Les congrégations cisterciennes au XIXe siècle

Dossier préparé par Dom Marie-Gérard Dubois, La Trappe.

 



A. La situation durant la première moitié du XIXe siècle
B. La rénovation des congrégations dans les pays germanophones
1. En Autriche-Hongrie
2. En Allemagne
C. La création d'une congrégation belge

Présentation par Père Jean-Marie Gervais, Sénanque.
De l'ermitage à l'abbaye
Sénanque et la vie cistercienne
Dom Barnouin, le fondateur
Une nouvelle Observance cistercienne
E. La restauration de l'Ordre cistercien


1. De l'Office divin
2. De la clôture et du silence
3. De la récréation
4. De la table régulière et de celle des hôtes
5. De la caisse ou du pécule
6. Des convers


 

Les congrégations dans la péninsule ibérique

 

En 1815, les trois Congrégations existantes comptaient encore des moines  : celle d’Alcobaça au Portugal, très fervente encore durant le XVIIIe siècle, comportait une bonne quinzaine de monastères à côté des 13 de moniales ; la Congrégation de Castille, la plus ancienne et la plus autonome, que le chapitre général de Cîteaux eut longtemps du mal à accepter, mais qui comptait mille moines en 1793 en 47 monastères, même si on n’y observait plus l’abstinence, et celle d’Aragon, peut-être davantage relâchée, mais comprenant 18 maisons masculines.

 

La Valsainte avait fondé Santa Susana, en 1796, non sans résistance de la part des cisterciens autochtones qui finalement l’intégrèrent plus ou moins : Dom Gérasime fit serment d’obéissance au vicaire général de la Congrégation d’Aragon, tout en conservant sa spécificité. L’Ordre militaire de Calatrava comptait encore une cinquantaine de commanderies, si tant est qu’elles puissent être considérées comme cisterciennes.

 

Ces monastères de moines essuyèrent quelques dommages à la suite de l’occupation française et certains connurent un temps d’abandon, victimes du décret de suppression porté en Espagne par Joseph-Bonaparte en 1809. Santa Susana émigra à Majorque jusqu’en 1813, mais la plupart survivaient en 1815, sous Ferdinand VII. Cependant,  ce ne devait plus être pour longtemps, car, victimes des politiques anticléricales des régimes libéraux qui prirent la relève en 1820, mises à part quelques maisons de Calatrava, ils furent tous supprimés définitivement : en 1834 au Portugal, et en 1835-1836 en Espagne. Seules demeurèrent, tant bien que mal, les moniales, du moins en Espagne, car au Portugal il leur fut défendu de se recruter : la dernière moniale mourut cinquante ans plus tard. Cela explique le nombre encore important de nos jours de monastères de moniales cisterciennes espagnoles qui n’ont pas connu de rupture dans leur histoire. Ce sont les trappistes qui rétablirent le monachisme masculin en Espagne, mais tout à la fin du XIXe siècle, avec San Isidoro en 1891 ; Viaceli suivra en 1908 seulement.

 

Il est difficile de connaître le nombre de monastères espagnols de moniales existant au début du XIXe siècle.  La Guia ecclesiastica de 1854 en indique 54 comprenant 608 moniales. Mais il devait en exister davantage de monastères, 70 environ. La Congrégation d’Aragon comptait 9 monastères féminins. Celle de Castille n’intégrait pleinement que huit monastères, dont Las Huelgas, mais exerçait son influence sur les 14 maisons qui dépendaient de Las Huelgas et sur les maisons de Récolettes, également 14. On notera que dans les monastères de Castille, les moniales continuèrent tant qu’elles le purent d’utiliser l’ancien rit cistercien que la Congrégation avait conservé ; cela finit par ne concerner que le bréviaire, puisqu’à partir de 1836, il n’y eut plus de moines pour célébrer la messe. D’autres monastères, une trentaine, semble-t-il, dépendaient de leur évêque, parmi lesquelles des maisons de l’ordre de Calatrava. En 1891, les statistiques du  Père  Gaillemin indiquent 56 monastères, mais son auteur reconnaît en 1894 qu’il en a ignoré plusieurs. Des courants variés les traversaient. Un certain nombre tient des écoles primaires de filles.

