Rappel:
- l'économie, c'est la manière dont Dieu réalise son dessein de salut
dans l'histoire des hommes.
-
la théologie, c'est
traditionnellement le discours sur Dieu contemplé (theôreô/theôria) dans la Révélation qu'Il fait de Lui-même comme
Père, Fils et Esprit-Saint.
Par
le dogme trinitaire, les chrétiens se distinguent des adeptes des deux autres
grandes religions monothéistes, le Judaïsme et l'Islam (cf. * Réflexion de la
Mère d'Edith Stein: "Mais pourquoi cet homme - Jésus - s'est-il prétendu
être Dieu?"; **Le verset coranique autour de la base de la coupole de la
mosquée El Aksa, proche de
l'esplanade du Temple: "Qu'ils ne disent pas - les chrétiens - qu'ils sont
Trois!" - Père, Fils et Esprit).
L'Incarnation
serait impensable si Dieu n'avait pas un Fils. Dans sa réflexion, l'Occident en
viendra donc à préciser la notion de "Personne" en Dieu distinguée de
celle de "nature", ce que l'Orient avait été plus précoce à faire. La
confession de la Trinité est la conséquence de la certitude, tirée de
l'Ecriture, que Dieu, l'Etre même (Ex 3,14), ne peut être "solitaire"
s'Il est l'Amour même (1 Jn 4,8). Tous les autres dogmes chrétiens
(Incarnation, Rédemption etc...) prennent leur source dans le Mystère
Trinitaire. Le Dogme Trinitaire est le mystère d'un seul Dieu en trois
Personnes. Mais cette formulation est tardive (fin IVème s.). Chez les Pères
anté-nicéens, il se trouve différemment exprimé, mais déjà contemplé (theôreô).
N.B.: Ce
5ème § de la Première Partie du cours pourrait tenir lieu de réponse au P.
Boismard, après parution de son livre décevant: "A l'aube du
Christianisme; le Christianisme avant le Dogme"; Cerf 1999. Les critiques
principales peuvent se ramener à 3:
(1)
Le P. Boismard donne le même sens aux formules messianiques de l'A.T. trouvées dans le N.T. qu'elles
avaient dans l'A.T., sans reconnaître une évolution de sens sous l'effet d'une
relecture dans la lumière de Pâques. Pourtant cette relecture, les Apôtres
eux-mêmes l'ont effectuée (cf. Ac 2 etc...).
(2)
Le P. Boismard en reste à une lecture scripturaire "plate", se
refusant à reconnaître le bien fondé et traditionnel d'une lecture typologique,
allégorique (spirituelle et mystique) de l'Ecriture. Il semble ignorer la
réalité symbolique.
(3)
Le P. Boismard oppose foi des
premières communautés chrétiennes et dogmes
constitués pour l'essentiel au IVème s., laissant supposer qu'il n'y a rien ,
ou à peu près, entre le Concile de Jérusalem (49) et Chalcédoine (451). Or cet
entre-deux est le temps de la maturation et du développement de la Docrine
chrétienne à partir de la relecture des Ecritures. Cette première partie du
cours pourrait confirmer ce phénomène du "développement" et de
l'explicitation de la foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme.
Les
premiers chrétiens ont vécu de la foi trinitaire, sans la formuler clairement,
en confessant le Symbole et en célébrant les sacrements "de la liberté
chrétienne"[cf. M.Jourjon, "Les sacr. de la lib. chr.",
collection Rites et symboles, Cerf 1970 (?)]. L'opposition des hérésies (fin
IIème s.) a stimulé la recherche de formulations plus précises en conformité
avec le vécu chrétien.
Nous
présenterons 3 tentatives de réflexion sur le Mystère trinitaire aux IIème et
IIIème s.:
-
celle d'Hippolyte de Rome (+vers 235) [Philosophoumena
ou Syntagma; Contra Noëtum]
-
celle de Tertullien (+ après 220) [Contre Praxéas]
-
celle d'Origène (185-253) [Traité des Principes; Com./Jn; Homélies; Entretiens
avec Héraclide; com/Rm].
En
conclusion, nous évoquerons la question du "subordinatianisme" des
Pères anté-nicéens.
a) Le Monarchianisme adoptianiste
-
Irénée, vers 180, parle déjà de l'adoptianisme des Ebionites (cf. A.H. 19,1),
pour lesquels le Xt est un" simple homme" (psilos anthropos = un homme prosaïque), né de Joseph et de Marie,
adopté par Dieu comme son Fils. Il aurait été élevé à la dignité de Fils de
Dieu sans l'être depuis toujours.
-
Eusèbe de Césarée parle aussi de Théodote le corroyeur "qui, le premier (à
Rome) a dit que le Christ est un pur homme" (psilos anthropos). Il fait mention d'autres adoptianistes célèbres:
Paul de Samosate (condamné au Concile d'Antioche en 268) et de Photin de Sirmium
(+ vers 350) [cf. Eusèbe de C., H.E. VII,27-30].
Mais
le plus important fut le monarchianisme "unitarien".
b) Le Monarchianisme unitarien et
modaliste
Le
monarchianisme (de monè, unique, et
de archè, principe): c'est une sorte
de monothéisme absolu. Il est ambivalent, car il peut être orthodoxe ou
hétérodoxe, selon ce que l'on met sous ce mot.
Le
modalisme est une doctrine qui, au nom du monothéisme, élimine le nombre en
Dieu, c. à d. qu'il nie en Dieu l'existence de trois Personnes éternellement distinctes.
On parlera bien de Père, de Fils et d'Esprit-Saint, mais sans y voir davantage
que trois modes pour Dieu d'entrer
en relation avec le monde. Le même Dieu se manifeste, dans l'histoire, sous des modes différents.
Le
Dieu "modaliste" sera dénoncé par Basile de C. au IVème s., comme le
Dieu "aux multiples visages" (polyprosôpon)
[Lettre 210,3].
Les
représentant de cette tendance unitariste stricte sont Noët (que réfutera Hippolyte), Praxéas
(contredit par Tertullien) et Sabellius
(qui donnera son nom au monarchianisme hérétique).
