La
foi au Christ réssuscité commande cette herméneutique dans la relecture. Il y a
là rupture avec les interprétations juives.
a) Le Mystère pascal,
fondement de l'herméneutique
La
B.N. du salut se résume dans la participation à la résurrection du Christ
"pour son Corps, qui est l'Eglise":
"Si le Seigneur a reçu une
onction sur la tête, c'est afin d'insuffler à son Eglise
l'incorruptibilité" (Ignace d'Ant., Aux Eph.17,1)-"onction sur la
tête"=résurrection.
La
résurrection a touché le Xt, Tête du Corps, et, de la Tête, elle descend sur le
Corps, comme l'huile qui, de la barbe d'Aaron, s'écoule sur le col de ses
tuniques (cf. Ps 132,2).
Par
sa résurrection, le Xt est "établi - oristhevtos
- avec puissance Fils de Dieu" (Rm 1,4), dans son humanité même: en sarki génomévos théos (Ignace, Aux
Eph.7,2). Même idée chez Méliton de Sardes (voir "Sur la Pâque",
2,4,7,9, SC 123, pp.61-65). La raison de croire d'Ignace, c'est l'évènement
pascal de Jésus: "Mes archives à moi, c'est Jésus-Christ; mes archives
inviolables, c'est sa croix, sa mort, sa résurrection, et la foi qui vient de
lui" (Aux Phil.8,2). C'est l'évènement nouveau de Pâques qui motive sa
foi, assise sur un fondement qui précède Pâques et l'annonce: les Ecritures
anciennes.
Chez
Irénée, le Christ ressuscité donne sens aux Ecritures et introduit une
nouveauté dans le monde qui déborde son annonce par les Prophètes. Tous les
Prophètes annonçaient la Passion du Xt, mais "nul d'entre eux n'ouvrit le
Testament nouveau de la liberté" (A.H. IV,34,3). Car cette nouveauté,
c'est le Seigneur Lui-même:
"Il a apporté toute nouveauté
en s'apportant Lui-même en Personne (semetipsum),
ce qui fut annoncé par avance" (A.H. IV,34,1).
b) L'argument des
Prophètes
-
Déjà dans le N.T., il est tenu que
l'A.T. tout entier est une grande prophétie du Xt (cf. 1 Co 15,3.4; Jn 7,38; Lc
24,27-33 et 24,45-47; Jn 5,29; 5,46).
Justin:
-
Avec lui, le recours à l'A.T. considéré comme prophétique du Xt, devient un
argument apologétique; cf. Dial.39,1-3.7 et 90,1: l'accomplissement des
Ecritures se trouve même étendue aux chrétiens (le feront également Irénée,
Clément d'Alex., Origène).
-
L'annonce devient prophétie parce que le Xt la proclame comme telle; son
accomplissement lui donne son sens: cf. Dial.76,6. L'enchaînement
annonce-réalisation, manifeste un dessein de Dieu et permet de le reconnaître
lorsqu'il s'accomplit.
Irénée:
-
Il se situe dans la ligne de Justin: cf. A.H.IV,26,1; Dém. Préd.30.
-
Contre les gnostiques, Irénée entend montrer que le Dieu de l'A.T. est bien le
Père de Jésus, et qu'il n'y a qu'un seul Père et un seul Christ. La preuve par
les Ecritures consiste pour lui à rapprocher systématiquement textes du N.T. et
textes de l'A.T.
-
Sa méthode est le plus souvent binaire: accord des Apôtres et des
Prophètes (A.H.III), accord entre les paroles du Seigneur et celles des Prophètes
(A.H.IV), accord et lien entre le témoignage des Prophètes, celui du Seigneur
et de l'Apocalypse (A.H.V). Là gît la preuve par les Ecritures.
Tertullien:
-
La consonance entre les "déclarations des Prophètes et celles du
Seigneur", constitue pour lui la grande règle d'exégèse (cf. Adv.
Marc.IV,39).
-
Dieu a préparé la Révélation de son Fils dans l'A.T. Dans le "Contre
Praxéas" (l'équivalent d'un De
Trinitate), Tertullien développe les arguments tirés de l'A.T. (ch.11-14)
avant de faire appel au N.T. (ch.15-17).
c) Origène
(1). Vers une gnose
chrétienne du Mystère contenu dans les Ecritures
-
Chez Clément d'Alex., prédécesseur d'Origène
"Les saints mystères des
Prophètes, réservés aux élus et à ceux que leur foi a prédestiné à la gnose, sont
enveloppés de paraboles" (Strom. VI, 15,124-126).
La gnose désigne ici cette
connaissance supérieure du sens profond des Ecritures.
-
Chez Origène, même regard sur l'Ecriture. Pour lui aussi, l'Ecriture est
porteuse du "sens de l'Esprit de Dieu caché dans la profondeur et
recouvert du style narratif ordinaire d'un langage qui vise apparemment autre
chose" (métaphore). Ce sens introduit - lorsqu'il est découvert - à la
connaissance du dessein de Dieu (cf. De
Princ.IV,2,7).