                                                                                                                                                                

Les congrégations dans les pays germanophones

 

A)  La situation durant la première moitié du XIXe siècle

 

La politique désastreuse de Joseph II, à la fin du XVIIIe siècle, laissa subsister peu de monastères dans la partie de l’empire qui dépendait plus directement de lui. En revanche, les monastères situés dans la partie occidentale et septentrionale de l’empire, correspondant à peu près à ce qui devint l’Allemagne actuelle, échappèrent pratiquement à la politique de la Maison d’Autriche. La Congrégation de Haute-Germanie comptait encore, à la mort de l’empereur en 1790, 46 monastères d’hommes et 83 de femmes. Mais les maisons alsaciennes périrent en 1790 du fait des troupes françaises révolutionnaires. Quant aux autres, elles furent victimes de la cupidité des princes allemands quand Napoléon leur imposa la paix de Lunéville en 1801: leurs biens furent cédés à ces princes, avec ceux des Églises, en dédommagement des acquisitions françaises sur la rive gauche du Rhin. Les communautés furent victimes de la loi de sécularisation de 1803. La Congrégation de Haute-Allemagne disparut en 1806 quand les trois abbayes suisses restantes de moines, elles-mêmes rescapées de la Réforme protestante du XVIe sur les quatorze existantes alors, furent érigées en congrégation indépendante : Wettingen, Saint-Urbain et Hauterive. Elles seules subsistèrent après le traité de Vienne, en 1815, mais pour trois décennies seulement. Elles disparaîtront à leur tour en 1841 et 1848.

 

Les moniales eurent plus de chance, en Suisse du moins : sept monastères traversèrent plus ou moins sans coup férir toute cette période troublée : Frauenthal, Magdenau, Wurmsbach, La Maigrauge, La Fille-Dieu, Eschenbach et les Bernardines de Collombey, la seule maison restante des Bernardines de la Mère de Ballon. Dans les régions allemandes, en revanche, seuls quatre monastères de moniales devaient encore exister en 1815. Une quarantaine, au moins, avaient disparu.

 

Au Nord-Est, certains monastères de Prusse, Pologne, Lituanie, qui formaient une province particulière, ont échappé aux destructions de l’époque napoléonienne : la Pologne autrichienne sauva ses deux monastères, Mogila et Szczyrzyc, mais ceux de la partie annexée par les Russes, comme les quatre de Lituanie, dont un de moniales, disparaîtront soit en 1798, soit au moment de l’insurrection de 1830-1831 ou un peu plus tard.

 

B) La rénovation des congrégations dans les pays germanophones

 

            1) En Autriche-Hongrie        

 

Le projet de créer une Congrégation autrichienne était dans l’air depuis 1852. Le contexte politique avait empêché quelque peu, jusqu’alors, la collaboration entre les abbayes, et surtout les rapports avec le président général de l’Ordre, en Italie. Le Concordat signé en 1855, après la révolution de 1848-49, mit fin au Joséphisme et modifia la situation, ce qui permit l’érection de la Congrégation au chapitre qui put enfin se tenir en 1859 à Prague. Au départ,  la Congrégation austro-hongroise compta 14 maisons de moines, 13 abbayes d’hommes subsistantes et celle de Mehrerau réoccupée en 1854 par les rescapés de Wettingen,  et deux monastères de moniales. Elle incluait les deux monastères subsistants de Bohême, ainsi que  deux autres issus de l’ancienne Pologne autrichienne. Des constitutions furent rédigées, en 1859, les « Statuts de Prague », après une visite apostolique dans tous les monastères, effectuée par le cardinal Schwarzenberg, qui constata que  *l’austérité de la discipline qui caractérisait autrefois l’Ordre de saint Bernard, et qui est encore suivie de nos jours par la Stricte Observance des trappistes, ne se rencontrait plus dans les monastères autrichiens et ne pouvait plus être rétablie, compte tenu des moines et des circonstances d’aujourd’hui+. 

