Textes - 13 - LES MOINES DE GAZA
Au sujet de mon enfant béni, humble et obéissant, qui ne fait qu'un avec moi et qui a renoncé complètement jusqu'à la mort à toutes ses volontés, que dire ? Le Seigneur a dit : "Qui m'a vu a vu le Père". Et il a dit du disciple qu'il peut "comme son maître". "Que celui qui a des oreilles entende ! "
3. Dorothée, Instruction V, 66
Quand j'étais au monastère de l'abbé Séridos, je confiais tout au vieillard, l'abbé Jean, et jamais je n'admettais de faire quelque chose sans son avis. Parfois ma pensée me disait : "Le Vieillard va te dire telle chose. Alors pourquoi l'ennuyer ?". Mais je me répondais à moi-même : "Anathème à toi, à ton discernement, à ton intelligence, à ta prudence et à ta science ! Ce que tu sais, tu le sais des démons". Je m'en allais donc interroger l'abbé Jean, et il arrivait parfois que sa réponse était précisément celle que j'avais prévue. Alors ma pensée disait : "Eh bien quoi ? C'est ce que je disais. Tu as dérangé le vieillard inutilement". Et je répondais : "Maintenant je sais que cela vient de l'Esprit-Saint. Car ce qui vient de toi est mauvais, cela vient des démons, cela vient de tes passions". Ainsi jamais je ne me permettais de suivre ma pensée sans prendre conseil.4. Dorothée, Instruction 1, 25
Vous n'avez pas l'expérience de cette obéissance qui ne raisonne
pas, et vous ne connaissez pas non plus le repos qu'on trouve en elle. J'interrogeais
un jour le Vieillard, l'abbé Jean, disciple de Barsanuphe : "Maître,
l'Ecriture dit que c'est par beaucoup d'épreuves qu'on entre dans le
Royaume des cieux. Or je constate qu'à présent je n'ai pas la
moindre épreuve. Que dois-je donc faire pour ne pas perdre mon âme
? " Car je n'avais aucune épreuve, aucun souci. S'il m'arrivait d'avoir
une pensée, je prenais une tablette et j'écrivais au Vieillard.
Et je n'avais pas fini d'écrire que j'en ressentais déjà
soulagement et profit. Tels étaient donc mon insouciance et mon repos.
Cependant, comme j'ignorais la puissance de la vertu et que j'entendais dire
que c'est par beaucoup d'épreuves qu'on entre dans le Royaume des cieux,
je m'inquiétais de ne pas avoir d'épreuves. Mais quand je fis
part de ma crainte au Vieillard, il me dit : "Ne te tracasse pas : toi, tu n'es
pas en cause. Tous ceux qui se livrent à l'obéissance des Pères
possèdent cette insouciance et ce repos".
N'être ni présomptueux dans la solitude, ni méprisant dans
l'embarras des affaires, voilà la voie moyenne où l'on ne tombe
pas, mais où l'on garde l'humilité dans la solitude et la vigilance
dans l'embarras des affaires. Pour recueillir son esprit, il n'y a pas de moments
fixés, pas d'heures et moins encore de jours. Mais il faut supporter
avec action de grâces les événements. Et il faut compatir
aux peines de tous ceux qui sont dans le monastère, et accomplir ainsi
le précepte de l'Apôtre. Si quelqu'un est affligé, il faut
s'affliger avec lui, le consoler, le réconforter, car c'est cela la compassion.
Et il est bon d'être compatissant avec ceux qui sont malades et de coopérer
à leur guérison.
Frère, tu es toute la journée dans le souvenir de Dieu et tu
ne le sais pas ! En effet, avoir un commandement et s'appliquer à le
garder, c'est à la fois soumission et souvenir de Dieu. Et le frère
Jean a eu raison de te dire : "Donne d'abord les feuilles, et sur l'ordre de
Dieu tu produiras aussi les fruits". Tu ne sais pas ce qui convient. Range-toi
à l'avis de ceux qui savent. C'est cela l'humilité, et tu trouveras
ainsi la grâce de Dieu.
