; 351).
-
Mais Constant meurt en 350. Constance va s'employer à refaire l'unité de
l'empire autour de l'arianisme jusqu'en 361, avènement de Julien dit
"l'apostat".
-
Le pape Libère et osius de Cordoue sont exilés. Hilaire de Poitiers aussi,
après le concile local de Béziers (356). Athanase subit le même sort à
plusierus reprises.
-
En 360, la vistoire arienne semble acquise en orient. Il convient de lire la
description que fait Basile de Césarée dans son Traité du S.E., XXX,76-77: il
emploie l'image suggestive d'une "bataille navale où personne ne sait plus
qui est qui"... Jérôme résume ainsi la situation:
"Alors le mot substance fut aboli: la
condamnation de la foi de Nicée fut proclamée de toutes parts. La terre entière
gémit et s'étonna d'être arienne"...(Dialogue entre un Luciférien et un
orthodoxe, 19).
-
Les multiplications de formules de foi prolifèrent lors de synodes locaux;
certains sont franchement ariens, d'autres peuvent être considérés comme
orthodoxes en ce qu'elles disent, mais ambigües en ce qu'elles taisent. On
recourt souvent aux catégories grecques pour éliminer le
"consubstantiel". La formule Iv de Sirmium (mai 359) décide de rejeter
toute formulation non scripturaire:
"Le Fils est semblable en tout au Père
...Quant au nom de substance...il a été
décidé de le laisser de côté et qu'il ne serait désormais absolument plus
question de substance à propos de Dieu".
La
crise arienne, on le voit, est en grande partie "un schisme du
langage" (J.Moingt).
(3)
Troisième phase: la scission arienne (357-380)
-
En 361, Julien devient empereur et rend aux Eglises chrétiennes toute leur
liberté religieuse. Les évêques exilés rentrent chez eux. Mais les héritiers de
l'arianisme deviennent de plus en plus radicaux.
-
La seconde génération arienne, avec Aèce et Eunome, entend donner à l'arianisme
un fondement doctrinal, rationnel, et irréfutable. Les tenants de ce parti
professent que le Fils est "dissemblable" (anomoios) du Père. D'où leur nom d'anoméens. Ils dominent
encore à Sirmium en 357.
-
Cependant, le gros de la troupe des arianisants se rapproche des nicéens avec
Basile d'Ancyre: sorte de "tiers-parti" arien qui, au concile
d'Ancyre de 358, confesse non pas le "consubstantiel" nicéen, mais le
"de substance semblable" (homoiousios).
Cette formule ne se distingue de l'homoousios
nicéen que par un iota. Ce sont les
"homéousiens".
Les
ralliements à Nicée se multiplient à partir de 362. Nous verrons dans la
troisième partie la suite de cette "crise nicéenne" et sa solution
dans l'élaboration de la formule trinitaire.
b) Athanase, le défenseur de Nicée
-
Athanase est le cadet d'Arius de près de 40 ans! Il s'engagera dans la lutte
anti-arienne progressivement. Né en 299, il fut élu archevêque d'Alexandrie en
remplacement d'Alexandre alors qu'il a à peine 30 ans.
-
Sa vie d'évêque est mouvementée: 5 exils successifs, au gré de la politique
impériale. De retour de son exil de Trèves, en 335, il écrit ses "Traités
contre les ariens" (338-350), et sa "Lettre sur les décrets de
Nicée":
.
Dans le premier Traité, Athanase montre que le discours arien repose sur une confusion entre devenir et génération.
En Dieu, une génération éternelle est tout à fait pensable. Mettre en cause
l'éternité de la génération du Fils c'est en fait s'en prendre à l'éternité de
la paternité du Père.
.
Dans le second Traité, il se livre à plusieurs exégèses sur la divinité du Fils
en lien avec l'économie du salut. Il réfute en particulier l'interprétation des
textes invoqués par les ariens (Héb 3,2; Ac 2,36; Pr 8,22). Et Athanase
discerne, dans la doctrine d'Arius, l'évanouissement
de la médiation du Christ. Si le Fils est Dieu par grâce, il ne peut nous
faire participer à sa filiation. "Arius m'a volé mon Sauveur!",
aurait dit Athanase:
"L'homme, rattaché à une créature,
n'aurait pas été divinisé si le Fils n'avait pas été Dieu véritable; et l'homme
n'aurait pas pu se tenir en présence du Père, si celui qui avait revêtu le
corps n'était pas son Verbe par nature et véritable. Et de même que nous
n'aurions pas été libérés du péché et de la malédiction, si la chair revêtue
par le Verbe n'était pas une chair humaine par nature (car nous n'aurions rien
eu de commun avec quelque chose d'étranger
à nous), de même l'homme n'aurait pas été divinisé si ce n'était par le Verbe
né du Père par nature, véritable et propre du Père, qui était devenu chair.