Histoire de la
crise monarchienne au IIIème s.:
- Vers
180, Noët prêche à Smyrne. La crise éclate au sein de l'Eglise, en réaction
contre Marcion et les gnostiques qui parlent d'un "autre Dieur" et de
"deux Dieux". La réaction "unitarienne" de Noët lui fait
dire, rapporte Hippolyte:
"Le Christ est lui-même le
Père et c'est le Père qui est né, qui a souffert et qui est mort" (Elenchos IX,10).
C'est
là l'expression même du "patripassianisme": Noët s'appuie pour
affirmer cela sur 3 versets de l'Ecriture qui serviront de base à
l'argumentation d'Origène: Jn 10,30; 14,9 et 14,10.
-
Peu après, à Rome, en réaction contre Montan, Praxéas reprend la
doctrine de Noët:
"Il chasse la Prophétie (de
Montan) et introduit l'hérésie; il met le Paraclet en fuite et le Père en
croix" (Tertulien, contre Prax. 1,5).
Tertullien
combattra l'hérésie à Carthage. Pour Praxéas, qui se distingue en cela de Noët,
le Père souffre, mais "avec le Fils":
"Il est l'Esprit-Père
descendu dans la Chair-Fils, née de Marie" (Contre Prax. 29,5)
La
pensée de Praxéas est finalement proche de l'adoptianisme. Comme pour Noët, le
Xt est un homme sur lequel est descendu l'Esprit divin.
-
Vers 220, fleurit à Rome Sabellius, un lybien, condamné par le pape
Calliste (+220). Il sera le sujet d'une controverse entre Denys de Rome et
Denys d'Alexandrie.
-
A Nicée (325), Sabellius sera invoqué lorsque la distinction des
Personnes en Dieu semblera menacée. Ce sera le fond de la théologie de Marcel
d'Ancyre (+375). A contrario, la résistance au mot "consubstantiel"
viendra de ce que l'on le soupçonnera d'avoir un sens sabellien.
N.B.: Le
terme "monarchie", cher aux orientaux, demeure un terme
authentiquement chrétien. Il est correctement utilisé par Justin, Théophile
d'Ant., Tertullien. Il exprime la vraie foi chez Denys de Rome, Basile et les
deux Grégoire, Cyrille de Jérusalem. La "monarchie" est alors le mystère du Père, unique principe et origine
du Fils et de l'Esprit.
Il
convient de mesurer l'enjeu du sabellianisme. Il en existe des mouvements
rémanents qui confinent à une sorte d'"agnosticisme théologique": on
invoque alors la transcendance de Dieu pour refuser toute valeur critique au
langage humain. L'Ecriture et la Tradition seraient considérées comme utilisant
un langage pluripersonnel pour mieux nous toucher en prenant des images
"personnalisées". La Révélation ne serait alors que
"fonctionnelle" (voir H. de Lubac, "La foi chrétienne",
Aubier 1970, pp.113-114). Rien de réel ne lui corresponderait en Dieu. Une
telle interprétation met en cause le principe essentiel de la Révélation: Dieu se révèle à nous tel qu'Il est. Il
y a correspondance entre les "économies" trinitaires et la Trinité
dans son Mystère. C'est là l'essentiel de la foi chrétienne et tout son
réalisme.
La
réfutation du monarchianisme hérétique affronte la question du nombre en Dieu.
a) Justin. La question de
l'"autre Dieu"
"Cette Puissance que la
Parole prophétique appelle aussi Dieu... et Ange, n'est pas comptée
nominalement seulement, comme la lumière et le soleil, mais elle est
numériquement quelque chose d'autre (arithmô
hétéron)... Cette Puissance a été engendrée du Père par sa Puissance et sa
Volonté, mais sans amputation, comme si l'être (ousia) du Père avait été divisée à la manière des objets que l'on
partage ou que l'on coupe... Le feu auquel s'allument beaucoup de feux, n'est
pas divisé, mais reste le même" (Dial.128,4).
b) Hippolyte. Le rapport
invisible/visible, Verbe/Fils
La
réfutation de Noët par Hippolyte rappelle Irénée et annonce Tertullien. Le
fondement de la foi est cherché par hippolyte dans les Ecritures lues en
Eglise. Si Dieu peut être dit "seul" et "multiple", c'est
parce qu'ayant en Lui le Verbe et l'Esprit-Saint:
"Dieu...était seul (monos) et n'avait rien de contemporain à
Lui-même... Mais tout en étant seul (monos),
Il était multiple (polys), car Il
n'était pas sans Raison (alogos) ni
Sagesse (asophos) sans puissance ni
Décision; mais tout était en Lui ett Lui était le Tout. Et quand Il voulut,
comme Il voulut, Il engendra son Verbe (Logos),
par le moyen de qui Il fit tout aux temps fixés par Lui" (Contre Noët,
10).
C'est
la grande nouveauté de l'Evangile. Proche de Théophile d'Ant. quant à
l'engendrement du Verbe par le Père, Hippolyte insiste sur le rapport
caché/révélé:
"Son Verbe (Logos) qu'Il tenait en Lui-même et qui
était invisible au monde créé, Il le rend visible. L'énonçant d'abord comme
voix et l'engendrant comme Lumière issue de Lumière, Il émit comme Seigneur
pour la Création sa propre Intelligence (nous),
et celle-ci, qui était d'abord visible à Lui seul et invisible au monde créé,
Il la rend visible, afin que le monde, en la voyant grâce à cette épiphanie,
puisse être sauvé" (Contre Noët, 10).
Hippolyte
essaie encore, maladroitement, de marquer le lien entre "l'économie du
mystère" (cf. Eph 3,9) qu'il applique au Xt en référence à la
Résurrection, et "le mystère de l'économie" par lequel s'étant
incarné et "enhumanisé", le Père était dans le Fils, et le Fils dans
le Père (ibidem 4).
Le
lien entre la confession du Dieu unique et les "économies" sera au
coeur de la théologie de Tertullien.
-
Tertullien (+vers 225) inaugure,
contre Praxéas le monarchanien, un nouveau discours. Son "Contre
Praxéas" est le premier traité de théologie trinitaire proprement
spéculative. Malgré un tempérament de feu et une indépendance de langage peu
commune (voir le livre de Jean Steinman, "Tertullien"), le grand
africain ne s'affranchit pas de la Tradition vivante. Il entreprend même de
défendre la foi des simples que troublent les hérétiques. Son passage au
montanisme, amorcé dès 207, définitif en 213, "n'a sans doute pas eu dans
son esprit la gravité que l'idée de schisme connote aujourd'hui"
(J.Wolinski). Adepte de la "nouvelle Prophétie" que proclamait
Montan, il aidera l'Eglise - qu'il a quittée -, dans sa lutte contre Praxéas.