7. Dorothée, Vie de Dosithée, 8
Une fois, un frère va au marché et il rapporte un très bon couteau. Oui, un très bon couteau. Dosithée le prend et le porte à l'abbé Dorothée et lui dit : "Le frère X . . a apporté ce couteau et je l'ai pris. Si vous êtes d'accord, nous le garderons à l'infirmerie parce qu'il coupe très bien le pain en petits morceaux". Mais abba Dorothée ne cherche jamais à avoir de belles choses pour l'infirmerie. Il veut des objets solides et rien de plus.Alors il dit à Dosithée : "Apporte ce couteau, je veux voir s'il est bon. Dosithée lui apporte le couteau en disant : "Oui, Père, il est bon pour couper le pain en petits morceaux". Dorothée, lui aussi, voit bien que le couteau est bon pour cela. Mais il ne veut pas que Dosithée s'attache trop à quelque chose. Alors il ne lui permet pas de garder le couteau. Il lui dit : "Dosithée, est-ce que ce couteau te plaît vraiment ? Est-ce que tu veux être l'esclave de ce couteau et non pas l'esclave de Dieu ? C'est vrai, Dosithée, ce couteau te plaît et te voilà attaché à lui ! Qu'est-ce que tu veux ? Ton maître, c'est ce couteau, ce n'est pas Dieu ! Est-ce que tu n'as pas honte ?
Dosithée écoute. Il baisse la tête et ne dit rien. Dorothée lui fait longtemps des reproches. Finalement il lui dit : "Allons, mets ce couteau ici et ne le touche plus ! " Dosithée fait très attention à ne plus toucher le couteau. Il ne le prend même pas pour le donner à quelqu'un. Tous les autres frères l'utilisent, mais lui seul ne l'approche pas. Et Dosithée ne dit jamais : "Tous ont le droit de se servir du couteau et pas moi. Pourquoi ? ". Mais il fait avec joie tout ce qu'il entend.
8. Dorothée, Vie de Dosithée, 7
Dosithée fait très bien les lits des malades. Il a un coeur simple
et dit facilement ce qu'il pense. Par exemple : souvent Dosithée fait
un lit avec beaucoup de soin. L'abbé Dorothée passe près
de lui. Dosithée le voit et il dit : "Père, Père, je me
dis : Moi, je fais bien les lits". - Dorothée lui répond : "Oh
! Oh ! Mon fils ! Te voilà un bon serviteur maintenant ! Tu es devenu
un bon travailleur ! Mais est-ce que tu es devenu un bon moine ?"
9. Dorothée, Vie de Dosithée, 6
Dosithée sert bien les malades à l'infirmerie. Pourtant il n'est pas toujours patient avec eux. Quelquefois il leur parle avec mauvaise humeur. Ensuite il pleure, il quitte tout et va dans le cellier. Les autres frères de l'infirmerie veulent lui donner du courage et ils viennent le voir. Mais Dosithée est toujours triste.Alors les frères disent à l'abba Dorothée : "Soyez bon, venez voir Dosithée. Il pleure et nous ne savons pas pourquoi". Dorothée entre dans le cellier. Il voit le frère assis par terre en train de pleurer. Dorothée lui dit : "Qu'est-ce qu'il y a Dosithée, tu pleures ? Qu'est-ce que tu as ? Pourquoi est-ce que tu pleures ? "Dosithée répond : "Père, pardonnez-moi. J'étais en colère et j'ai mal parlé à mon frère". "Quoi, Dosithée, tu te fâches ! Tu n'as pas honte de te mettre en colère et de mal parler à ton frère ! Il est le Christ et c'est le Christ que tu blesses. Tu ne sais donc pas cela ? " Dosithée baisse la tête et ne dit rien. Dorothée voit qu'il a assez pleuré. Alors il lui dit : "Que Dieu te pardonne ! Lève-toi ! A partir de maintenant, recommençons tout ! Faisons bien attention et Dieu nous aidera ! " Dès que Dosithée entend ces paroles, il se lève tout de suite et il court tout joyeux servir les malades. Oui, Dieu lui a pardonné, il en est sûr !