Voilà pourquoi une telle union est advenue:
pour unir celui qui est homme à celui qui apartient par nature à la divinité,
pour que le salut de l'homme et sa divinisation soient assurés" (Traité
contre les ariens, II,70).
Si
la Christ doit nous diviniser, il doit être vrai Dieu et vrai Fils. Il faut
donc respecter le nom de Fils que lui donne l'Ecriture: le mot
"engendrer" est réservé au Fils; celui de "faire", aux
créatures. En Col 1,15, "Premier-né de toute créature", doit donc se
référer à l'humanité du Christ. Les autres noms du Fils, Sagesse, Verbe,
Puissance, Main, ont en eux-mêmes la signification de Fils et c'est toujours
lui qu'ils visent. Ces mots désignent celui qui est du côté du Créateur.
Les
mots nouveaux comme "de la substance du Père", sont suggérés par
l'Ecriture: Ps 109,3 ("De mon sein je t'ai engendré"); Jn 8,42
("C'est de Dieu que je suis issu"); Jn 1,18 ("Le Fils unique qui
est dans le sein du Père").
Les
Ecritures imposent le terme "consubstantiel" quand elles parlent à la
fois de générationet d'indivision (Jn 10,30; 14,10).
Athanase
justifie donc ces termes à la lumière du sens ancien des mots scripturaires, et
le refus que les ariens opposent aux mots est en fait un refus de la doctrine:
"...S'ils refusent d'admettrent ces mots
comme nouveaux et étrangers, qu'ils admettent la doctrine que le concile veut
exprimer par ces mots et qu'ils jettent l'anathème sur ceux que le concile a
anathématisés; [...] mais je ne doute pas qu'ayant accepté la doctrine du
concile, ils n'approuvent aussi les mots eux-mêmes[...]. Ce fut justement la
raison pour laquelle les mots de cette sorte ont été institués.
Et puis, su quelqu'un fait une étude
attentive, il reconnaîtra que, même si ces mots ne sont pas ainsi dans les
Ecritures, du moins la doctrine qu'ils expriment s'y trouve réellement"
(Lettre sur les décrets de Nicée, n°21).
Conclusion: Dans ce débat, Athanase a
conscience d'exposer une foi qui demande à la raison humaine de s'ouvrir à des
perspectives nouvelles afin d'en découvrir l'intelligence, tandis que les
ariens "sont persuadés que ce qu'ils ne peuvent concevoir, ne peut pas être"
(Seconde Lettre à Sérapion, II,1).
c) La contribution d'Hilaire de Poitiers
-
Ce n'est qu'après 337 (mort de Constantin) que l'occident prêta vraiment
attention à la controverse arienne (M.Simonetti). Constant laissait libres les
évêques, tandis que Constance avait pris délibérément le parti des ariens. Mais
la venue d'éveques exilés d'orient, puis la mort de Constant (350) et
l'unification forcée de Costance sous la bannière de l'arianisme, modifièrent
les données docrinales et politiques. Constance provoque divers conciles en
occident qui excluent les nicéens et signe des décrets d'exil. Hilaire, évêque
vers 350, en est une victime (cf. Concile de Béziers, 356).
-
356-360: 4 années d'exil en Phrygie qui lui permirent d'approfondir la question
docrinale, de confronter les définitions de foi et d'en informer ses collègues
occidentaux (cf. De synodis), et de
prendre la mesure de l'enjeu. Il se convinquit de deux points importants:
.
Le mystère trinitaire était menacé du côté arien, certes;
.
Il l'était aussi du côté du monarchianisme sabellien.
La
réponse à ce double danger ne passait pas nécessairement par le
"consubstantiel" nicéen. Elle pouvait aussi s'exprimer par la formule
"homéousienne" (de substance semblable) dont Basile d'Ancyre était le
chef de file. Hilaire fréquente ces milieux. Il écrit alors son Traité sur la
Trinité (voir SC 443). Il était préparé à cette tâche par sa "lecture de
l'Ecriture" (voir son De Mysteriis,
sorte de charte de l'exégèse typologique et spirituelle; SC 19bis)), et par son
activité contemplative et pastorale antécédente (voir son "Commentaire sur
Mt"; SC 254 et 258). Jean Doignon a bien montré dans son "Hilaire
avant l'exil" (E.A. 1971), les incidences entre le Com./Mt et le De Trinitate.