Lire
l'Evangile au niveau du sens ordinaire, ne suffit pas:
"Il s'agit de traduire
l'Evangile sensible en Evangile spirituel, car que vaudrait une interprétation
de l'Evangile sensible si on ne le traduisait pas en Evangile spirituel? Rien,
ou peu de chose, et elle serait le fait du premier venu capable de comprendre
le sens par le mot à mot" (Comm/Jean I,8 - 10 - §44).
(2). Typologie et allégorie
Origène est le représentant
principal de l'exégèse dite "allégorique". Il l'est dans la
perspective de la typologie (idée chère à Jean Daniélou).
Qu'est-ce que la typologie?
C'est un procédé de lecture qui consiste à mettre en rapport une réalité de
l'A.T., appelée "figure" (tupos)
avec une réalité correspondante du N.T. Il peut s'agir d'une personne (Adam
"type" du Christ), d'un objet (le propiciatoire recouvrant l'Arche,
"type" de la Croix), d'un évènement (l'engloutissement de Jonas
pendant trois jours par le monstre marin, "type" de l'ensevelissement
du Xt). Toutes ces réalités sont en lien avec tel ou tel aspect de l'économie
du salut.
Typologie
et allégorie chez S.Paul:
-
Ga 4, 21-31 = Agar, la femme esclave, est typique de l'Ancienne Alliance; Sara,
la femme libre, est typique de la N.Alliance. Cf. v.24: "Ces évènementsont
un sens symbolique - ils sont une allégorie: allègoroumena -; les deux femmes sont les deux Alliances".
-
1 Co 10,6 = les évènements de l'Exode sont des tupoi "pour nous servir d'exemples"..."Ce Rocher,
c'était le Christ".
-
Rm 5,14 = Adam est tupos du Christ,
type et figure de "Celui qui devait venir" (Homo futuri). Christ est "l'anti-type" d'Adam, comme
Marie est "l'anti-type" d'Eve.
Ce
principe herméneutique structurera la pensée des Pères et commandera leur
exégèse, leur prédication, leur compréhension des "mystères" (sacramenta) contenus dans l'Ecriture. La
typologie est un héritage des Prophètes: le premier Exode est
"typique" du second (le Retour d'Exil), lui-même étant tupos de la venue du Royaume de Dieu et
de son Messie (cf. Second Isaïe). Cette typologie, dans l'A.T., est dite
"eschatologique" par G. von Rad.
Dans
le N.T. il y a reprise de la tradition typologique de l'A.T.mais en précisant
bien que l'attente est comblée par l'avènement du Xt. Il s'agit alors de
"typologie christologique"; la prédication apostolique en fait un
constant usage (ex. Ac 4,23-30). Cette typologie christologique se prolonge
elle-même en typologie ecclésiologique ou sacramentaire.
Cette
démarche est celle d'Origène qui l'étend à toute l'Ecriture.
Qu'est-ce que l'allégorie? L'allégorie
est un procédé poétique ou rhétorique par lequel on dit une chose pour en
signifier une autre mais à un niveau plus profond. Le procédé pouvait n'être
pas sans danger. Heureusement, les usages arbitraires sont peu fréquents chez
Origène. L'allégorie n'est pas l'allégorisme sans fondement, et Origène
développe l'allégorie avant tout dans la perspective de la typologie qui
renvoie au dessein divin du salut.
(3). Trois et quatre sens de l'Ecriture
Le
Livre IV du "Traité des Principes" (désormais abrégé De Princ.) est la charte de l'herméneutique
origénienne (SC 268, plus notes SC 269).
-
En De Princ.IV,2,4 se trouve posé le
fondement anthropologique du triple sens de l'Ecriture:
. le sens littéral: il désigne aujourd'hui le sens que
l'auteur inspiréa voulu donner à son texte. C'est souvent déjà un sens
"spirituel". Or, Origène ne l'entend pas ainsi. Pour lui le sens
littéral est le premier sens qui vient à l'esprit lors d'une première lecture.
Il s'identifie à l'histoire, c. à d. à ce qui est raconté.
. le sens moral: il est une transposition du premier sens,
appliqué à l'homme intérieur. Le procédé vient de Philon, interprétant l'A.T..
La vie d'Abraham, d'Isaac et de Jacob est un itinéraire de l'âme vers Dieu.
Grégoire de Nysse procédera de même dans sa "Vie de Moïse". A ce second
niveau, Origène ne fait pas intervenir nécessairement les données de la foi.
. le sens spirituel ou mystique: il nous introduit dans
"le mystère": celui du Christ et de l'Eglise. Il se rapporte à tout
ce qui relève de la foi (Cf. De Princ.IV,2,7).
Origène
est très libre par rapport à sa théorie (comme le sera Grégoire le grand; cf. Moralia I). Il intervertit souvent les
deux derniers termes de sa triade pour donner au sens moral, le sens d'une
application concrète à la vie de l'âme humaine du sens spirituel déterminé
précédemment. D'où deux trilogies:
|
Trilogie 1 1- Sens littéral 2- Sens moral (1) ou tropologique 3- Sens spirituel ou mystique ou anagogique |
Trilogie 2 1- Sens littéral 2- Sens spirituel ou mystique 3- Sens moral (2) Ici le sens moral devient la reproduction en nous des mystères
découverts dans le sens spirituel (actualisation du mystère pour le croyant). |
Trois textes pour illustrer cela:
- Hom./Jér.IX,1 (SC
232, p.379)
- Hom./Lc XXII,3 (SC 87, p.303)
- Hom./Lc VII,7 (ibidem p.161).