10. Dorothée, Vie de Dosithée, 10
Dosithée se souvient toujours de Dieu. En effet l'abba Dorothée lui a appris à dire sans arrêt, selon la coutume : "Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi ! ", et de temps en temps : "Fils de Dieu, au secours ! ". Dosithée prie sans arrêt de cette façon. Quand il tombe malade, Dorothée lui dit : "Dosithée, pense à la prière. Fais attention, ne la perds pas". Dosithée répond : "Oui, Père, priez pour moi".Peu de temps après, Dosithée est plus malade. Dorothée lui demande encore : "Alors Dosithée, et la prière ? Est-ce qu'elle tient toujours ? " Il répond : "Oui, Père, avec l'aide de vos prières".
Le temps passe et Dosithée devient encore plus malade. Il n'a plus de force et on le porte dans un drap. Dorothée lui dit : "Et la prière, Dosithée ? Comment va-t-elle ? " Dosithée répond : "Père, je n'ai plus la force de prier". Alors Dorothée lui dit : "Eh bien ! laisse la prière. Souviens-toi seulement de Dieu, et pense qu'Il est devant toi".
Frère bien-aimé, la foi en Dieu consiste, pour celui qui s'est
livré à Dieu, à ne plus avoir la libre disposition de soi,
mais à s'abandonner jusqu'au dernier souffle. Tout ce qui lui advient,
il le reçoit donc de Dieu dans l'action de grâces, et c'est cela
: "Rendre grâces en tout". Si en effet, l'homme refuse ce qui vient de
Dieu, il désobéit à Dieu, cherchant à garder sa
volonté propre.
Et celui qui se conduit selon sa volonté propre pour le bien-être du corps et non pour le profit de l'âme, il faut sans cesse le reprendre à cause de celui "qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité".
Celui à qui je t'ai confié sait ce dont tu as besoin avant que
tu le lui demandes. Puisque tu es au courant de cela, sois donc sans souci.
Car c'est le dégagement de tout souci qui te fera approcher de la cité.
Et c'est le fait de n'être pas compté parmi les hommes qui te fera
y habiter. Et c'est la mort à l'égard de tout homme qui te fera
hériter de la cité et de ses trésors.
J'ai l'espoir que tu dois, toi aussi, entrer dans le repos de Dieu. Car c'est
"par bien des épreuves qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu".
N'aie donc aucun doute dans l'âme et ne te relâche pas dans ton
coeur, mais souviens-toi de la parole de l'apôtre : "Si l'homme extérieur
tombe en ruines, l'homme intérieur, au contraire, se renouvelle de jour
en jour. Si donc, tu n'endures pas les épreuves, tu ne peux aller sur
la croix. Mais si tu supportes les épreuves, tu entreras dans le grand
port de son repos, et tu vivras dès lors en quiétude, dans un
grand dégagement de tout souci. L'âme affermie et attachée
au Seigneur à travers tout, sera vigilante dans la foi, joyeuse dans
l'espérance, exultante dans la charité, gardée dans la
sainte Trinité. Alors sera accomplie pour toi la parole : "Que les cieux
se réjouissent et que la terre soit dans l'allégresse". Telle
est, en effet, la vie sans souci de l'homme de Dieu.
Frère, que celui qui veut être sauvé et aspire à
être enfant de Dieu, acquière une grande humilité, obéissance,
soumission et modestie. Vois, tu as dit : "Dis-moi ce que je dois faire". Voici
ce que je te dis, et, je m'en porte garant moi-même, tu ne seras plus
brûlé par les passions de l'Ennemi. Car elles seront brûlées
par l'humilité comme par un feu, et le coeur illuminé par le Christ
jouit du même calme.
Aspirez à leur rang, courez comme eux, enviez leur foi, acquérez leur humilité, leur endurance en tout, afin de recevoir leur héritage. Emparez-vous de leur indéfectible charité, afin de vous trouver avec eux dans les biens ineffables, là où se trouve "ce que l'oeil n'a pas vu, ni l'oreille entendu, ni le coeur de l'homme soupçonné, ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment".
Ne perds pas courage dans les afflictions et les peines que tu endures pour
nous ainsi que pour notre monastère, car cela aussi est donner sa vie
pour les frères, et j'ai confiance qu'il sera grand le salaire de ce
labeur. Je te dis la parole de l'Apôtre à Timothée : "Toi,
mon enfant, affermis-toi dans la grâce de l'Esprit-Saint". Je vois en
effet comment ton repos doit arriver, et je me réjouis avec toi dans
le Seigneur. Car tant que tu vis au dehors, tu trouveras tribulation et peine.