 

 Toutes ces maisons, en effet, devaient continuer de prouver leur utilité sociale en se chargeant d’œuvres pastorales. Stams, par exemple, avait la charge de 18 paroisses qui presque toutes, comptaient des écoles élémentaires. Cinq abbayes géraient des écoles secondaires, d’autres avaient un hospice. Cette situation avait ses répercussions sur l’observance. En cinq monastères seulement,  avant 1859, Stams, Rein,  Osek et les deux polonais, l’Office divin était récité en commun dans son intégralité. Les « Statuts de Prague » ne furent jamais ratifiés par Rome, on ne sait pourquoi, et cela a réduit leur efficacité. Le concordat de 1855 fut remplacé en 1874 par une loi inspirée des nouvelles idées libérales, qui faillit tout remettre en question. Heureusement l’empereur ne la confirma pas, sauvant ainsi plusieurs abbayes. Notons enfin que les statistiques de 1891 indiquent 12 abbayes masculines, soit 573 moines, dont 134 pour Zirc. Mehrerau venait en effet de former sa propre Congrégation et Neukloster avait été réuni à Heiligenkreuz. La Congrégation ne s’est donc guère développée durant le XIXe siècle, à part Mehrerau et Zirc

 

            2) En Allemagne

 

La reprise en 1888 par Mehrerau d’un second monastère allemand, Marienstatt, permit d’envisager l’érection canonique de la Congrégation germano-suisse dite de Mehrerau, forte de 77 moines, 124 sept ans plus tard,  qui fut entérinée au chapitre général de 1891.

 

C) La création d’une congrégation belge

 

Dans la Belgique devenue indépendante, deux anciennes abbayes, sur les dix-huit supprimées, reprirent vie : Lieu-Saint-Bernard, installé à Bornem en 1836, à partir d’une dizaine de jeunes formés à Santa Croce in Gerusalemme à Rome, et Le Val-Dieu en 1844, rachetée en 1840 par le dernier moine survivant de la communauté supprimée. Ces deux abbayes desservent quelques paroisses et furent reconnues comme vicariat ou congrégation en 1846. Les moniales de Colen,  fondé en 1822,  y furent rattachées.

 

D) La reconnaissance d’une Observance : la Congrégation cistercienne de l’Immaculée Conception (1854-1892)

Présentation par Père Jean-Marie Gervais, Sénanque.

 

-           De l’ermitage à l’abbaye

 

En 1854, le pape Pie IX définissait le dogme de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie. Au printemps de cette même année, un groupe de frères ermites, ayant à sa tête le Père Marie-Bernard Barnouin, arrivait à Sénanque. Venus d’un lieu-dit « La Cavalerie » au nord du département du Vaucluse (France), cette quinzaine de frères arrivaient afin de restaurer l’antique abbaye Notre-Dame de Sénanque. Ils étaient attirés par une vie de solitude et de prière. Leur nouveau lieu de vie allait leur donner la possibilité de réaliser ce désir.

 

L’abbaye Notre-Dame de Sénanque avait été fondée en 1148 par les moines de Mazan en Vivarais. L’abbaye de Mazan s’était affiliée à l’Ordre de Cîteaux en 1121 par la filiation de Bonnevaux, elle-même septième fille de Cîteaux, et fondée en 1119 près de Vienne en Dauphiné. C’est à l’initiative de l’évêque de Cavaillon, Alfant, que s’effectua la fondation de Sénanque, avec la générosité des seigneurs de Simiane, suzerains de Gordes. 

 

-           Sénanque et la vie cistercienne

 

Sénanque était donc une abbaye cistercienne. Pour le Père Barnouin, ce nouveau signe de la Providence orientait sa petite communauté vers l’Ordre de Cîteaux. Sa famille monastique vivait déjà sous la Règle de saint Benoît : désormais la Règle serait comprise et vécue dans la tradition cistercienne. On allait devenir Cisterciens, plus précisément Bernardins, du nom que l’on donnait en France aux Cisterciens avant la Révolution. Et comme on était à la Cavalerie sous la protection de l’Immaculée Conception, on se nommerait : Bernardins de l’Immaculée Conception.

