A.     Le contenu de la Tradition: Règle de foi et Symboles

 

     L'ouvrage de référence en la matière est l'indispensable Enchiridion Symbolorum de Henri Denzinger, qui rassemble un choix des plus grands textes dogmatiques de l'Eglise. Il est repris traduit et présenté en forme analytique par Gervais Dumeige, sous le titre "La foi catholique", éd. de L'Orante, 1993.

     Dans le chapeau de présentation, G.Dumeige écrit: "Les affirmations trinitaires et christologiques ne font qu'un tout dans le Symbole que récitent les baptisés et qui est pour eux signe de reconnaissance, d'unité, et marque leur engagement" (FC p.5). Suit une traduction de neuf Symboles représentatifs, présentés dans l'ordre chronologique:

- Symbole de Nicée (325)

- Symbole d'Epiphane de Salamine (374)

- Symbole de Constantinople (381) -lire la note 1, p.9, sur le Filioque.

- Symbole Quicumque dit d'Athanase (vers 430-500)

- XIème Concile de Tolède (675)

- IVème Concile de Latran - XIIème oecuménique - (1215)

- IIème Concile de Lyon - XIVème oecuménique - (1274)

- Bulle Iniunctum nobis de Pie IV, expression de la foi tridentine (1564)

- Profession de foi de Paul VI (30 juin 1968).

     Le Symbole est signe de reconnaissance, "carte d'identité chrétienne", "mot de passe" (Rufin d'Aquilée). C'est que "la foi demande l'unité; elle appelle les frères dans la foi; elle est essentiellement tournée vers l'Eglise; le symballein avec Dieu implique de passer par le symballein avec les hommes" (J.Ratzinger).

 

1) Les fonctions du Symbole dans l'Eglise

 

     On pourra se reporter à B.Sesboué, o.c. pp.71ss.

     Deux fonctions sont attribuées au Symbole de la foi dans l'Eglise:

          a) Une fonction confessante, dont le lieu d'exercice principal est la liturgie de l'Eglise. Il y a un lien, que Tertullien a bien mis en relief, entre Symbole et sacramentum. La confession de foi (homologia), en période de persécutions surtout, est un martyrion.

          b) Une fonction doctrinale

     L'acte de confession de la foi a un contenu qui exprime, en abrégé, l'essentiel de la foi: il assure donc la fonction doctrinale du credo:

"On peut appeler 'verbe abrégé', dit Origène, la foi du Symbole qui est transmise aux croyants et dans laquelle la somme de tout le mystère est contenue, resserrée en de brèves formules" (Com./Rm 7,19)

     Par rapport aux Ecritures, le Symbole est un aboutissement et une récapitulation qui en dit le sens. mais d'autre part, le Symbole apparaît comme le point de départ de la tradition ecclésiale: il sera la matrice de l'enseignement catéchétique (cf. Catéchèses de Cyrille de Jérusalem). Il est au coeur de la tradition vivante de la foi.

 

 

 

2) Genèse et histoire des Symboles et confessions de foi

 

Tableau d’ensemble

 

Formules christologiques

Formules à plusieurs membres

 

binaires

ternaires

 

 

 

Nouveau

 

 

 

Testament

 

 

 

 

Jésus + titre

 

confessions

brèves

« slogans »

(Rm 10, 9…)

 

 


Formule-pont :

Kérygme

 


événement de

Jésus mort et

ressuscité

(Ac 2, 14-39)

 

 

« Jésus-Christ venu

 dans la chair »

Père + Christ

 


(1 Co 8, 6…)

 

 

 

 

 


Correspondance :

Père + Fils + Esprit

 


(1 Co 12, 4-6

Ep 4, 4-6

Mt 28, 19-20)

 

 

 

Structure trinitaire du kérygme

 

Formule-pont :

Celui qui a ressuscité Jésus

 


Pères

 

Apostoliques

 

 

Acrostiche

ICHTUS:

« Jésus-Christ

Fils de Dieu

Sauveur »

Ignace d’Antioche

 

 

 

Polycarpe

Ignace

 

Polycarpe

 

 

 


Polycarpe

Didachè

 

Clément de Rome

 

Ignace

 

 

 

 

IIème siècle

 

 

 

 

 

 

 

Justin

 

Mariage des

formules

Irénée

 

 

 

+

Justin

 

Irénée

Tertullien

Elargissement de la

Formule trinitaire :

 

Justin

 

Epître des Apôtres

 

Der-Bazileh

 

Irénée

 

IIIème

siècle

Occident

Tertullien

Hippolyte

Formule romaine antique (« R »)

su Symbole des Apôtres

Orient

 

Origène

 

Symbole de Césarée de Palestine

 

IVème

siècle

 

Symbole de Nicée (325)

Symbole de Jérusalem (vers 348)

Symbole de Nicée-Constantinople (381)

 

 

VIIIème

siècle

Texte reçu (« T ») du Symbole des Apôtres

En Gaule, puis à Rome

 

- Premier modèle christologique: le nom de Jésus et un titre ("Jésus est Seigneur" - Rm 10,9; "Jésus est le Christ" - Ac 18,5 -; "Jésus est le Fils de Dieu" - Ac 8,36-38, texte occid.)