Le sens spirituel est aussi appelé sens mystique ou
"anagogique". L'anagogie (de agô,
conduire; et de ana, vers le haut)
signifie une démarche de foi par laquelle l'âme monte vers Dieu en s'assimilant
à Lui par participation au Christ. Il y a l'aujourd'hui et le demain
eschatologique; d'où un 4ème sens "eschatologique" relatif à la fin
des temps, à la Parousie. D'où un schéma à 4 termes:
|
|
|
||
|
1- Sens littéral 2- Sens spirituel 3- Sens moral (2) |
1- Sens littéral 2- Sens spirituel 3- Aujourd'hui 4- A la fin des temps |
|
||
Exemple: Jn 2,18-19 dans Origène, Com./Jn
X,18, (13), §111; SC 157, p.449.
Ce
qui est dit du corps personnel du Xt, est la figure (tupos) de ce qui arrive à son corps total, l'Eglise. Les 3 jours
figurent une triple résurrection:
-
celle du Xt au matin de Pâques;
-
celle
de l'Eglise, au long des siècles;
-
celle
de la 3ème Pâque, à la résurrection finale (Com./Jn X, 37 et 35).
Toutes
les actions des hommes s'inscrivent ainsi dans l'Evangile Eternel (cf.Ap 14,9)
qui sera manifeste à la résurrection finale (cf. Com./Jn I,10, §§67-74). D’où 2
schémas
Schéma I
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Corps
Schéma
anthropologique : Ame
Esprit
I II III
|
Corps
Lettre
(psilon gramma), le sens obvie : la Figure
et l’ombre ; ce qui est raconté. Historia
rei gestae ; A.T. annonce du N.T. Ame Sens moral ou tropologique : itinéraire de L’âme
vers Dieu. Pédagogie évangélique pour
le grand nombre ; allégorie au sens moderne
du terme. Esprit Sens
mystique, « spirituel », caché. Le Mystère du Xt et de l’Eglise. Le N.T. actualisation
de l’A.T. Sens caché, ombre de
la réalité de la fin des temps (1 Co 2, 7). Sens moral 2 Il concerne d’abord l’Eglise, puis l’âme individuelle. Par l’Esprit, s’actualisent en
l’homme les mystères constituant le « sens
mystique ». Sens moral 2a = aujourd’hui Sens moral 2b = sens eschatologique Þ L’Evangile spirituel ou « Evangile
éternel » : c’est l’héritage de la vie éternelle (cf. Com. /Jn 1, 67 ;
Traité des Princ. IV, 3, 13).
|
Corps Sens littéral Ame Sens moral1 Esprit Sens mystique |
Corps Sens littéral Esprit Sens mystique Ame 2 Sens moral 2 |
Corps Sens littéral Esprit Sens mystique Ame 2 Sens moral 2a Ame 2 Sens moral 2b |
Schéma II
|
CORPS Manque parfois IV, 2, 5 IV, 2, 8 |
Le corps La lettre Sens littéral, corporel,
L’ « histoire » |
Com./Jn X, 35-37
|
PAQUE D’EGYPTE |
1 |
|
|
L’Esprit Sens typologique, mystique, dogmatique, spirituel, figuré. |
1er jour ARCHE Le commencement |
PAQUE du CHRIST |
2 |
|
ESPRIT SENS SPIRITUEL Com./Jn I, 44 |
L’âme (Sens 2a) Sens anagogique, tropologique |
2ème jour aujourd’hui |
.PAQUE de L’EGLISE .MA
PAQUE aujourd’hui |
3 |
|
|
L’âme (Sens 2b) Sens anagogique, Tropologique achevé eschatologique |
3ème jour TELOS |
PAQUE De la FIN des TEMPS |
4 |
(4). Nouveauté et continuité dans l'oeuvre du salut
-
L'Ecriture ne reçoit son sens spirituel ou mystique que du Christ. Il révèle ce
sens en l'accomplissant. Il le crée par sa vie, sa mort, sa résurrection et le
don de l'Esprit agissant actuellement dans l'Eglise et le croyant (voir H. de
Lubac, "Hist. et Esprit", p.271).
-
Le sens spirituel ainsi compris, prend une dimension existentielle. Il
s'identifie avec le Mystère pascal s'actualisant dans l'existence chrétienne et
dans l'humanité. Il s'identifie avec la Nouvelle Naissance et la Nouvelle
Création, objets du Salut.
-
L'exégèse "allégorique", ou bien agace, ou bien ravit par ses
splendeurs qui appartiennent à la Tradition chrétienne, expression de la foi à
partir de l'Ecriture.
-
Un dicton célèbre d'Augustin de Dacie (XIIIème s.), résume admirablement cette
exégèse à quatre dimensions:
"Lettera gesta docet;
Quid credas
allegoria;
Moralis quod agas;
Quo tendas
anagogia"
(La lettre enseigne l'histoire;
l'allégorie, le contenu de ta foi;
le sens moral, comment tu dois agir
et l'anagogie, vers quoi tu tends).