 

-           Dom Barnouin, le fondateur

 

Les nouveaux habitants de Sénanque avaient tout à apprendre de la vie monastique cistercienne, à commencer par le supérieur lui-même. Le Père Barnouin était originaire de l’Isle-sur-Sorgues, village provençal du diocèse d’Avignon où il avait vu le jour le 18 octobre  1815 et où il avait passé sa jeunesse. Attiré dès son adolescence par la vie religieuse, il avait dû y renoncer. Devenu séminariste, il fut ordonné prêtre en 1843. Nommé vicaire à Lapalud, le jeune  abbé  ne se sentait pas fait pour la vie de prêtre séculier. Son désir persistant pour une vie religieuse et son attrait pour une vie de contemplation l’attirent  ailleurs ; de plus son état de santé et des difficultés en paroisse l’interrogent profondément.

 

C’est dans ce climat d’incertitude qu’il entend parler de l’ermitage Notre-Dame de la Cavalerie. Situé non loin de Manosque, cet ermitage tire son nom des chevaliers du Temple qui y avaient là une commanderie dont la chapelle subsiste toujours. Dans ce paysage, cher à l’écrivain Giono, le Père Barnouin commence une vie religieuse avec quelques compagnons  qui deviennent au fil du temps plus nombreux : il mûrit ses intuitions spirituelles et découvre la Règle de saint Benoît. A cette époque, de manière significative, il prend le nom de Père Marie-Benoît qu’il changera, de manière non moins significative, en Père Marie-Bernard à son arrivée à Sénanque. Ne pouvant acquérir des propriétaires le domaine de la Cavalerie, le Père Barnouin découvre alors, de façon providentielle, le vallon de la Sénancole.

-           Une nouvelle Observance cistercienne

 

La restauration de la vie monastique à Sénanque fut exigeante. La pauvreté matérielle se faisait rudement sentir, le monastère était à restaurer et surtout les membres de la communauté devaient être formés à la vie monastique. Le fondateur voulut être rattaché à l’Ordre de Cîteaux. La nouvelle famille fut affiliée, en 1858, à la Congrégation de Saint-Bernard d’Italie et par le fait même à l’Ordre. L’Abbé Président de cette Congrégation étant aussi Abbé général de Cîteaux.

Cependant le supérieur de Sénanque avait bien l’intention de garder ce qui était l’une de ses principales intuitions :

 

« Etablir un genre de vie qui ne put ni rebuter les faibles ni attirer les lâches. On ne trouve, dans ces constitutions, aucune de ces austérités qui épouvantent la nature : ni jeûnes, ni veille, ni abstinence perpétuelle, ni instrument de pénitence. On n’y trouve non plus rien qui flatte cette même nature : ni relâchement, ni délicatesse, ni jouissance sensuelle… Si j’avais établi les austérités et les pénitences de notre sainte Règle, notre vie aurait été celle de la Trappe et dès lors nul but particulier dans notre Institution. Si j'avais établi une règle commode et relâchée, sans pénitence aucune, notre vie n’aurait pas été une vie religieuse, ni conforme aux conseils évangéliques. » (Avant-propos du texte de Constitutions présenté à la Sacrée Congrégation des évêques et réguliers en 1857 et 1861).

 

Le Père Barnouin  désire suivre « la Règle du glorieux père Benoît, le livre des Us de Cîteaux, la Charte de Charité de saint Etienne, en un mot tout ce qui se pratique dans l’Ordre » Et d’ajouter : « Nous prétendons rester fidèles à l’esprit  essentiel de Cîteaux et pratiquer à son exemple les grandes vertus religieuses, comme le silence, l’obéissance, la pauvreté, l’éloignement du monde, l’esprit de mortification et de prière. »

 

Dans un autre document concernant l’Observance de Sénanque, le fondateur déclare : « Comme les moines de la Congrégation sont tenus de vaquer au travail des mains, aux études, au chœur et aux autres exercices sacrés, ils garderont une véritable solitude. Ils ne pourront assumer ni travail paroissial, ni office de prédication, ni direction de moniales et de sœurs, même de leur propre institut. Ils vaqueront régulièrement le matin aux études sacrées, l’après-midi au travail des mains. » (Lettre du Prieur de Fontfroide au secrétaire de la Sacrée congrégation le 7 janvier 1873.)