- Second modèle christologique: le kérygme (Ac 2,14-39; 1 Co 15,3-5).

- Le modèle binaire: Dieu le Père et le Christ. Et l'Esprit? Les formules binaires ne sont pas des formules baptismales ou liturgiques, mais catéchétiques. Et "nul ne peut dire 'Jésus est Seigneur', si ce n'est par l'Esprit Saint" (1 Co 12,3).

- Le modèle ternaire: Père, Fils, Esprit (1 Co 12,4-6; Eph 4,4; Mt 28,19-20.

     De ces témoignages du N.T. il faut donc retenir non seulement la pluralité des formules, mais aussi celle des modèles (pattern): enseignement de la foi, liturgie, baptême...

 

3) Situation des confessions de foi à l'époque des P.A.

 

     Elle est fondamentalement la même que celle qui vient d'être perçue dans le N.T. Les quatre modèles se retrouvent, et parfois plusieurs chez un même auteur.

- L'ICHTHUS, nom acrostiche signifiant le mot "poisson", signe de reconnaissance entre chrétiens: "Jésus, Christ, Fils de Dieu, Sauveur". La formule est commune.

- Chez Polycarle, on trouve la formule-pont "Jésus-Christ":

"Quiconque ne confesse pas Jésus-Christ venu dans la chair est un antéchrist" (Aux Phil. 7,1).

- Le modèle "kérygmatique" est fermement attesté chez Ignace d'Ant.:

"Soyez donc sourds quand on vous parle d'autre chose que de Jésus-Christ, de la race de David, (fils) de Marie, qui est véritablement né, qui a mangé, qui a bu, qui a été véritablement persécuté sous Ponce Pilate, qui a été véritablement crucifié, et est mort, aux regards du ciel, de la terre et des enfers, qui est aussi véritablement ressuscité d'entre les morts. C'est son Père qui l'a ressuscité, et c'est lui aussi, (le Père), qui à sa ressemblance nous ressuscitera en Jésus-Christ, nous qui croyons en lui, en dehors de qui nous n'avons pas la vie véritable" (Aux Tral. 9,1-2).

     Chez Ignace, le deuxième article des futurs Symboles est déjà prêt.

- Le modèle binaire se retrouve chez Ignace et Polycarpe (Aux Magn.8,2; Lettre aux Philip.12,2). Il survit jusqu'à la fin du IIème s. chez Irénée et au début du IIIème s. chez Tertullien (A.H.I,3,6; De la Prescript. contre les hérétiques 36,4).

- Le modèle ternaire porte beaucoup plus d'avenir; Clément de Rome en est un témoin privilégié:

"Pourquoi des querelles, écrit-il aux Corinthiens, des colères, des disputes, des scissions et des guerres parmi vous? N'avons-nous pas un seul Dieu, un seul Christ, un seul Esprit de grâce qui a été répandu sur nous et une seule vocation dans le Christ?" (Aux Cor. 46,5-6; cf. 52,8).

- La Didachè reprend la formule baptismale présente chez Matthieu:

"Pour le baptême, baptisez de cette manière: après avoir dit auparavant tout ce qui précède, baptisez au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit dans de l'eau courante" (Did. 7,1).

     Cette formule est un témoin majeur de l'usage d'un Credo ternaire dans le contexe baptismal. Et c'est à l'intérieur de ce schéma ternaire que va se faire l'unité des divers modèles de confessions de foi.

 

4) Le mariage des formules christologiques et trinitaires

 

     Ce "mariage" se fait progressivement, au cours de la seconde moitié du IIème s. avec Justin et Irénée. Retenons cette formule, lucidement construite d'Irénée:

     "Et voici la règle de notre foi, le fondement de l'édifice et ce qui donne fermeté à notre conduite:

     Dieu Père, incréé, qui n'est pas contenu, invisible, un Dieu, le créateur de l'univers; tel est le tout premier article de notre foi.

     Mais comme deuxième article: le Verbe de Dieu, le Fils de Dieu, Christ Jésus Notre-Seigneur, qui est apparu aux prophètes selon le genre de leurprophétie et selon l'état des économies du Père; par qui toute chose a été faite; qui, en outre, à la fin des temps, pour récapituler toute chose, s'est fait homme parmi les hommes, visible et palpable, pour détruire la mort, faire apparaître la vie et opérer une communion de Dieu et de l'homme.

     Et comme troisième article: le Saint-Esprit par lequel les prophètes ont prophétisé et les Pères ont appris ce qui concerne Dieu et les justes ont été guidés dans la voie de la justice et qui, à la fin des temps a été répandu d'une manière nouvelle sur notre humanité pour renouveler l'homme sur toute la terre en vue de Dieu" (Démonstr. Prédic. Apost. n°6).

     Chez Justin on trouverait le même "mariage des formules en I Apol.13,1-3. Chez Irénée comme chez Justin, nous trouvons l'écho de la catéchèse baptismale des Eglises de Lyon-Vienne et de Rome.