Cette
"méthode" des quatre sens de l'Ecriture fut en usage jusqu'aux temps
modernes. Pascal en est un témoin. Elle permettait une lecture actualisante de
l'Ecriture. L'essentiel de cette méthode qui relève de la typologie reste
valable, notamment pour articuler entre eux A. et N.T., à la lumière du Mystère
pascal du Christ. Paul Beauchamp rappelle que cette donnée ne doit pas être
ignorée par l'exégèse contemporaine (voir "L'un et l'autre
Testament").
Le
discours chrétien commence par une Bonne Nouvelle: l'annonce du salut en J.C.
Il aurait dû, naturellement, mettre en lumière les "économies"
divines. Mais les objections du monothéisme juif et les critiques acerbes de
l'esprit grec contraingnent bien vite les penseurs chrétiens à inaugurer un
discours de défense (apologia) dans
lequel la raison aura sa place pour justifier la foi.
a)
Réfutation des accusations d'athéisme, d'anthropophagie,
et d'inceste. Cette réfutation
peut être illustrée par deux apologistes célèbres, Athénagore d'Athènes et
Justin de Rome:
-
Athénagore: voir "Supplique en
faveur des chrétiens", 3,1 (SC 379, p.81), et Suppl.10,1-2 (SC 379,
p.101).
-
Justin: voir I Apol. 13,1-3 et II
Apol. 6,3-5 et 8,1.
b)
La théologie du Verbe, chez les Apologistes:
-
Avec eux, nous assistons à une nouvelle étape dans l'élaboration du Dogme, avec
la mise en évidence du terme Logos ou Verbe. Ils posent, par là, la question de la préexistence du Xt.
C'est là la nouveauté essentielle du discours des P.A.:
.Du
"kérygme", ils remontent à la naissance virginale de Jésus, et ils se
demandent ce qu'il en était du Christ "avant" cette naissance selon
la chair (cf. Justin, Dial.23,3; 43,1.7; 45,4; 48,2; 50,1 etc...).
.Justin
connaît l'évangile de Jean, et pourtant il ne cite jamais le Prologue. C'est
que l'emploi qu'il fait du mot Logos
est à visée missionnaire; il veut entrer en dialogue avec les philosophes de
son temps, sûr d'avoir, dans le Christ, découvert le Logos véritable et la Sagesse: tout ce qui est dit de la Sagesse en
Pr 8,21-36, doit également l'être aussi du Christ-Verbe (voir Dial.61,1-3).
-
Ayant précisé la notion de Tradition (voir supra
pp.12-14), Irénée va pouvoir du même coup définir le statut de l'hérésie
qui lit l'Ecriture, non pas à partir de la Règle de foi reçue des Apôtres, mais
à partir de l'interprétation de ses fondateurs qui "tirent leurs doctrines
de leur propre fond" (cf. A.H. III,1-5, surtout 2,1).
-
De plus, Irénée a l'immense mérite d'avoir développé pour la première fois une
vaste vision d'ensemble du mystère chrétien, apportant ainsi un contre-poids
appréciable aux systèmes gnostiques qui prétendaient avoir réponse à toutes les
questions sur l'homme.
-
La caractéristique de la théologie d'Irénée se situe dans le fait qu'il fait
une place plus importante à la Trinité que ses prédécesseurs, mais dans un
rapport constant à l'oeuvre du salut. Irénée est un "pasteur".
a) Economie trinitaire du salut
(1)-
Théologie et "économies"
Il
n'y a pas d'emploi du mot "Trinité" chez Irénée (Tertullien le fera
le premier en Occident, et Théophile d'Antioche, en Orient). Et s'il nomme le
Père, le Verbe et la Sagesse (l'Esprit), il refuse - en réaction contre les
gnostiques - de disserter sur le Mystère de Dieu. Il reproche aux gnostiques de
parler de la génération du Fils "comme s'ils avaient fait eux-mêmes
l'accouchement de Dieu"...(A.H.II,28,6).
La
racine de l'hérésie, selon l'évêque de Lyon, est l' orgueilleuse audace de
l'homme qui prétend connaître les mystères ineffables et refuse de réserver à
Dieu certaines questions (cf. A.H. II,28,1-3). Voilà le type de questions à
réserver à Dieu:
- "Que faisait Dieu avant de
faire le monde? Sur ce point l'Ecriture ne nous renseigne pas et laisse la
réponse à Dieu" (A.H. II,28,3).
- "Si quelqu'un nous demande:
'Comment donc le Fils a-t-il été émis par le Père? Nous lui répondrons que
cette émission, ou génération, ou énonciation, ou manifestation, ou quel
qu'autre nom dont on veuille appeler cette génération ineffable, personne ne la
connaît, ni Valentin, ni Marcion, ni Saturnin, ni Basilide, ni les Anges, ni
les Archanges, ni les Principautés, ni les Puissances (cf. Rm 8,28; Col 2,15),
mais seulement le Père qui a engendré et le Fils qui est né. Si donc sa
génération est ineffable (Is 53,8), tous ceux, quels qu'ils soient, qui essaient
d'expliquer les générations et les émissions, sont hors de sens puisqu'ils
promettent de dire ce qui est indiscible" (A.H. II,28,6).