-
Rentré en occident en 360, il est accueilli triomphalement; il préside le
concile de Paris en 361 dont les décisions doctrinales furent modérées mais
nettes. Il rédigera dès son retour un "Contre Constance", puis un
Commentaie sur les Psaumes (57 Psaumes seront commentés, dont le long Ps. 118;
voir SC 344 et 347).
-
Le De Trinitate mérite une mention
toute particulière. Composé en 12 Livres dont le contenu . expose la position catholique sur la
divinité du Fils, en développant une catéchèse sur le Père, le Fils et le S.E.;
. réfute les thèses ariennes
par l'Ecriture (A. et N.T.), en partant de la "Thalia" d'Arius qu'il traduit en latin;
.
répond aux objections ariennes sur l'infériorité apparente du Fils, ses
souffrances et ses humiliations (surtout en Trin.X).
Hilaire
aborde donc les aspects christologiques de la doctrine trinitaire. Son discours est toujours et
inséparablement anti-arien et anti-sabellien. Il fallait sans doute cet
occidental pour rendre compte, sans parti pris, du Mystère trinitaire. Il
prépare les "élévations" sur le Mystère de S.Augustin (qui citera
Hilaire au début de son "Traité sur la Trinité"):
"...Certains corrompent le mystère de la
foi évangélique au point de nier la génération du Dieu Fils unique sous le
pieux prétexe d'affirmer un Dieu unique (ce sont les sabelliens). Il y aurait
donc extension plutôt que descente dans un homme; et celui qui a été fils de
l'homme au temps où il a assumé la chair n'aurait pas toujours été et ne serait
pas Fils de Dieu; il n'y aurait pas dans son cas naissance d'un Dieu, mais du
même proviendrait le même. Une descente dans la chair en ligne continue
préserverait, pensent-ils, inviolable la foi en un seul Dieu: le Père s'étirant
jusqu'à la Vierge serait devenu en naissant un fils pour lui-même. D'autres (et
il s'agit là des ariens) par contre (car il n'y a pas de salut sans le Christ,
qui était dès le principe Dieu Verbe auprès de Dieu) ont nié la génération pour
professer seulement une création: pas de génération, qui rendrait possible un
Dieu véritable, mais une création qui signifierait un Dieu illusoire [...]. En
substituant, dans le vocabulaire et dans la foi, une création à la véritable
génération, ils le rendraient séparable du vrai Dieu, subordonné, créé,
incapable de s'arroger la perfection divine que ne lui a pas donnée une
génération véritable" (De Trin.I,15-16).
-
Le De synodis, écrit dans le contexe
des conciles de Rimini (en Italie) et de Séleucie (en orient) datés de 359,
permis de faire saisir aux occidentaux que le "consubstantiel"
pouvait être entendu dans une acception sabellienne, et que les
"homéousiens" pouvaient être plus "nicéens" que certains
partisans acharnés de l'homoousios.
Cependant, Hilaire fera aussi découvrir aux "homéousiens" que la
réception du "consubstantiel" nicéen permettait de rendre compte plus
parfaitement du Mystère intra-trinitaire.
Se
reporter au "Dossier" pour découvrir quelques grands textes hilariens
significatifs de l'exégèse et de l'herméneutique du "théologien des
Gaules". On trouvera aussi dans H.R. Drobner, un excellent résumé du
contenu du De Trinitate, pp.276-279.
d) La réception du Concile de Nicée
-
Il aura fallu 50 ans (325-381) à l'ensemble des chrétiens pour qu'ils acceptent
le nouveau langage rationnel qui exprimait la foi. C'est le temps de la
"réception": une réalité ecclésiologique (voir Y.Congar, RSPTh 56,
1972, p.370). Elle ne s'oppose pas à la légitimité ni à l'autorité d'un
concile. C'est un mouvement nécessaire d'aller et de retour entre le peuple
chrétien et le magistère ecclésial.
-
C'est le temps de l'émergence de
l'ecclésiologie conciliaire. Le Concile de Nicée a su prendre des mesures
concernant l'organisation de l'Eglise universelle.
-
Mais Nicée demeure quelque chose de singulier: il est un "concile
oecuménique"; ce qui est nouveau pour son temps (voir "Lettre
d'Athanase aux évêques africains"). On assiste là au passage progressif
d'une autorité de fait à une autorité de droit. Le Concile a confirmé la foi des Apôtres, en fidélité à l'Ecriture.
Après 381, Nicée sera considéré comme la pierre de touche de l'orthodoxie. Il
sera la référence dogmatique essentielle dans le conflit qui opposera Cyrille
d'Alexandrie et Nestorius de Constantinople.