Mais une fois arrivé au port de la quiétude, tu trouveras le repos
et la paix. Notre Maître, en effet, n'est pas menteur, lui qui a dit :
"Je leur donnerai en ce monde le centuple, et dans le monde à venir la
vie éternelle". Travaille donc avec ardeur, frère, afin d'obtenir
plus pleinement la charité et le repos.
Quant à la prière parfaite, c'est parler à Dieu sans distraction, en recueillant toutes ses pensées ainsi que ses sens. Et ce qui y mène l'homme, c'est de mourir à tout homme, au monde et à toutes les choses de ce monde. Et il n'y a plus rien à dire à Dieu dans la prière que ceci : "Délivre-moi du mal", et : "Que ta volonté soit faite en moi". Il faut faire en sorte que l'esprit soit présent à Dieu et lui parle. On reconnaît qu'on prie quand on est délivré de la distraction et que l'esprit se réjouit d'être illuminé dans le Seigneur.
Au sujet du souvenir continuel de Dieu, chacun le peut selon sa mesure. Toi, contente-toi de t'humilier, car je sais mieux que toi ce qui te convient, et je le demande à Dieu pour toi. A lui, en effet, tout est possible.
20. Barsanuphe Lettre 150
Prier constamment est réservé aux parfaits qui sont capables de diriger leur esprit et de le garder dans la crainte de Dieu, pour qu'il ne s'en aille pas à la dérive et ne soit pas englouti dans une profonde distraction ou imagination. Mais celui qui ne peut garder sans cesse la présence de l'esprit à Dieu, doit joindre et associer la méditation et la prière des lèvres. Voyez ceux qui nagent dans la mer. Ceux qui savent bien nager se jettent dans la mer avec assurance. Ils savent que la mer ne peut engloutir les bons nageurs. Au contraire, celui qui commence seulement à apprendre à nager se retire aussitôt sur le rivage dès qu'il se sent enfoncer dans l'eau, craignant d'être asphyxié. Puis, reprenant un peu courage, il se laisse à nouveau enfoncer dans l'eau. Il fait ainsi bien des essais pour savoir bien nager, jusqu'à ce qu'il ait acquis la perfection des nageurs expérimentés.
Quand au commencement, Dieu créa l'homme, "il le plaça dans le Paradis", comme dit la sainte Ecriture, après l'avoir orné de toute vertu. Il lui donna le commandement de ne pas manger de l'arbre qui se trouvait au milieu du Paradis. L'homme vivait donc dans les délices du Paradis, dans la prière et la contemplation. Il était comblé de gloire et d'honneur. Ses facultés étaient saines, dans l'état naturel où il avait été créé.
Car Dieu a "fait l'homme à son image", c'est-à-dire immortel, libre et paré de toute vertu. Mais quand il a désobéi au commandement en mangeant de l'arbre dont Dieu lui avait interdit de manger, il fut chassé du Paradis. Tombé de son état naturel, il se trouvait dans l'état contre nature, c'est-à-dire dans le péché, l'amour de la gloire, l'attachement au plaisir de cette vie, et dans les autres passions qui le dominaient. Dès lors, le mal augmenta progressivement, et "la mort régna".
Alors, dans sa bonté et son amour des hommes, Dieu envoie son Fils unique, car Dieu seul pouvait guérir et vaincre un tel mal. Notre-Seigneur est donc venu, se faisant homme à cause de nous, "pour guérir, dit saint Grégoire, le semblable par le semblable, l'âme par l'âme, la chair par la chair. Car il s'est fait homme en tout, sauf le péché". Il a pris notre être même et il est devenu un nouvel Adam, "à l'image de Celui qui l'avait créé". Il restaura l'état de nature et rendit aux facultés leur santé première. Homme, il a renouvelé l'homme déchu. Il l'a délivré de l'esclavage et de sa tendance au péché.
23. Dorothée, Instructions, 5-6
Dieu connaissait notre faiblesse et prévoyait que, même après le baptême, nous ferions encore des péchés - N'est-il pas écrit : " L'esprit de l'homme est porté au mal depuis sa jeunesse ? " - Aussi, dans sa bonté, il nous a donné de saints commandements qui nous purifient. Ainsi nous pouvons, si nous le voulons, être de nouveau purifiés par la pratique des commandements, et non seulement de nos péchés, mais même de nos passions.