 

Le 24 août 1867, la famille de Sénanque, qui compte alors plusieurs maisons, est érigée en congrégation.  

 

Le 27 octobre 1869, à la joie de tous, l’antique abbaye de Lérins recouvrait la vie monastique ; trois années plus tard, le Père Barnouin   transférait le siège de la Congrégation sur l’île des Saints.

 

Sénanque avait eu un développement rapide avec l’arrivée de nombreuses vocations, ce qui permettait d’envisager de nouvelles fondations. Ce fut d’abord, en 1858, la reprise de l’Abbaye de Fontfroide au diocèse de Carcassonne. Puis celle d’Hautecombe en 1864. En 1864  fut ouvert  Ségriès, près de Riez en Haute-Provence . En 1863, le Père Barnouin avait envoyé des moines repeupler le monastère de la Garde-Dieu au diocèse de Montauban, mais en janvier 1865, les moines en  furent expulsés.

 

Malgré les réserves des débuts, des moniales furent accueillies. La première fondation se situait à Salagon en 1865. L’année suivante, les sœurs devenant plus nombreuses, l’ouverture d’une  autre maison fut décidée : Reillane. En 1872, les deux communautés étaient réunies en ce prieuré de moniales.

 

Cependant, des différences importantes demeuraient avec la Congrégation de Saint-Bernard d’Italie. Une lettre du prieur de Fontfroide, le Père Jean, en témoigne : « Nous sommes une Observance à part et, en fait, distincte de celle d’Italie. Notre supplique ne vise pas à nous soustraire à cette dépendance mais à sauver l’Observance ». L’intention du fondateur avait été « de faire revivre l’observance adoucie des anciens Cisterciens français d’avant la Révolution, compatible avec les santés moyennes, sans les austérités de la réforme de Rancé, accusées encore au temps de la Révolution par l’Abbé de Lestrange ». Il avait été soutenu et encouragé dans sa démarche par l’Archevêque d’Avignon,  Monseigneur Debelay, et par Dom Orsise puis par Dom Bonaventure, abbés d’Aiguebelle.

 

Dom Barnouin  était mort le 8 juin 1888. Il avait donné et mis en œuvre les axes principaux de la vie monastique tels qu’il les avait pressentis : la prière, la solitude et le travail. L’orientation contemplative était  donc première et exclusive, l’Eucharistie et la prière pour les âmes du Purgatoire ayant une place prépondérante dans la vie de la Congrégation.

 

Le 12 mars 1892, un décret du pape Léon  XIII accordait à la Congrégation de Sénanque l’approbation définitive de ses Constitutions.

 

 

E) La restauration de l’Ordre cistercien

 

L’autorité suprême de l’Ordre, jusqu’à la Révolution française, résidait dans le chapitre général, qui se tenait à Cîteaux, sous la présidence de l’abbé de cette abbaye mère de l’Ordre. A la mort de Dom François Trouvé, alors chez son neveu, en 1797, personne ne lui succéda, et pour cause : la communauté n’existait plus. Il avait entre temps délégué ses pouvoirs pour certaines régions, mais le Saint-Siège, le 15 septembre 1797, accorda temporairement ses facultés aux présidents des Congrégations et aux vicaires des diverses provinces. Ces Congrégations ou provinces se retrouvaient donc comme des membres disloqués, de l’antique Ordre, sans rapports juridiques entre elles.

 

Pie VII, dès 1814, avait décidé de restaurer les liens défaits et donna un président général à l’Ordre qu’il essayait, pour sa part, de remettre sur pied en Italie. Il nomma à cette fonction le président de la Congrégation italienne, l’abbé de Santa Croce, à Rome, sans pourtant lui donner de juridiction particulière, sinon le droit de confirmer les élections abbatiales dans l’Ordre. En fait, quand le Saint-Siège sera appelé à statuer sur la situation des trappistes, lors de leur restauration en France, et à trancher entre lestrangiens et rancéens, c’est au président général qu’il demandera d’étudier les requêtes de Dom Augustin et de faire un rapport. Son opinion prévaudra.