Irénée
ne condamne pas pour autant la recherche - il y consacrera une part importante
de sa réflexion -, mais il met surtout en évidence la cohérence de la foi, ce
que l'on appellera plus tard "l'analogie de la foi". Cependant, pour
atteindre le double objectif qu'il s'est proposé - à savoir réfuter et convaincre -, il va porter
son effort sur l'étude des "économies"
de Dieu, c. à d. sur le "comment" Dieu, au cours de l'histoire des
hommes, a procédé pour réaliser leur salut (économie = dessein et mise en
oeuvre de ce plan de Dieu dans l'histoire).
Après
avoir résumé dans "la Grande Notice" (A.H. I,1-9) le mythe gnostique
de Ptolémée, l'évêque de Lyon esquisse une quasi définition de la théologie:
"Le degré plus ou moins grand
de science n'apparaît pas dans le fait de changer la doctrine elle-même et
d'imaginer faussement un autre Dieu en dehors de Celui qui est le Créateur...
Voici en quoi se prouve la science d'un homme: dégager l'exacte signification
des paraboles et faire ressortir leur accord avec la doctrine de vérité; montrer la manière dont s'est réalisé le
dessein salvifique de Dieu en faveur de l'humanité, publier dans une action de
grâces pourquoi le Verbe de Dieu "s'est fait chair" (Jn 1,14) et a
souffert sa Passion" (A.H. I,10,3).
Autrement
dit, la recherche de l'explicitation du Mystère par le théologien, doit
s'exercer dans la fidélité à la Règle de
la vérité; il devra faire porter son investigation à la fois sur le Mystère
et sur l'"économie" du Dieu unique (cf. A.H. II,28,1). Cela, parce
que la Règle de la vérité est connaissance du Dieu Vrai.
(2)-
L'utilisation anti-hérétique des "économies"
Première
déviation: la thèse marcionite des deux Dieux, le Dieu "juste" et
inhumain de l'A.T., et l'"autre" Dieu, le Dieu "bon" révélé
par le Christ dans le N.T.
Les
gnostiques emboîtent le pas à Marcion: ils imaginent au-dessus du Dieu créateur
de toutes choses appelé "Démiurge"n un "Plérôme" divin
composé de 30 éons, ou entitées émises à partir de la première et supérieures
au Démiurge. Celui-ci aurait pour origine une passion mauvaise surgie dans le
Plérôme, et serait "le fruit d'une déchéance" (cf. A.H. II,1,1).
La
profession de foi d'Irénée s'inscrit dans la ligne d'un refus et d'un choix: refus d'un Dieu étranger à l'histoire;
choix d'un Dieu présent à l'histoire, par son Verbe depuis toujours présent au
genre humain, Verbe qui s'est humanisé "lorsque les temps furent
accomplis":
"La relation du Père et du
Fils qui se noue dans l'histoire et qu'Irénée appelle l'"économie",
introduit l'histoire à l'intérieur de Dieu à cause de l'immanence du Verbe au
temps de l'homme" (J.Moingt, "L'Homme qu venait de D.",
pp.106-107).
Irénée
reconnait non seulement Dieu dans le Créateur mais l'identifie avec le Père: Dieu
est le Père d'un Fils qui est éternel, et le Père des hommes qui, ayant eu
un commencement, "deviennent" fils par le moyen des
"économies" (cf. A.H. II,25,3; III,18,1;
V,36,3). Donc, le nom de Dieu ne convient à personne d'autre qu'au Père, et
pourtant Dieu est aussi le nom du Fils, et il le devient pour les fils par
adoption:
"C'est une chose assurée et
indiscutable que personne n'a été proclamé Dieu et Seigneur de façon absolue
par l'Esprit en dehors du Dieu qui domine sur toutes choses avec son Verbe et
de ceux qui reçoivent l'Esprit de la filiation adoptive, c'est à dire de ceux
qui croient au seul vrai Dieu et au Christ Jésus, Fils de Dieu" (A.H. IV,1,1).
Irénée
discerne d'où vient l'hérésie des gnostiques: "de leur ignorance des
Ecritures et de l'économie de Dieu" (A.H. III,12,12; voir S.Jérôme,
Prologue Com./Is:"Ignorer les Ecritures, c'est ignorer le Xt").
(3)- Economies et Règle de foi
La
Règle de foi professée dans l'Eglise est le fondement sur lequel Irénée
s'appuie pour réfuter les gnostiques. En la présentant, il associe les
"économies" à la perspective trinitaire:
"Voici la Règle de notre foi,
...Dieu Père, incréé,...Dieu un,
Créateur de l'univers: tel est le tout premier article de notre foi.
Mais comme deuxième article: le
Verbe de Dieu, le Fils de Dieu, le Christ Jésus Notre-Seigneur, qui est apparu
aux Prophètes selon l'état des économies
du Père; par qui toute chose a été faite; qui, en outre, à la fin des
temps, pour récapituler toute chose
s'est fait homme...
Et comme troisième article: le
Saint-Esprit par lequel les Prophètes ont prophétisé...
C'est pourquoi, à notre nouvelle
naissance, le baptême a lieu par ces trois articles" (Dém. Préd. Apost.
6-7).
Les
Trois sont distingués sans être isolés; le baptême assure cette participation
du croyant à la vie trinitaire:
"Le baptême nous accorde la
grâce de la nouvelle naissance en Dieu le Père par le moyen de son Fils dans
l'Esprit-Saint. Car ceux qui portent l'Esprit de Dieu sont conduits au Verbe,
c'est à dire au Fils; le Fils les présente au Père, et le Père leur procure
l'incorruptibilité" (Dém. Préd. Apost. 7).