Joseph Moingt, grand connaisseur de Tertullien (voir sa "Théologie trinitaire
de Tertullien", IV tomes), n'hésite pas à reconnaître en lui un
"homme de Tradition" et "un authentique Père de l'Eglise"
(J.Moingt, TTT III, p.1091).
a) La prise en compte du
"Dieu Un" (unité de substance et Trinité)
Dans
la première partie du Contre Praxéas (ch 1-10), Tertulien confronte les données
de la foi avec les exigences de la raison, en réponse aux objections des
adversaires.
(1)
La "monarchie": première difficulté
Les
partisans de Praxéas accusent leurs adversaires de "polythéistes":
"Vous prêchez deux et même trois Dieux!" (Contr. Prax. 3,1).
Tertullien répond que la monarchie véritable n'exclut pas la Trinité:
"Pour moi, qui connais aussi
le grec, la 'Monarchie' ne signifie pas autre chose que le commandement d'un
seul. Mais cela n'implique pas que la 'Monarchie', parce qu'elle est 'd'un
seul', ou bien prive ce dernier de Fils, ou l'empêche de se donner un fils, ou
l'empêche d'administrer son pouvoir unique (monarchia)
par qui bon lui semble" (Contr.Prax; 3,2).
Ensuite,
Tertullien afirme adroitement qu'en se référant aux "économies", il
ne fait que se soumettre au bon vouloir de la "monarchie" de Celui
qui a librement choisi de s'adresser à nous par le Fils et l'Esprit. Rejeter
les "économies" (envoie du Fils et de l'Esprit), c'est rejeter la
"monarchie":
"Vois si ce n'est pas plutôt
toi qui détruis la "monarchie", toi qui renverses sa disposition et
l'économie (dispositionem et
dispensationem) telle qu'elle a été établie en autant de noms que Dieu l'a
voulu" (Contr. Prax. 4,2).
Avoir
un Fils ne prive pas le Père de sa seule autorité:
"Mais moi qui ne fais venir
le Fils de nulle part ailleurs que de la substance du Père, un Fils qui ne fait
rien que la volonté du Père, qui a reçu de lui toute puissance, comment
puis-je, entoute bonne foi, détruire la "monarchie" que je garde dans
le Fils, à lui transmise par le Père? Ce que j'en dis, qu'on l'entende
également du troisième degré, car je tiens que l'Esprit ne vient de nulle autre
part que du Père par le Fils" (ibidem
4,1).
Dire
que les Trois sont un, ne signifie pas encore que les Trois Personnes sont un seul Dieu, mais seulement
qu'elles font un seul Dieu. Cela
suffit à maintenir l'affirmation biblique de l'unicité de Dieu, mais ce n'est
pas encore dire que les Trois existent comme un seul (d'après J.Moingt, "L'Homme
qui venait de Dieu", p.129).
(2)
Les comparaisons montanistes
"La véritable 'émission' (probolè), gardienne de l'unité, nous la
tenons en disant que le Fils a été proféré hors du Père, mais non séparé. Car
Dieu a proféré le Verbe (Sermo),
ainsi que le Paraclet l'enseigne lui-même, comme la racine (promeut) la
branche, et la source le fleuve, et le soleil le rayon; car ces espèces sont,
elles aussi, des 'émissions' (probolai)
de ces substances d'où elles sortent... Mais ni la branche n'est séparée de la
racine, ni le fleuve de la source, ni le rayon du soleil, pas davantage de Dieu
ne l'est le Verbe (Sermo)"
(Contr. Prax.8,5).
-
Tertullien reprend ces 3 images montanistes pour montrer que le Père et le Fils
sont "deux choses, mais unies (coniuntae)
et tenant ensemble (cohaerentes)".
La distinction des termes va de pair avec leur unité sur la base d'une unité de substance (cf. Contr. Prax. 8,6).
-
Un principe commande toute la théologie de Tertullien: l'affirmation que
"Dieu est corps".
"Qui niera que Dieu soit
corps, même si Dieu est esprit? Car l'esprit est un corps d'un genre propre,
dans sa propre configuration" (Contr. Prax. 7,8).
C'est
la notion de "corps-subtil" qui est là invoquée. Pour qu'un être
existe, il faut qu'il ait une certaine "corporalité".
-
Autre constante de la pensée de Tertullien: le rapport entre le
"caché" et le "révélé". Avant leur manifestation, le
fleuve, la branche, le rayon de soleil, existaient déjà, mais cachés dans la source, la racine, le
soleil. De même, le nombre existe depuis toujours en Dieu, mais caché, jusqu'à sa manifestation dans
les "économies".
b) La démonstration du nombre en Dieu;
"dispensation"-économie et disposition.
"Dieu est unique avec un mode
de disposition que nous appelons 'économie', tel que ce Dieu unique a aussi un
Fils, son propre Verbe (Sermo) qui
est sorti de Lui" (Contr. Prax. 2,1).
-
Tertullien hérite de la tradition asiate (oikonomia,
monarchia). L'oikonomia renvoie au dessein de salut de Dieu réalisé par les
missions du Fils et de l'Esprit. Mais l'"économie"
des missions, manifeste une "disposition" interne au sein de l'unique
"substance" divine, et cette "disposition" est trinitaire,
ce qui est le tout de la démonstration de Tertullien contre Praxéas.
Altérité
et "disposition" dans la substance une :
-
L'originalité de Tertullien est d'avoir résolu l'antagonisme du nombre et de
l'unité par le concept de "disposition":
"Ce n'est pas par la
diversité que le Fils est autre (alius)
que le Père, mais par la 'distribution', ni par la division, mais par la
'distinction'...Le Père est en effet la substance totale (tota substantia), tandis que le Fils est une dérivation et une
portion du tout (deriuatio totius et
portio)... Avec raison le Seigneur s'est servi de ce mot (alius), dans le cas personnel du
Paraclet, pour signifier, non la division mais la disposition, en disant: 'Et
il vous enverra un autre Paraclet'
(Jn 14,16) (Contr. Prax. 9,1-3).