Car les passions sont différentes des péchés. Les passions sont la colère, la vaine gloire, l'amour du plaisir, la haine, le désir mauvais, et toutes les dispositions de ce genre. Les péchés, eux, sont les actes mêmes des passions, lorsqu'on les met à exécution et qu'on accomplit matériellement les actes commandés par les passions. Et certes, il est possible d'avoir des passions, sans en faire les actes.
Donc Dieu nous a donné des commandements qui nous purifient même de nos passions, des mauvaises dispositions de notre homme intérieur. Il donne à celui-ci le discernement du bien et du mal. Il lui fait prendre conscience et lui montre les causes de son péché. "La loi disait : Ne commets pas d'adultère, et moi je vous dis : N'aie pas de mauvais désirs. La loi disait : Ne tue pas. Et moi je vous dis : Ne te mets pas en colère". Car si tu as de mauvais désirs, bien qu'actuellement, tu ne commettes pas d'adultère, la convoitise ne cessera de te harceler intérieurement jusqu'à ce que tu aies commis l'acte même. Si tu t'irrites et t'excites contre ton frère, il arrivera un moment où tu diras du mal de lui. Puis tu lui dresseras des embûches, et ainsi, peu à peu, tu en viendras finalement au meurtre.
Enfin le Christ nous montre la cause qui fait aller jusqu'au mépris et à la transgression des préceptes de Dieu. Il nous fournit le remède pour que nous puissions obéir et être sauvés.
Quel est donc ce remède et quelle est la cause du mépris ? Ecoutez ce que dit notre Seigneur lui-même : "Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, et vous trouverez du repos pour vos âmes". Voici que brièvement, en une seule parole, il nous montre la racine et la cause de tous les maux, avec son remède, source de tous les biens. Il nous montre que c'est l'orgueil qui fait tomber et qu'il est impossible d'obtenir miséricorde, sinon par la disposition contraire, qui est l'humilité.
De fait, l'orgueil engendre le mépris et la désobéissance nuisible, tandis que l'humilité produit l'obéissance et le salut des âmes. Je parle de l'humilité véritable, non pas d'un abaissement tout en paroles et en attitudes, mais d'une disposition vraiment humble, dans l'intime du coeur et de l'esprit. C'est pourquoi le Seigneur dit : "Je suis doux et humble de coeur".
25. Dorothée, Instructions, 11-12
Les Pères comprirent que dans le monde, ils ne pourraient pas facilement parvenir à la vertu. Ils conçurent alors une existence à part, une vie spéciale, je veux dire la vie monastique, et ils commencèrent à fuir le monde pour habiter les déserts et vivre dans les jeûnes, le coucher sur la dure, les veilles et autres peines, dans un renoncement total à la patrie, aux parents, aux richesses et aux biens. En un mot, ils crucifièrent le monde à eux-mêmes.
Et non seulement ils gardèrent les commandements, mais ils offrirent à Dieu des présents. Voici comment : Les commandements du Christ ont été donnés à tous les chrétiens, et tout chrétien est tenu de les observer. Ce sont, pour ainsi dire, les impôts dus à un roi. Celui qui refuse de payer des impôts au roi, échappera-t-il au châtiment ? Mais il y a dans le monde de grands et illustres personnages qui, non contents de payer des impôts au roi, lui font encore des présents, et méritent par là beaucoup d'honneur, de faveur, et de dignités.
C'est ainsi que les Pères, non contents de garder les commandements, offrirent à Dieu des présents. Ces présents, ce sont la virginité et la pauvreté. Ce ne sont pas des commandements, mais des présents.
26. Dorothée, Instructions, 20
Si nous voulons être parfaitement affranchis et libérés, apprenons à retrancher nos volontés. Et ainsi, progressant peu à peu avec l'aide de Dieu, nous parviendrons au détachement. Car rien n'est aussi profitable pour l'homme que de retrancher sa volonté propre. En vérité, par ce moyen on progresse pour ainsi dire au-delà de toute vertu. Comme le voyageur qui, en chemin, trouve un raccourci et qui, l'empruntant, gagne ainsi une bonne partie du chemin, tel est celui qui marche par cette voie du retranchement de la volonté. Car en retranchant sa volonté, on obtient le détachement, et du détachement, on parvient, Dieu aidant, à une parfaite apathéia.