 

5) En Occident: le vieux Symbole romain dit "Symbole des Apôtres"

 

     Au début du IIIème s. nous rencontrons des Credo d'Eglise, cristallisation de la genèse antérieure. La "Tradition apostolique" d'Hippolyte est le premier document de recueils liturgiques, après la Didachè. Y est décrit la "tradition du saint baptême" où le Symbole baptismal est présenté sous forme interrogative (cf. Trad. apost. 21). Ce texte est l'ancêtre direct du "Symbole des Apôtres":

"- Crois-tu en Dieu le Père tout-puissant?

- Je crois.

- Crois-tu au Christ-Jésus, Fils de Dieu, qui est né par le Saint-Esprit de la Vierge Marie, a été crucifié sous Ponce Pilate, est mort, est ressuscité le troisième jour vivant d'entre les morts, est monté aux cieux et est assis à la droite du Père; qui viendra juger les vivants et les morts?

- Je crois.

- Crois-tu en l'Esprit Saint dans la sainte Eglise?

- Je crois".

     Ce dialogue accompagne la triple immersion baptismale. Le Symbole de l'Eglise de Rome sera ce même Symbole, passé de la forme interrogative à la forme déclarative (texte "R"). Au VIII7me s., le texte s'enrichit de quelques additions: le Père est confessé "créateur du ciel et de la terre"; le second article fait mention de "la descente aux enfers"; le troisième ajoute celle de "la communion des saints" et de "la vie éternelle". Il s'agit alors de notre Symbole actuel (texte reçu "T"). Ce Symbole constitue une règle apostolique et reste au coeur de la tradition de la foi.

 

6) En Orient: vers le Symbole de Nicée-Constantinople

 

     Origène est un bon témoin des "credo d'auteurs" (cf.Com./Matth. ser. 33). La discipline du secret (disciplina arcani) impose un certain silence dans la diffusion du texte du Symbole (cf. Cyrille de Jérus. Cath.V,12). Nous connaissons cependant le Symbole de l'Eglise de Césarée de Palestine, puisqu'Eusèbe en produisit le texte devant le Concile de Nicée. Son second article est typique de la tradition orientale; il nous apparaît aujourd'hui comme un magistral "brouillon" du Symbole de Nicée-Constantinople:

"Et (nous croyons) en un seul Seigneur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, Dieu de Dieu, Lumière de Lumière, Vie de Vie, Fils, unique engendré, Premier-né de toute créature, engendré du Père avant tous les siècles, par qui tout a été fait, qui, pour notre salut s'est incarné, a partagé la vie des hommes, a souffert, est ressuscité le troisième jour, est monté auprès du Père et reviendra dans la gloire juger les vivants et les morts" (Dzs 40).

     Chaque grande Eglise orientale possédait sa formule particulière de credo. Celui de Jérusalem, commenté par Cyrille, vers 348, est célèbre. Peu à peu l'unification s'est faite autour du Symbole de Nicée-Constantinople.

 

6) Les nouvelles générations de Symboles

 

     . Symboles conciliaires. Celui de Nicée ajoutera au Symbole en usage le fameux "consubstantiel au Père", pour répondre à la contestation arienne. C'était faire entrer la philosophie grecque dans un Symbole de langage jusque-là purement scripturaire. Il faudra 50 ans aux Eglises pour s'en remettre. La réconciliation se produira au Concile de Constantinople (381), qui apportera aussi les précisions nécessaires sur la divinité de l'Esprit Saint, comme Nicée l'avait fait à propos de la divinité du Fils.

     C'est le Concile d'Ephèse (431) qui décidera de ne plus faire d'adjonction au Symbole: gagnant en précision doctrinale, il perdrait en puissance liturgique.

     . Le Symbole de Nicée-Constantinople

     Il fut adopté dans presque tout l'Orient comme Symbole baptismal à partir du VIème s. Il est alors introduit dans la liturgie de la Messe, en Orient d'abord, puis en Occident. Mais l'Occident aura l'audace de procéder de manière unilatérale à l'addition du Filioque, affirmant que l'Esprit Saint procède du Père "et du Fils". Incident qui alimentera un contentieux non encore résolu.

     . Autres Symboles à portée théologique et confessionnelle

     - Confession luthérienne d'Augsbourg de 1530;

     - Les 39 articles de la Communion anglicane de 1563...

     - La confession de Barmen, émise en 1933 par l'Eglise "confessante" d'Allemagne en résistance au nazisme.

     - Les confessions proposées par le COE.

     - Le credo de Paul VI, en 1968...

          Ces adaptations et développements dans l'histoire sont le signe que le Symbole n'appartient pas à l'ordre d'une Ecriture fixée une fois pour toutes, mais à celui de la Tradition vivante.

 

7) Les structures du Symbole

 

     Voir Cours du P. J.P.Batut, 2ème Session 1999; C- "Christologie et développement du Dogme", III. Nicée...,pp.85-91. Onl pourra aussi se référer à B.Sesboué, "Le Dieu du Salut", Desclée 1994, pp.95-134.