 

Rappelons que l’abbé de Cîteaux, avant la Révolution, ne jouissait pas d’une juridiction particulière sur les monastères. Il ne jouissait que des pouvoirs confiés par le chapitre général. Il n’avait même pas à confirmer les élections abbatiales : cela relevait du droit du Père Immédiat. Toutefois, à partir de 1433, il pouvait enquêter pour se rendre compte, au nom du chapitre, si l’élu répondait aux critères reçus. Le titre d’abbé général qui apparut au milieu du XVe siècle  ne fut qu’un titre, qui exemptait d’ailleurs l’abbaye de la commende, sans que l’abbé de Cîteaux ait jamais eu, du moins après la mort d’Étienne Harding, une véritable autorité générale sur l'Ordre. Dieu sait si les abbés des quatre premières abbayes, et tout particulièrement celui de Clairvaux, y veillèrent. Cependant, dans la mesure où les chapitres généraux s’espaçaient «  on n’en compte que six de 1562 à 1601 et cinq de 1699 à 1787 » l’abbé de Cîteaux, aidé des premiers Pères et des Définiteurs de l’Ordre, assuma un rôle certain d’animation.

 

Le président général institué par Pie VII, sans juridiction particulière, s’inscrivait dans la Tradition, sauf qu’il n’était pas l’abbé de Cîteaux, maison mère de l’Ordre, mais un abbé au mandat triennal, dont la juridiction ne s’étendait effectivement, au-delà de son monastère, que sur sa petite Congrégation. 

 

Des questions concernant la légitimité de la liturgie cistercienne s’étant posées, il convenait que tous les cisterciens répondent au Saint-Siège dans un sens concordant, pour soutenir cette légitimité. Le président général d’alors, Dom Teobaldo Cesari, saisit l’occasion pour proposer la réunion d’un chapitre général extraordinaire, qui aurait été le premier de tout l’Ordre depuis la disparition de Cîteaux en 1792. Il interrogea en ce sens tous les supérieurs en 1863. Nous ne connaissons que les réponses des trappistes : elles furent négatives, car, disaient-ils, on ne pouvait songer à unir en un seul Ordre des congrégations qui n’avaient pas les mêmes conceptions de fond, par rapport à la séparation du monde, à l’apostolat et à la vie cénobitique, et qui divergeaient tellement au niveau des observances. Mais il semble que les Autrichiens ne furent guère plus enthousiastes que les trappistes.

 

Un premier chapitre inter-congrégations fut convoqué par le Saint-Siège en 1869. Les trappistes n’y furent pas convoqués, compte tenu, peut-être, de leurs réactions de 1864, mais aussi parce que le programme ne portait que sur les rapports entre les congrégations non-trappistes sur lesquelles le Président général avait reçu juridiction du Saint-Siège en 1868. Cependant, c’est à ce chapitre que le titre d’abbé général fut rendu au supérieur général, qui pourrait, dorénavant, être élu à vie parmi les profès de n’importe quelle congrégation. Mais il aurait sa résidence à Rome.

 

Les décisions de ce chapitre ne furent pas entérinées par le Saint-Siège, sans doute parce que Dom Cesari ne voulait pas être maintenu à vie dans sa charge. La situation politique en Italie s’aggrava avec la prise de Rome en 1870 par les « Piémontais » et les lois de sécularisation de 1871. La Congrégation italienne devint des plus précaires, elle perdit ses propriétés à Rome et ne fut plus en mesure de tenir des chapitres généraux pour élire son président. Le Saint-Siège prorogea annuellement la charge du président, mais, en mars 1879, il maintint Dom Cesari dans sa charge de supérieur général de l’Ordre, tout en nommant Dom Bartolini président de la Congrégation italienne, après une consultation des religieux italiens. Cependant Dom Cesari mourut quelques jours plus tard et Dom Bartolini fut nommé président général par interim.