Or il est possible, en un court espace de temps, de retrancher dix volontés. Voici comment : Un frère fait un petit tour, il aperçoit quelque chose. Une pensée lui dit : "Regarde là", mais il répond : "Non, je ne regarde pas". Il retranche sa volonté et ne regarde pas. Il trouve ensuite des frères en train de parler. Une pensée lui suggère : "Dis, toi aussi, ton mot". Il retranche sa volonté et ne parle pas. Une autre pensée surgit : "Va donc demander au cuisinier ce qu'il prépare". Il n'y va pas et retranche sa volonté. Il voit par hasard un objet : l'idée lui vient de demander qui l'a apporté. Il retranche sa volonté et n'interroge pas.
Ainsi, par ces retranchements répétés, il acquiert une habitude. Et après les petites choses, il se met à retrancher même les grandes avec aisance. De la sorte, il parvient enfin à n'avoir plus du tout de volonté propre. Quoiqu'il arrive, cela le contente, comme si cela venait de lui. Alors qu'il ne veut plus faire sa volonté, il se trouve qu'il la fait toujours. Car tout ce qui arrive et ne dépend pas de lui, lui convient. Il se trouve ainsi sans attache, et de ce détachement, comme je l'ai dit, il parvient à l'apathéia.
27. Dorothée, Instructions, 61. 66
Il est dit dans les Proverbes : "Ceux qui n'ont point de guide tombent comme des feuilles. Le salut se trouve dans beaucoup de conseil". Voyez, frères, la force de ces mots ! Voyez ce que nous apprend la sainte Ecriture. Elle nous met en garde, pour que nous ne suivions pas notre propre sens, notre propre prudence, pour que nous ne nous croyions pas capables de nous diriger nous-mêmes. Nous avons besoin d'un secours, nous avons besoin d'un guide avec Dieu. Il n'est rien de plus misérable ni de plus vulnérable que ceux qui n'ont personne pour les conduire sur la voie de Dieu.
De ceux, au contraire, qui révèlent leurs pensées et font tout en prenant conseil, l'Ecriture dit : "Le salut se trouve dans beaucoup de conseil". Par "beaucoup de conseil", elle ne veut pas dire qu'il faille consulter tout le monde, mais qu'il faut consulter, pour tout, celui en qui on peut manifestement avoir pleine confiance. Si, en effet, un homme ne confie pas tout ce qui est en lui, surtout s'il vient de quitter une vie et des habitudes mauvaises, le diable découvrira chez lui une volonté propre ou un jugement propre qui lui permettront de le renverser.
Voyez, le Mauvais aimait ce frère dont il disait à l'abbé Macaire : "J'ai un frère qui tourne comme une girouette dès qu'il m'aperçoit". Il aime de tels moines, il trouve toujours son plaisir en ceux qui ne sont point guidés et ne s'en remettent pas à quelqu'un qui peut, après Dieu, les secourir et leur donner la main.
Vous voyez, pourquoi l'ennemi "déteste la parole de sécurité" ; c'est qu'il veut constamment notre perte. Vous voyez pourquoi il aime ceux qui ont confiance en eux-mêmes ; c'est que ceux-là collaborent avec le diable, se tendant à eux-mêmes des pièges. Pour ma part, je ne connais aucune chute de moine qui n'ait été causée par la confiance en soi. Certains disent : l'homme tombe à cause de ceci, à cause de cela. Mais moi, je le répète, je ne connais pas de chute qui soit arrivée pour une autre raison que celle-là. Vois-tu quelqu'un tomber ? Sache qu'il s'est dirigé lui-même. Rien n'est plus grave que de se diriger soi-même, rien n'est plus fatal.