"En
Dieu", dit-il encore mais cette fois dans le Contre Marcion III,2-3,
"rien n'est subit, car tout ce qui vient de Lui a été disposé".
-
Tertullien déploie dans sa démonstration tout un vocabulaire de la
particularité: les notions de degré (gradus),
d'espèce (species), de forme (forma):
"Trois, ils le sont non par
le statut (status), mais par le degré
(gradus), ni par la substance (substantia) mais par la forme (forma), ni par la puissance (uirtus) mais par l'espèce (species)" (Contr. Prax. 2,4).
Quant
à la "forme", elle est le principe d'individuation de l'être
spirituel. Tertullien s'en sert pour préciser le statut des
"Personnes" divines au sein de la même substance.
c) De la christologie à la
Trinité éternelle
Si
Tertullien, sans nier l'éternité du Verbe, ne l'appelle "Fils" qu'à
partir de sa sortie du Père, il commence
à envisager un engendrement du Verbe comme Sagesse à l'intérieur du Père.
(1)
La naissance du Fils à l'extérieur, comme "sortie" du Père
C'est
dans l'Apologeticum 21,14 que l'on
trouve la première mention du vocabulaire de la "probolè" (émission). Les monarchiens le reprochent à
Tertullien; mais celui-ci prouve que le Verbe est véritablement
"engendré":
"S'il est engendré, reconnais
l'émission, expression de la vérité" (C. Prax. 8)
L'émission
ou "sortie à l'extérieur", prouve la distinction numérique. Et la
reconnaissance d'un "engendrement à l'intérieur" ouvre de nouvelles
perspectives.
(2)
L'engendrement du Fils à l'intérieur du Père, comme Sagesse
-
Dans le Contre Hermogène, la Sagesse, antérieure à la création (Pr 8,22), n'est
cependant pas dite "éternelle" par Tertullien; il lui attribue en
effet une origine.
-
Dans le Contr. Prax., par contre, Tertullien déclare:
"(Même lorsque Dieu n'avait
pas encore émis son Verbe-Sermo) Il
le tenait au-dedans de Lui-même, avec et dans sa Raison, méditant et disposant
silencieusement avec Lui-même ce qu'Il allait bientôt dire par le Verbe"
(C. Prax. 5,4).
-
L'idée d'un second inter-locuteur en Dieu prend son essor (cf. C. Prax. 5,6-7).
Et notre discours intérieur en est une certaine image (S.Augustin reprendra la
comparaison).
-
A propos de l'Ecriture (Pr 8,22), une réflexion proprement théologique a été
amorcée.
(3)
La procession de l'Esprit-Saint
-
Tertullien étend systématiquement au S.E. ce qu'il adit du Fils (Athanase et
les Cappadociens reprendront le processus)
"Parce qu'adhérait déjà à
Dieu une seconde Personne, son Verbe (Sermo),
et une troisième, l'Esprit dans le Verbe,...(Dieu) parlait à ceux avec qui Il
faisait l'homme (Gn 1,26) et à qui Il le faisait semblable, au Fils qui devait
revêtir l'homme, à l'Esprit aussi qui devait le sanctifier; Il leur parlait
comme à ses ministres et assistants, en vertu le l'union de la Trinité"
(C. Prax. 12,3).
Ce
texte montre bien la position (le "statut") de l'E.S. dans la
disposition trinitaire. Il est "dans le Fils", comme le Fils était
"dans le Père" avant le temps.
-
L'E.S. procède "du Père par le Fils": "Je tiens que l'Esprit ne
vient de nul autre que du Père par le Fils" (C. Prax. 4,1). C'est une
annonce lointaine de Constantinople I (381): "Il procède du Père".
Conclusion
sur Tertullien:
La
théologie de Tertullien se fonde sur une correspondance entre
l'"économie" et le mystère trinitaire. La Trinité, selon Tertullien, n'est pas seulement "économique" - comme le pensait von Harnack -. elle est
aussi, dans la pensée du grand africain, "Trinité
immanente"
Les
"économies" ne réalisent pas la distinction mais la manifestent. Le
terme de "disposition" est un des mots clés qui résument le paradoxe.
L'intention créatrice de Dieu est éternelle. L'acte de son intelligence et la
disposition de sa bonté ne sont sujets à aucun commencement:
"La bonté suprême [du Créateur] qui,
évidemment, n'est pas soudaine, n'est pas le fait d'une stimulation
accidentelle et provoquée de l'extérieur, comme si on devait en rapporter
l'origine au moment où elle se mit à créer. Si en effet c'est elle qui a établi
le commencement à partir duquel elle se mit à créer, elle n'a pas eu elle-même
de commencement, puisqu'elle l'a produit.
Sa bonté n'a pas été soumise au temps, étant
antérieure au temps, elle qui a créé le temps [...]. On devra la concevoir
éternelle, innée en Dieu, perpétuelle, et par là digne de Dieu" (Contr.
Marcion II,3,3-5).
Dieu
pense le monde "depuis toujours, à cause de sa bonté" (ibidem).
Tertullien
est aussi un témoin de la foi au Christ Fils de Dieu fait homme:
"Tu ne saurais être sage
(Marcion) si tu n'es pas foi en ce monde, en croyant aux folies de Dieu [...].
Pourquoi détruire ce déshonneur nécessaire à la foi? [...]. Le Fils de Dieu a
été crucifié? Je n'ai pas honte puisqu'il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est
mort? Il faut y croire puisque c'est absurde. Il a été enseveli, il est
ressuscité: cela est certain puisque c'est impossible" (La Chair du
Christ, 4,2-3).
"Nous voyons dans le Christ
une double constitution (statum), qui
n'est pas confusion mais conjonction (non
confusum, sed coniunctum) dans une unique personne, Dieu et l'homme Jésus (in una persona deum et hominem Iesum)"
(C. Prax. 27,11).
L'expression
"sans confusion" sera reprise par Léon le Grand (Tomos à Favien) et par le Concile de Chalcédoine (451).
Il
manque encore à Tertullien le concept métaphysique de la "personne"
qui donne à sa ligne de pensée un accent "nestorien" (juxtaposition
de deux sujets dans le Christ). Néanmoins, Tertullien dégage les notions de
"substance" et de "personne": ce qui est un apport
considérable.