 

Un chapitre commun, en 1880, devait régler la question de l’abbé général. Où devait-il se tenir ? En principe, à Rome ; mais les Autrichiens obtinrent que ce soit à Vienne. Les trappistes en étaient exclus. Ils n’étaient soumis à l’autorité du président général que pour la confirmation des élections abbatiales et ils avaient leurs propres procureurs et leur propre cardinal protecteur. D’ailleurs, n’avaient-ils pas exprimé le souhait en 1878 d’avoir leur propre abbé général ? Les autres abbés ne tenaient pas trop à les voir siéger avec eux, car, représentant quelque 60% des maisons et des abbés, ils auraient dominé le chapitre. A vrai dire, la séparation en deux ordres était dans la logique des choses depuis le XVIIe siècle. Tout y contribuait. En félicitant le nouvel élu, les capitulants de la congrégation de La Trappe, réunis à Aiguebelle en août 1881, n’ont manifesté aucun étonnement ni aucune protestation de n’avoir pas été invités à participer à son élection : ce n’était pas leur affaire.

 

Le Chapitre se réunit péniblement, en deux séances, les 29 et 30 avril 1880, avec seulement 15 supérieurs présents et le procureur général, Dom Smeulders. 12 autres avaient envoyé un bulletin de vote avec leurs excuses. Les bulletins des 5 supérieurs de la Congrégation de Sénanque ne furent pas pris en compte, car ils n’avaient que des vœux simples et la Congrégation, de plus, n’était encore qu’affiliée à l’Ordre cistercien. Dom Bartolini fut élu, mais  ne fut confirmé que pour six ans, qui furent été prorogés pour la même durée par Léon XIII en 1886. Il mourut avant la fin de son second sexennat, le 26 juillet 1890.

 

La disparition de Dom Bartolini provoqua la convocation d’un nouveau chapitre général  en 1891 La Congrégation italienne était trop réduite et mal en point, du fait des lois civiles de sécularisation, pour être en mesure de présenter la candidature de son président. Fut élu pour six ans le vicaire de la Congrégation austro-hongroise, Dom Léopold Wackarz, abbé de Hohenfurt, aujourd’hui Vyssi Brod, âgé de 81 ans, qui obtint l’autorisation de ne pas résider à Rome. Son mandat fut prolongé de deux ans au chapitre de 1897.

 

 

Texte

 

Règlement des moines de Wettingen lors de leur installation à Mehrerau en 1854 (texte latin complet in Analecta cisterciensia 42 [1986] p. 175-178)

 

1.De l’Office divin

 

Le petit nombre de religieux reprenant la vie monastique et les circonstances particulières de notre famille rendent impossible le maintien des temps et façons de célébrer l’Office divin, comme dans notre Maison mère de Maris Stella [Wettingen] ; aussi avons-nous décidé les modifications suivantes :

En férie, les Matines commencent à 3 h 45 du matin ; les dimanches et fêtes, à 3 h 30. Suivent les messes selon l’Ordo ou la disposition de l’abbé.

A 6 h, méditation dans l’oratoire, jusqu’à 6 h 30 : tous y participent, à moins d’empêchement légitime.

A 6 h 30, commence Prime avec Pretiosa et l’antienne Sub tuum praesidium chantée avec l’oraison Pietate. Suit la messe conventuelle. Après la messe on dit Tierce et à 1 h. Sexte et None.

Les dimanches et fêtes, Tierce est chantée à 8 h 30, suivie de la grand-messe ou de la messe solennelle, celle-ci étant suivie par Sexte et None.

A 3 h. de l’après-midi, sont dites les Vêpres, avec, à la fin, l’oraison Domine Iesu pour la conservation du lieu.

A 7 h est donné le signal pour la collation qui est suivie aussitôt de Complies à la fin desquelles est chanté solennellement le Salve Regina. Puis il y a un court moment de recueillement du soir et la bénédiction.