C'est
dans ce sens trinitaire qu'Irénée interprète Eph 4,6: "Il n'y a qu'un seul
Dieu et Père, qui est au-dessus de tout (épi
pantôn), et à travers tout (dia
pantôn) et en tout (en pasin)":
"Car au-dessus de tout est le
Père, et à travers tout, il y a le Verbe, car c'est par son intermédiaire (dia) que tout a été créé par le Père;
mais en nous tous il y a l'Esprit qui crie Abba, Père, et façonne l'homme à la
ressemblance de Dieu. Donc, l'Esprit montre le Verbe, et s'est pourquoi les
Prophètes annonçaient le Fils de Dieu. Mais le Verbe articule l'Esprit, parle
aux Prophètes et élève l'homme à Dieu" (Dém. Prédic Apost. 5).
Quel
est donc le fondement des "économies"? "Le bon plaisir (eudokia) du Père".
Le
recours aux "économies" du Père met en oeuvre un principe théologique
fondamental chez Irénée: l'initiative de Dieu, son "bon plaisir, son eudokia. Pour cela, l'évêque de Lyon
fait une distinction entre connaître Dieu "selon sa grandeur" (ce qui
est impossible à l'homme), et le connaître "selon sa bonté". Ce
principe contredit la notion gnostique de connaissance qui visait à" rendre
Dieu acceptable" (voir J. Duquesne), à le réduire aux prises de la raison.
A la prétention des "parfaits" de connaître le Plérôme par eux-mêmes,
Irénée oppose l'impossibilité absolue de connaître Dieu selon sa grandeur. Mais
en même temps, il ouvre une autre voie de connaissance: la connaissance
"selon son amour": voir A.H. IV,20,4-7 (T).
Initiative
souveraine de Dieu qui se donne à voir s'Il le veut, de qui Il veut, quand Il
veut et comme Il veut. Et cela sans arbitraire puisque la motivation première
et dernière n'est que "Son Amour". Ainsi, l'homme est appelé à
"s'accoutumer à Dieu progressivement". Et Dieu Lui-même, dans le
Verbe, "s'accoutume à l'homme et apprend à habiter en lui":
"Le Verbe de Dieu...a habité
dans l'homme et s'est fait Fils de l'homme pour accoutumer l'homme à saisir
Dieu et accoutumer Dieu à habiter dans l'homme, selon le bon plaisir du
Père" (A.H. III,20,2).
(4)- Les "économies"
comme manifestation de la Trinité
.
Les "économies" révèlent que le dessein de Dieu est de faire des
hommes ses fils:
"Dès le commencement (Dieu)
prépara les noces de son Fils. Par la Loi et les Prophètes, (Il) a promis de
rendre son salut visible pour toute chair, de sorte que le Fils de Dieu
deviendrait Fils de l'homme pour qu'à son tour l'homme devînt Fils de
Dieu" (A.H. III,10,2).
"Telle est la raison pour
laquelle le Verbe s'est fait homme, et le Fils de Dieu, Fils de l'homme: c'est
pour que l'homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant ainsi l'adoption
filiale, devienne fils de Dieu" (A.H. III,19,1).
.
Les "économies" nous apprennent ensuite que le Dieu Créateur est bien
le Père de N.S.J.C., en raison des liens qui tiennent ensemble A. et N.T. Le
même Dieu est présent à l'un et à l'autre. Et c'est dans l'histoire, par
étapes, que le Dieu Père de N.S.J.C. se révèle et agit (cf. A.H. IV,20,5):
-
première étape: elle est confiée à l'Esprit qui prépare la seconde;
-
seconde étape: elle est conduite par le Fils; ces deux étapes visent à une fin
plus haute;
-
troisième étape: elle consiste dans la vision du Père, et assure
l'incorruptibilité.
Nous
sommes-là aux sources d'une théologie de l'histoire, en rupture avec la
perception cyclique du temps:
"A travers tout cela, c'est
bien le Père qui se donne à connaître: l'Esprit prête son assistance, le Fils
fournit son ministère, le Père notifie son bon plaisir et l'homme est rendu
parfait en vue du salut"...(suit une référence à 1 Co 12,4-6; A.H.
IV,20,6).
.
Et tout cela se fait pour le profit des hommes:
"C'est pour eux qu'Il
accomplit de si grandes économies, montrant Dieu aux hommes, et présentant
l'homme à Dieu, sauvegardant l'invisibilité du Père pour que l'homme n'en vint
pas à mépriser Dieu et qu'il eût toujours vers quoi progresser, et en même
temps rendant Dieu visible aux hommes par de multiples économies, de peur que,
privé totalement de Dieu, l'homme ne perdit jusqu'à l'existence. Car la gloire
de Dieu, c'est l'homme vivant, mais la vie de l'homme, c'est la vision de
Dieu" (A.H. IV,20,7; cf.IV,11,2).