4) Origène et la théologie du Verbe (Logos) de Dieu
Au
IIIème s., les deux auteurs de la réflexion théologique en orient sont Clément d'Alexandrie et Origème: deux
représentants éminents de l'Ecole d'Alexandrie, d'une théologie marquée
par un certain platonisme, une exégèse à prévalence allégorique, et une
christologie du Verbe (Logos) de
Dieu.
Indications bibliographiques:
-
Pour Clément d'Alex., voir les volumes des S.C. déjà parus, en particulier
"Le Protrptique" (SC 2bis), et "Les Stromates" V, VI, VII
(SC 278-279, SC 446, SC 428); un bonne introduction pour Clément est le livre
du Père Cl. Mondésert, "Clément d'Alex.".
-
Pour Origène, voir Pierre Nautin, "Origène sa vie et son oeuvre", Beauchesne
1977; Marguerite Harl, "Origène et la fonction révélatrice du Verbe
incarné", Seuil 1958.
a) Origène et les débuts de
la théologie savante
(1)
Un précurseur: Clément d'Alex. (voir supra)
Le
Fils-Verbe est conçu comme un intermédiaire entre le Père transcendant au-delà
de tout, et le monde d'ici-bas marqué par le multiple (influence du
Moyen-platonisme). Mais le fond de sa pensée est chrétien (les "Extraits
de Théodote" l'ont, de ce point de vue, déservi):
"Dieu est amour et c'est par
amour qu'Il nous est devenu visible. Ce qu'il y a d'ineffable en Lui est le
Père. Le grand signe qu'Il donne de son amour, c'est celui qu'Il a engendré de
Lui-même. Et le fruit né de l'amour, c'est l'amour" ("Quel riche sera
sauvé?", 37,1-4).
(2)
La physionomie théologique d'Origène (d'après J.Wolinski, "Le Dieu
du salut", p.206)
«… C’est
Origène surtout qui a marqué cette époque. Il fut avec Plotin, l’esprit le plus
universel de son temps. Comparée à son œuvre, celle de ses prédécesseurs fait
figure d’un simple prélude[1] . Il aida l’Eglise à s’ouvrir au
monde et à ses interrogations. Il réorganisa l’Ecole d’Alexandrie pour en faire
un lieu de recherche théologique. Il est l’initiateur de la « critique
textuelle » de la Bible avec la réalisation des Hexaples, immense
compilation sur six colonnes du texte de la LXX, du texte hébreu, de sa
transcription en lettres grecques et de trois autres versions grecques (Aquila,
Symmaque et Théodotion). Son œuvre immense est en partie perdue, ou conservée
seulement dans des traductions latines. Contesté déjà de son vivant, objet de
controverse après sa mort, il sera condamné au Vème Concile œcuménique de
Constantinople (553). Mais les travaux H. Urs von Balthasar, H. de Lubac, J.
Daniélou et H. Crouzel, l’ont largement réhabilité, en soulignant l’orthodoxie
de sa foi, mise à part sa théorie de la préexistence des âmes. Son
« subordinatianisme » relève d’un phénomène qui touche tous les Pères
anténicéens. Il a été cité huit fois par le Concile Vatican II, signe d’estime
incontestable[2].
Le
Traité des principes (Peri Archôn), qui lui valut d’être soupçonné
d’hérésie, n’existe que dans une traduction latine de Rufin, avec quelques
rares fragments grecs, dont quelques uns proviennent du dossier anti-origénien
de Justinien (543). Son autre grande œuvre est le Commentaire sur S. Jean,
dont il ne reste que IX livres sur les XXXII qui ont dû être écrits. Parmi ses
œuvres, on retiendra encore le Commentaire du Ct des Ct, les VIII livres
du Contre Celse et le court Entretien avec Héraclide, récemment
découvert (1941) ».
(3) Règle de foi et théologie savante:
Origène
commence son "Traité des principes" en déclarant que la vérité est le
Christ lui-même, qui a dit: "Je suis la Vérité" (Jn 1,14) et qui a
parlé par les Prophètes et les Apôtres. L'enseignement de ces derniers est
transmis dans l'Eglise. Origène l'appelle "tradition apostolique" ou
"tradition ecclésiastique" et en expose le contenu en 9 points:
1- Un seul Dieu, créateur de toutes choses;
2- Le Christ Jésus, son incarnation, sa mort, sa résurrection et son
enlèvement au ciel;
3- L'Esprit Saint, qui a parlé par les Prophètes;
4- L'âme et la vie éternelle;
5- La résurrection des morts;
6- Le libre-arbitre;
7- Les anges, bons et mauvais;
8- Le commencement du monde;
9- L'inspiration divine des Ecritures (P.A. Préf.2,4-8).
Suit
la "charte" de la théologie savante:
"Les saints Apôtres,
lorqu'ils ont prêché la foi au Christ, ont transmis très clairement à tous les
croyants [...] tout ce qu'ils ont jugé nécessaire. Mais les raisons de leurs
assertions, ils ont laissé la tâche de les rechercher à ceux qui mériteraient
les dons les plus éminents de l'Esprit (cf. 1 Co 12,8) [...]. Ils ont affirmé
l'existence d'autres réalités, mais ils n'ont pas parlé de leur manière d'être
ni de leur origine, assurément pour que dans la suite les plus zélés, par amour
pour la Sagesse, aient de quoi s'exercer" (P.A. 3).
(4)
Préexistence des âmes et Mystère Pascal
-
Ce thème est platonicien mais aussi présent dans des écrits juifs (cf. Com/Jn
I,20 - 22 -§119).
-
C'est le thème de la chute des âmes et de leur remontée: l'esprit (nous), en s'éloignant de sa dignité,
s'est appelé "âme" (psychè,
de psychros = froid).
-
Les âmes ont eu un commencement. Elles ont existé en Dieu avant de venir
ici-bas. Par la contemplation, elles puisaient en Dieu leur incorruptibilité
qui les faisait "esprits" (pneumata).
Tombant, en se détournant de Dieu, l'âme s'est "refroidie". Mais elle
conserve sa liberté de choisir encore le bien.
-
Le Christ opère cette descente (kénosis)
et cette remontée dans son Mystère Pascal, rejoignant l'homme tombé pour le
relever et le ramener vers le Père.
-
Se conformer au Christ par la pratique des vertus, pratique rendue possible par
le don de l'Esprit, c'est se conformer au Christ ressuscité.