28. Dorothée, Instructions, 76-78
Plus on est uni au prochain, plus on est uni à Dieu. Pour vous aider à comprendre le sens de cette parole, je vais vous donner une image tirée des Pères : Supposez un cercle tracé sur la terre, et son centre. On appelle précisément centre le milieu du cercle. Appliquez votre esprit à ce que je vous dis. Imaginez que ce cercle, c'est le monde. Le centre c'est Dieu, et les rayons ce sont les différentes voies ou manières de vivre des hommes. Quand les saints, désirant approcher de Dieu, marchent vers le centre du cercle, ils se rapprochent les uns des autres en même temps que de Dieu, dans la mesure où ils pénètrent à l'intérieur du cercle. Plus ils se rapprochent de Dieu, plus ils se rapprochent les uns des autres. Et plus ils se rapprochent les uns des autres, plus ils s'approchent de Dieu.
Et vous comprenez qu'il en est de même en sens inverse, quand on se détourne de Dieu pour se retirer vers l'extérieur : il est évident alors que plus on s'éloigne de Dieu, plus on s'éloigne les uns des autres, et que plus on s'éloigne les uns des autres, plus on s'éloigne aussi de Dieu.
Telle est la nature de la charité. Plus nous sommes à l'extérieur du cercle, moins nous aimons Dieu et plus nous sommes distants du prochain. Mais si nous aimons Dieu, plus nous nous approchons de lui par l'amour que nous avons pour lui, plus nous sommes unis par la charité au prochain ; et plus nous sommes unis au prochain, plus nous sommes unis à Dieu.
29. Dorothée, Instructions, 105
Si quelqu'un désire acquérir la vertu, il ne doit pas être distrait ou dissipé. Celui qui veut apprendre la menuiserie ne s'adonne pas à un autre art. Ainsi en est-il de ceux qui veulent acquérir l'art spirituel. Ils ne doivent pas s'occuper d'autre chose, mais s'appliquer nuit et jour aux moyens de s'en rendre maître. Ceux qui n'agissent pas ainsi, non seulement ne font aucun progrès, mais, n'ayant pas de but, ils se fatiguent et s'égarent. C'est d'autant plus facile que, sans vigilance ni combat, on s'écarte facilement des vertus.
30. Dorothée, Instructions, 82
Il arrive qu'un frère, croyant se tenir dans la paix et la tranquillité, se trouble néanmoins d'une parole désobligeante que vient lui dire un frère. Et il juge qu'il a raison, en se disant en lui-même : "Si ce frère n'était pas venu me parler et me troubler, je n'aurais pas péché". Mais c'est une illusion, c'est un faux raisonnement ! Celui qui lui a dit le mot, a-t-il donc mis en lui la passion ? Il lui a simplement révélé la passion qui était en lui, pour qu'il s'en repente, s'il le veut. Ainsi ce frère ressemblait à un pain de pur froment, extérieurement de bel aspect, mais qui, une fois rompu, laisserait voir sa pourriture. Il se croyait dans la paix, mais il avait en lui une passion qu'il ignorait. Un seul mot de son frère a mis au jour la pourriture cachée dans son coeur.
S'il veut obtenir miséricorde, qu'il se repente, qu'il se purifie, qu'il progresse et il verra qu'il doit plutôt remercier son frère d'avoir été pour lui la cause d'un tel profit.
31. Dorothée, Instructions, 148
L'âme qui a cessé de commettre le péché et traversé la mer spirituelle, doit d'abord peiner dans la lutte et de multiples afflictions. C'est ainsi, à travers des épreuves, qu'elle entrera dans le saint repos. "Car il faut passer par beaucoup d'épreuves pour entrer dans le Royaume des cieux".
Les épreuves, en effet, excitent la miséricorde de Dieu sur l'âme, tout comme les vents déclenchent la pluie. Et de même qu'une pluie trop fréquente fait pourrir le bourgeon encore tendre et détruit son fruit, tandis que les vents le font peu à peu sécher et lui rendent vigueur, il en est ainsi pour l'âme : le relâchement, l'insouciance et le repos l'amollissent et la dissipent. Les tentations, au contraire, la recueillent et l'unissent à Dieu. "Seigneur, dit le Prophète, dans l'épreuve nous nous sommes souvenus de toi". Il ne faut donc pas nous troubler ni nous décourager dans les tentations, mais patienter, rendre grâces, et demander sans cesse à Dieu, avec humilité, d'avoir pitié de notre faiblesse et de nous protéger dans toute tentation, pour sa gloire.