Les
"économies" se présentent donc comme un développement harmonieux,
allant du moins au plus, dans la perspective du Mystère pascal. C'est par la
médiation du Verbe fait chair que l'"économie" nous achemine vers la
vision du Père:
"En la chair de Notre
Seigneur a fait irruption la lumière du Père (cf. Jn 14,9), puis, en brillant à
partir de sa chair, elle est venue en nous, et ainsi, l'homme a accédé à
l'incorruptibilité, enveloppé qu'il était par cette lumière du Père" (A.H.
IV,20,2).
(5)- Economies, filiation et
condescendance divine
Paradoxalement,
c'est l'opposition entre l'Incréé et le créé qui pose les bases de la relation
filiale entre l'homme et Dieu: "Dieu fait et l'homme est fait" (A.H.
IV,11,2). Il est normal que Dieu, source de la grâce, donne toujours, et que
l'homme, objet du Don gracieux, reçoive toujours pour rendre grâce:
"Dieu ne nous a pas créés
pour que nous nous détachions de Lui, mais pour que, ayant reçu plus
abondamment sa grâce, nous l'en aimions davantage, et que, l'ayant aimé
davantage, nous recevions de Lui une gloire d'autant plus grande quand nous
serons pour toujours en présence du Père" (A.H. IV,13,3).
En
distingant radicalement l'Incréé du créé (contre les gnostiques), et tout en
admettant (avec les gnostiques) que l'homme est appelé à la perfection, Irénée
refuse (contre les gnostiques) de dire que l'homme est "parfait dès le
commencement" (cf. A.H. IV,39,2). La perfection de l'homme se situe au
terme, non au commencement. Car "l'homme, petit enfant" n'était pas
capable de recevoir cette perfection en grâce qui est don de l'Esprit (cf. A.H.
IV,38,2).
Irénée
développe ici le thème - qui sera si cher à Jean Chrysostome -, de la
"condescendance de Dieu" (katabasis
tou théou), expression de son Amour pour l'homme que révèlent les
"économies". Comme le disait magnifiquement Höderlin (1794) dans un
éloge funèbre à Ignace de Loyola: "Ne pas être enserré par le plus grand,
être cependant contenu par le plus petit, c'est là chose divine" (Non coerceri maximo, contineri tamen a
minimo, diuinum est).
b) Le salut en Jésus-Christ: Médiation et Récapitulation
(1)-
Le Christ "un et le même"
(2)-
Le Christ vrai Fils de Dieu et vrai homme
(3)-
La Récapitulation dans le Christ, Nouvel Adam
(4)-
Marie, la Nouvelle Eve
Contre
la "christologie éclatée" des gnostiques, Irénée place le Christ au
centre des "économies" en développant, tout au long de l'A.H., le
thème de la "récapitulation" opérée par le Christ et celui du Nouvel
Adam.
(1)-
Le Christ "un et le même"
Le
Christ des gnostiques n'est pas substantiellement un. Il est un agglomérat de
substances hétérogènes (cf. A.H. I,7,2). Jésus serait "le réceptacle du
Christ", de ce "Xt qui est descendu sous la forme d'une colombe et,
après avoir révélé le Père innommable, est rentré de façon insaisissable et
invisible dans le Plérôme" (A.H. III,16,1). "D'autres disent que le
Xt a souffert de façon purement apparente, étant impassible par nature" (ibidem). Les disciples de Valentin aussi
divisent le Christ, car, dans leur système "autre est le Xt qui fut émis
par le Monogène pour le redressement du Plérôme, autre le Sauveur, qui fut émis
pour la glorification du Père, et autre enfin le Jésus de l'économie, qu'ils
disent avoir souffert tandis que remontait dans le Plérôme le Sauveur portant
le Christ" (ibidem).
Jésus
et le Christ, selon Irénée et dans la ligne de la Tradition apostolique, ne
sont pas "un autre" et "un autre", mais "un seul et le
même", de sorte que le Verbe de Dieu, devenu Fils de l'homme, a supporté
lui-même la souffrance et la mort (A.H. III,18,6; cf. III,16,3 avec référence à
Rm 1,1-4; Rm 9,5; Ga 4,4-5).
(2)-Le
Christ vrai homme et vrai Fils de Dieu
En
A.H. III,18,7 jusqu'en 19,1, Irénée met en valeur une vérité de foi (J.C., vrai
Dieu et vrai homme), à partir de deux hérésies opposées: le docétisme et
l'adoptianisme. Il part pour cela de 1 Tim 2,5 qui confesse le Christ
"médiateur entre Dieu et les hommes":
"Il (le Seigneur) a mélangé
et uni...l'homme à Dieu. Car si ce n'était pas un homme qui avait vaincu
l'adversaire de l'homme, l'ennemi n'aurait pas été vaincu en toute justice.
D'autre part, si ce n'était pas Dieu qui nous avait octroyé le salut, nous ne
l'aurions pas reçu de manière stable... Car il fallait que 'le Médiateur de
Dieu et des hommes' (1 Tim 2,5), par sa parentée avec chacune des deux parties,
les ramenât l'une et l'autre à l'amitié et à la concorde, en sorte que tout à
la fois Dieu accueillît l'homme et que l'homme s'offrit à Dieu" (A.H.
III,18,7).
On
pourrait voir dans ce modèle d'argumentation théologique comme une anticipation
de Chalcédoine sur les "deux natures" du Christ. Mais en fait, Irénée
souligne seulement le caractère salvifique de la médiation du Christ dans le
passage qu'il opère de la désobéissance d'Adam à l'obéissance du Fils.