-
Origène distingue deux résurrection: (1) celle de notre décision de foi
baptismale; (2) celle qui sera la résurrection générale de tous dans la chair
(Com/Rm V,9).
-
Le Mystère Pascal s'actualise donc en ceux qui s'ensevelissent avec le Christ
pour ressusciter avec lui chaque jour, préparant ainsi la "troisième
Pâque" (Com/Jn X,18). qui sera le "troisième jour" dans le
nouveau ciel et sur la terre nouvelle. Car la résurrection du Christ embrasse
le mystère de la résurrection du corps du Christ tout entier.
-
Certaines formules d'Origène peuvent paraître "docètes" (cf. Com/Jn
X,37); car pour lui l'homme dans le Christ "n'est plus un homme". Il
est homme en devenir vers la nouvelle création. Mais le Verbe revenu à
l'"état primitif" auprès de Dieu (Jn 1,1), n'a pas renié son corps.
Il l'a seulement fait entrer dans le mystère de la résurrection. L'homme à la suite du Verbe fait chair, est
invité au même parcours.
-
La
recherche du sens "spirituel" de l'Ecriture est tout entier au
service de cette montée pascale.
b) deux affirmations appuyées
sur l'Ecriture:
(1) l'immatérialité de
Dieu
(2) la génération
éternelle du Fils.
(1)
L'immatérialité de Dieu
Une
lecture à la lettre de l'Ecriture entraîne une représentation de Dieu
anthropomorphique. A cette perception "matérialiste" de Dieu, Origène
enseigne que Dieu est asômatos, sans
corps, et d'une "nature spirituelle":
"C'est un privilège de la
nature de Dieu, Père, Fils et S.E., qu'on puisse comprendre leur existence sans
substance matérielle et sans l'association d'un ajout corporel" (P.A.
I,6,4; cf. II,2,2; IV,3,15).
Toutes
les autres créatures - même les anges - sont en relation avec un corps. Cette
affirmation de la pure immatérialité de
Dieu entraîne l'incompatibilité avec les "émissions" (prolationes) gnostiques, c. à d. de
toute génération en Dieu comprise de façon corporelle:
"Ils (les gnostiques) mettent
en morceaux la nature divine et divisent Dieu le Père dans son essence...ce qui
est non seulement d'une extrême impiété mais encore de la dernière
sottise" (P.A. I,2,6).
(2)
La génération éternelle du Fils
C'est
à partir de cette affirmation de base qu'est affirmée pour la première fois la génération éternelle de la Sagesse,
identifiée au Fils. Il est impossible d'imaginer que Dieu le Père n'ait
pas, depuis toujours, engendré sa Sagesse, selon Pr 8,22:
"...Dieu est toujours Père de
son Fils unique, né de Lui, tenant de Lui ce qu'il est, sans aucun commencement
cependant" (P.A. I,2,2).
La
Sagesse est dite engendrée non plus par probolè
(sortie) hors de Dieu au moment de la création, mais depuis toujours: elle s'identifie purement et simplement avec le
Fils (cf. Com/Jn VI,38). Et non seulement le Fils est engendré "depuis
toujours", mais il est "sans cesse engendré":
"Voyons ce qu'est notre Sauveur:
'Rayonnement de gloire' (he 1,3); le rayonnement de gloire n'a pas été engendré
une fois pour toutes (hapax) de
manière à n'être plus engendré; mais aussi longtemps que la lumière est
génératrice de rayonnement, aussi longtemps est engendré (gennatai) le 'rayonnement de la gloire de Dieu' [...]. Le Sauveur est sans cesse engendré - ce
qui lui fait dire: 'Avant toutes les collines Il m'engendre' (Pr 8,25), non pas
avant toutes les collines Il m'a engendré, mais bien: 'Avant toutes les collines Il m'engendre'" (Hom./Jér. IX,4).
Remarque: La référence à Pr 8,22-31
rappelle que la "génération éternelle" du Fils n'est pas encore
considérée au plan intra-trinitaire, mais encore en rapport à la création du
monde. Génération du Fils et création du monde sont envisagées conjointement en
Dieu, un Dieu "qui éternellement est dans la joie":
"Dieu le Père a toujours été,
et Il a toujours eu un Fils unique qui est appelé en même temps Sagesse [...].
Cette Sagesse est celle qui faisait toujours la joie de Dieu quand Il eut
achevé le monde, pour que nous comprenions par là que Dieu toujours se réjouit.
Dans cette Sagesse, qui était toujours avec le Père, la création était toujours
présente en tant que décrite et formée, et il n'y a jamais eu de moment où la
préfiguration de ce qui allait être ne se trouvait pas dans la Sagesse"
(P.A. I,4,4; cf. Com./Jn XIX,22, §§146-147).
Il
s'agit ici de la création du monde intelligible existant éternellement dans le
Verbe. Et cependant, Origène n'en parle pas moins d'une création "à partir
du néant" (ex nihilo), ayant
commencé dans l'être.
(3)
Engendré "comme la volonté procédant de l'esprit"
De
la notion d'image, Origène passe à la notion d'imitation:
"Si 'tout ce que fait le
Père, le Fils le fait pareillement' (Jn 5,19), puisque le Fils fait tout comme
le Père, l'image du Père est formée dans le Fils (deformatur in Filio) qui assurément est né de Lui comme une volonté
de Lui, procédant de l'intelligence (uelut
quaedam uoluntas eius ex mente procedens) [...]. C'est ainsi que l'être
subsistant du Fils (subsistentia Filii)
est engendré par Lui" (P.A. I,2,6).
Eternellement
le Père veut son Fils en lui faisant connaître sa volonté; éternellement le
Fils acquiesse à la volonté du Père qu'il ne cesse de contempler. Et le
"retournement" (la tournure) du Fils vers le Père - qui est à la
racine de son hypostase de Fils - , ne s'arrête pas au Fils; ce
"mouvement" vers le Père est communiqué à ceux qui, n'étant pas fils
par nature, le deviennent par grâce (cf. Hom./Jér IX,4).
Ainsi,
ceux qui sont agis par l'Esprit (cf. Rm 8,14), font, comme le Fils, la volonté
du Père et deviennent de plus en plus "fils".
c) Du Père, "Bonté en soi", au
Fils, "Image de la Bonté".
(1)
Origène, comme Tertullien, a connu les premières hérésies trinitaires de type
"monarchianiste" et de type "adoptianiste". Deux
exemples: (a) "Entretien avec Héraclide" (SC 67, pp61-63); (b)
Com./Jn II,2 (2) §16 (SC 120, p.217).
(2)
Origène envisage l'existence distincte du Fils et du Père en même temps que
leur unité. "Sous quel rapport ils sont deux, et sous quel rapport les
deux sont un Dieu unique (eis Theos)",
se demande-t-il dans l'Entretien avec Héraclide (n°2). Il pense trouver la
preuve de la distinction à partir de la relation "image-modèle":
"Le Sauveur...est l'Image de
la Bonté de Dieu (cf. Sg 7,26), mais non le Bien-en-soi (autoagathon). Et peut-être que le Fils lui aussi est bon, mais non
bon-tout-simplement. Et de même qu'il est l'Image du Dieu invisible (Col 1,15),
et pour cela Dieu, sans être Celui dont le Christ lui-même dit: 'Afin qu'ils te
connaissent, Toi, le seul vrai Dieu (Jn 17,3), de même il est l'Image de sa
Bonté, mais non comme le Père identique au Bien" (Lettre à Ménas, SC 253,
note 75, pp.53-55).
-
Le moyen utilisé par Origène pour réfuter le modalisme sans nier la divinité du
Fils, est d'accepter ce principe Plotinien - mais déjà utilisé par Ammonios
Saccas, le maître d'Origène en philosophie - selon lequel "tout être
parfait engendre comme une coupe qui déborde un être qui lui ressemble, mais lui
est inférieur et par là s'en distingue" (cf. Ennéiades VI,7,17).
-
Le rayonnement est lumière comme le soleil dont il émane, et c'est pourquoi le
Fils est bien "Dieu". Il n'y a pas dans le Fils d'autre Bonté que
celle qui est dans le Père, et il est appelé son Image "parce qu'il ne
vient pas d'ailleurs que de cette Bonté qui est le Principe" (P.A.
I,2,13). Mais le rayonnement n'est que l'Image du soleil, et c'est pourquoi il
s'en distingue. Il y a donc un certain
"subordinatianisme" chez Origène mais non hétérodoxe, car il
envisage toujours le Fils, même dans sa préexistence, comme en relation aux
créatures.
(3)
"Dieu" avec l'article défini (o
Theos), et "Dieu" sans article défini (Theos):
-
En Jn 1,1, Origène lit: "Au commencement...le Verbe était auprès de Dieu (pros ton Theon), et le Verbe était Dieu
(Theos)". Selon lui, l'Apôtre
emploie l'article lorsqu'il désigne l'Inengendré; il omet l'article lorsqu'il
parle du Verbe, l'Engendré (cf. Com./Jn XIII, §§152-153; Sc 222, p.115).
- Origène distingue d'abord le Père de
"tout ce qui a été déifié par participation". Puis il distingue entre
le Fils et le reste de la création; le Fils est alors appelé "Premier-Né
de toute créature" (Com./Jn II,2,(2), §17).
La
"participation" à Dieu que semble partager le Fils avec la créature,
ne l'équipare pas à celle-ci. Origène affirme avec force - contre les
gnostiques - que le Fils est Fils par nature. Mais
son être filial, bien qu'indépendant de notre existence, n'en est pas isolé: Il
reçoit et fait participer:
-
|
Dieu, Le Père frontière hétérodoxe |
Le Fils Dieu, Le "Premier-Né de toute créature" frontière hortodoxe |
Les créatures
libres, "dieux"
par grâce Nous et les créatures |
-
Pour Origène, il y a distinction et non pas "frontière".
(4)
La distinction "un-multiple", et la théologie des
"dénominations" (épinoiai)
Origène
s'inscrit dans la tradition chrétienne qui confesse un "monthéisme
pluriel" dont l'homme n'est pas exclu.
-
Les épinoiai ou
"dénominations" désignent, dans le Christ, des aspects particulier de
son être qui, tout en étant substantiellement "un" (P.A. IV,4,1),
comporte cependant une réelle diversité, par les manifestations multiples de la
Bonté insondable du Père.
-
Finalement, tous les biens annoncés par l'Ecriture s'identifient à Jésus: richesses
infinies de "celui en qui toute la plénitude de la divinité s'est plu à
habiter corporellement" (Col 2,9; cf. Com./Jn I,10 (11) §60; SC 120,
p.91).
-
Dieu, comme Dieu, est impossible à circonscrire. Il est "aperigraptos". C'est le Fils qui,
pourvu de "délimitation" (périgraphè),
constitue la délimitation de la Puissance divine et l'Image du Père, qui
devient accessible grâce à l'humanité du Fils. Inconnaissable (agnôtos) en Lui-même, le Père est
connaissable et participable en son Fils, sa première et éternelle
"auto-délimitation". "Le Fils est la mesure du Père",
écrivait déjà S.Irénée (A.H. IV,4,2). Image du Père invisible, Image de sa
Bonté, Fils de la Charité du Père (P.A. IV,4,1), le Fils nous révèle le Père à
partir de l'oeuvre du salut et particulièrement dans le mystère de la croix:
"Il faut oser dire que la
bonté du Christ a paru plus grande et plus divine et vraiment à l'image du Père
quand il s'est abaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort et à la
mort de la croix, plutôt que de regarder son égalité avec Dieu comme un butin
(jalousement gardé)" (Com./Jn I,32 (37) §231).
d) La théologie du Saint
Esprit à la lumière de Jn 1,3:
"Par
lui (le Logos) tout s'est fait, et
rien de ce qui s'est fait ne s'est fait sans lui".
-
Avec Tertullien, Origène fait partie des tous premiers théologiens à tenter une
réflexion approfondie sur l'Esprit Saint. Il se réfère d'abord à la Règle de
foi qui, sur le Saint Esprit, se prononce ainsi: (1). L'Esprit est associé aux
deux autres Personnes de la Trinité; (2). Mais la question de son origine reste
ouverte (cf. P.A. Préf. IV).
-
Pour les motifs qui militent en faveur du caractère divin de l'Esprit, le plus
important est qu'il est associé aux deux autres Personnes dans la célébration
du baptême (P.A. I,3,1-4).