Irénée
se situe dans la ligne de la théologie paulinienne des deux Adam - c. à d. dans
une ligne typologique; il met en //
deux actes libres et deux solidarités qui conduisent l'une à la mort, l'autre à
la vie:
"Il fallait que celui qui
devait tuer le péché et racheter l'homme digne de mort se fît cela même qu'était
celui-ci...afin que le péché fût tué par un homme et que l'homme sortît ainsi
de la mort. Car de même que par la désobéissance d'un seul homme qui fut le
premier modelé à partir d'une terre vierge, 'beaucoup ont été constitués
pécheurs' et ont perdu la vie, ainsi fallait-il que, par l'obéissance d'un seul
homme qui est, le premier, né de la Vierge, 'beaucoup soient justifiés' et
reçoivent le salut (cf. Gn 2,5; Rm 5,12.19. A.H. III,16,6).
Le vrai devenir chair du Verbe de Dieu était nécessaire pour établir ce
retournement (recirculatio) de la liberté de l'homme vers Dieu. Voilà pour les
docètes.
Contre
les ébionites pour lesquels le Xt n'est qu'un "simple homme", Irénée
défend la divinité du Fils: celui-ci ne sauverait pas s'il n'était pas le Fils de
Dieu, "antidote de vie", source d'incorruptibilité et d'immortalité
(cf. A.H. III,19,1). Si le Xt est l'unique "médiateur", c'est parce
qu'il peut poser l'acte libre d'obéissance filiale propre au Fils dans sa
condition d'homme, libre de la liberté du Fils.
(3)- La
"récapitulation" dans le Christ, Nouvel Adam
Irénée
emprunte le mot "récapituler" à S.Paul (anaképhalaiôsasthai, Eph 1,10; cf. Rm 13,9), par le biais de
Justin, probablement. C'est qu'en effet, par sa résurrection d'entre les morts,
le Christ "est constitué au sommet de tout, Tête pour l'Eglise qui est son
Corps" (Eph 1,22).
Cette
"récapitulation" consiste à "ramener toutes choses à l'unité
sous un seul chef, le Christ" (Eph 1,10). Rm 13,9 évoque davantage l'idée
de "résumer", de reprendre en bref, du fait que tous les
commandements de la Loi se "résument" en celui de l'amour.
Chez
Irénée, trois sens sont donnés à anaképhalaiôsasthai:
(1) récapituler, au sens sotériologique: acte de redressement de la
volonté de l'homme dans l'obéissance filiale du Fils de Dieu fait homme (cf.
A.H. III,18,1; V,19,1; Dém. 6; 30; 37).
(2) assumer, au sens ontologique: Xt a pris la condition humaine pour
assumer toutl'homme, toute l'humanité (cf. A.H. III,22,3; Dém. 32-33; 99).
(3) achever, parfaire, au
sens eschatologique: à la fin des temps, le dessein de salut sera totalement
accompli dans la résurrection de la chair (cf. A.H. I,10,1; III,16,6...).
(4)- Marie, la Nouvelle Eve
Marie
est la garante de la réalité humaine du corps du Christ. Le Xt n'est pas
"passé à travers elle comme l'eau à travers un tuyau" (thèse
gnostique), mais Christ a vraiment reçu son humanité de Marie par une naissance
admirable (cf. A.H. I,7,2; III,19,2 etc...)
Marie
joue un rôle actif dans les "économies". Elle préfigure la part active
que l'homme doit prendre dans l'oeuvre du salut:
"De même qu'Eve, en
désobéissant,devint cause de mort pour elle-même et pour tout le genre humain,
de même Marie devint, en obéissant, cause de salut pour elle-même et pour tout
le genre humain" (A.H. III,22,4).
Voir (T) Dém. 32-33.
Ce
qu'Irénée rapporte de Marie d'après les Ecritures est mis en rapport avec ce
qui est dit du Christ; autrement dit, Marie est un jalon dans l'interprétation
du Mystère du Christ total. Ainsi, la naissance virginale de Jésus revêt une
signification théologique:
-
l'oeuvre accomplie dans le Xt est à la fois reprise de l'oeuvre ancienne et
commencement d'un ordre neuf, nouvelle création, nouvelle naissance:
"Comment les hommes
déposeront-ils la naissance de mort, s'ils ne sont pas régénérés par le moyen
de la foi dans la naissance nouvelle qui fut donnée contre toute attente par
Dieu en signe du salut (cf. Is 7,14), celle qui eut lieu du sein de la Vierge?
Ou comment recevrront-ils de Dieu la filiation adoptive, s'ils demeurent en
cette naissance qui est selon l'homme en ce monde?" (A.H. IV,33,4).
- Né de Marie dans la lignée des Patriarches,
Jésus devint fils d'Adam. Mais en naissant de Marie, Vierge, une rupture est
signifiée: Jésus n'a pas de père (de géniteur) sur la terre comme les autres
hommes, mais un autre Père. Il n'est pas "simple homme" (psilos anthropos); il est plus que cela,
et la perfection de son humanité, à la bien considérer, oriente vers une
origine supra-terrestre, céleste. Cet Homme vient de Dieu...