-
Quant à la question de l'origine de l'Esprit Saint, à la lumière de Jn 1,3,
Origène se demande si ce verset s'applique aussi à l'Esprit, et il répond
affirmativement; cf. Com./Jn II,10, (6), §§75 et 76:
§75:
rapport du S.E. avec les autres créatures: Il leur est en tout supérieur;
§76:
rapport du S.E. au Fils = "il participe aux dénominations du Christ".
Et l'intervention du Fils dans la venue à l'existence éternelle de l'Esprit,
est affirmée.
-
Pour les héritiers d'Origène, au IVème s., la dépendance de l'Esprit par
rapport au Fils va de soi en raison de Jn 1,3. Mais les ariens et
pneumatomaques en tireront que, puisque le Fils est une créature, l'Esprit ne
peut qu'en être une.
-
L'origine de l'Esprit remonte-t-elle jusqu'au Père? L'Esprit Saint, par
l'intermédiaire du Fils, tire son origine du Père, et par là, comme le Fils qui
vient du Père, il est "vrai Dieu". Cependant, Origène se concentre
moins sur les relations d'origine que sur la relation entre l'Esprit et la
distribution des "charismata":
"L'E.S. fournit la matière
des dons de Dieu - si l'on peut s'exprimer ainsi - à ceux qui, grâce à lui et
parce qu'ils participent à lui, sont appelés saints: cette matière des dons (hylè tôn charismata) est produite par
Dieu (upo Théou), procurée par le
Christ (dia Xristô) et subsiste selon
l'Esprit (kata pneumatos)"
(Com./Jn II,10 (6), 77; cf. P.A. II,7).
-
L'esprit se fait energeia en nous,
lorsque, moyennant notre collaboration, il actualise les "dons" (cf.
P.A. I,3,5-8 et II,7).
-
L'homme est progressivement assimilé au Christ selon les différentes
"dénominations" de celui-ci, grâce à la présence agissante en nous de
l'Esprit.
e) Origène et les Trois Hypostases
-
Le mot "Hypostase" devient chez lui un mot clé du discours trinitaire
(cf. Com./Jn II,10, (6), 75): "Quant à nous qui sommes persuadés qu'il y a
trois hypostases, le Père, le Fils et le S.E."...
-
Les mots "hypostase", substance (ousia),
substrat (upo keimenon), employés à
propos de Dieu, ont encore des sens très voisins; ils sont presque synonymes.
Ils expriment la réalité concrète.
-
Par rapport à Tertullien, ne présente plus les Trois à partir de la substance
une, identifiée avec Dieu le Père, mais en
eux-mêmes à partir de leur distinction plurielle. Déjà s'amorce la
différence entre l'approche latine et l'approche grecque de l'expression du
Mystère.
-
Trois versets clés: .Jn 10,30 (unité
du Père et du Fils: "Le Père et moi nous sommes un")
.
Jn 14,10 (immanence réciproque du
Père et du Fils: "Le Père est en moi et je suis dans le Père").
.
Jn 14,9 (Le Fils, Image visible du
Père invisible: "Qui m'a vu a vu le Père).
-
C'est l'unité de Dieu dans la pluralité des Personnes qui oriente Origène à
pénétrer le mystère de l'unité entre les hommes, et d'abord entre les disciples
du Christ (cf. Com./Jn I,16 §§92-93.
f) Nouvelles perspectives sur l'Incarnation
(1)
Les deux natures du Christ: le repérage des multiples
"dénominations" du Christ conduit à les reconnaître:
"Il faut d'abord savoir
qu'autre est dans le Christ la nature divine, le Fils unique du Père, et autre
la nature humaine qu'il a assumé dans les derniers temps de l''économie' (P.A.
I,2,1; cf. Cotr. Celse III,28).
(2)
Le Verbe intermédiaire et médiateur:
Le Père Le Christ Les créatures
-
Le Christ est médiateur en tant que "Premier-Né de toutes créatures"
(Col 1,15), c'est à dire de caractère divin. Les logikoi participant au Logos,
participent ainsi à Dieu.
(3)
Le rôle intermédiaire de l'âme du Christ:
-
Origène est le premier à poser, au plan de la sotériologie, le grand principe
repris après lui par Grégoire de Nazianze: "Ce qui n'est pas assumé ne peut pas être sauvé".
"L'homme n'aurait pas été
sauvé tout entier, si le Sauveur n'avait pas revêtu l'homme tout entier" (Entretien
avec Héraclide, 7)
Il
s'interroge sur le "comment" de l'union des deux natures, et propose
comme solution l'âme du Christ, "intermédiaire" entre Dieu et la
chair. Seulement, la perspective de la préexistence de l'âme du Christ qui
adhéra par amour au Verbe et par là mérita de lui être unie de façon
indéfectible, ne peut pas être suivie: aucun mérite antécédent à l'Incarnation
ne peut avoir eu lieu ("L'âme de Jésus a aimé le Verbe", dit Origène
commentant le Ps.44,7-8; "c'est pourquoi elle a été choisie pour être
ointe de sa présence et devenir Christ ici-bas").
-
Cependant, le commentaire origénien sur le "comment" de l'union des
deux natures a cela de positif:
.
il souligne la grandeur du Mystère de l'Incarnation;
.
il développe déjà (Y a-t-il eu un "coup de pouce" de Rufin?) la
"communication des idiomata"
selon laquelle est communiquée à l'humanité de Jésus ce qui est propre à la
divinité, et sont attribués à la divinité les abaissements de l'humanité (cf.
P.A. II,6,3 et 6)
. -
La portée du débat est immense. S'il n'y a qu'un seul corps personnel du Verbe,
nombreuses sont les "incorporations" du Verbe à travers le temps: il
prend corps dans les Ecritures, dans l'Eucharistie, dans l'Eglise rassemblement
des croyants où "le corps du Christ s'achève".
-
Le subordinatianisme des Pères anté-nicéens est à entendre de façon orthodoxe,
puisque pour eux, la référence première est toujours la Règle de foi et la
formule baptismale de Mt 28,19.
-
Le subordinatianisme hétérodoxe, par contre, relève de l'arianisme.
-
Dans son être filial, le Fils est subordonné au Père. Pourtant, il est Dieu
comme le Père est Dieu.
Fin de la Première Partie