 

 

2. De la clôture et du silence  

 

Appartiennent à la clôture les deux ailes sud et est de la maison. La partie à l’ouest est en dehors de la clôture. L’entrée en clôture des étrangers, surtout des séculiers, ne se fait pas sans nécessité ni permission des supérieurs. Il est rigoureusement interdit aux femmes de pénétrer dans la clôture ou la cuisine. En clôture on observe le silence, mais s’il est nécessaire que l’on doive s’adresser la parole, cela se fera à voix basse.

Que la musique se taise tout à fait entre Prime et Complies. Il est permis toutefois de se promener dans l’espace en clôture durant les récréations et d’y converser honnêtement sans clameur ni trop de bruit.

 

3. De la récréation

 

Les heures quotidiennes de la récréation vont du déjeuner à 13 h. et du dîner à Complies ; les mardis et jeudis, elle peut être prolongée jusqu’à 15 h. Tant que les jardins manquent pour prendre l’air plus librement, faculté est donnée de se promener durant la récréation dans les prés du monastère et du côté du lac. Des jours extraordinaires de récréation se prennent avant le début de l’avent et du carême, le jour de la fête des supérieurs, à la circoncision du Seigneur, à la fête de saint Benoît. Ces jours-là les Complies, avec le Salve Regina, sont chantées après les Vêpres.

 
4. De la table régulière et de celle des hôtes

 

Le déjeuner se prend à 11 h, le repas du soir à 17 h 30 : à moins d’une dispense du supérieur, la lecture n’y manque jamais ; à savoir, au déjeuner, un chapitre de la sainte Écriture, puis l’histoire ecclésiastique ou civile qui peut instruire et édifier les auditeurs ; on conclut toujours par une lecture spirituelle et ascétique. Le soir on lit en premier lieu le martyrologe du lendemain.

Quant à la mesure du boire et du manger, nous pensons qu’il suffit, chaque jour, de servir à la communauté, en plus du bouillon, deux plats de viandes avec les légumes ; le soir un unique plat avec les légumes ; à chaque fois on sert un quart de chope de vin. Il appartient aux supérieurs, aux jours festifs, aux fêtes des religieux, aux jours de récréation, de donner en plus un bon vin.

Il est permis à chacun, une fois la messe finie, ou après la messe conventuelle, de prendre au réfectoire un petit déjeuner et, de même, à cause de la fragilité humaine et de l’âge avancé de nous tous, de se réchauffer avec du vin ou du café, s’il le veut, en guise de goûter, ou pour les Vêpres.

Que la table de l’abbé soit toujours avec les hôtes et qu’il se fasse accompagner par un religieux selon le rang ou l’affinité. Les hôtes prêtres, surtout les amis, peuvent aussi prendre place à la table de communauté.

 

5. De la caisse ou du pécule

 

Nos constitutions estiment qu’avoir sa caisse personnelle n’est pas très conforme au vœu de pauvreté et nous, frères, avons convenu à la réunion de Wurmsbach, le 16 mai 1854, de reprendre la vie commune selon la sainte Règle. C’est pourquoi les pécules personnels seront supprimés et le religieux ou le convers, quel qu’il soit, recevra de l’abbé ou de ses délégués tout le nécessaire pour la nourriture, le vêtement, les arts, les études, les voyages, et tout le reste dont il doit se servir. En conséquence que les religieux donnent à l’abbé, pour l’usage commun, tout ce qu’ils ont en argent ou en titres et qu’ils fassent la liste écrite de toute leur fortune.

Que les confrères restés en Suisse fassent aussi la liste de leurs actifs et passifs et de leur fortune avant le dimanche des Rameaux. De tout cela sera fait une description ou un inventaire dans les comptes de notre économe.

Le Révérendissime touchera les pensions, les administrera et rendra compte annuellement à la communauté.

Tout don reçu sera remis au supérieur de la communauté, qui pourra les retenir ou les verser à l’usage commun.

Les documents (pécuniaires) seront signés par le supérieur et ceux qui arrivent lui seront déférés.

 

6. Des convers

 

 Selon la convention établie à Wurmsbach, on reçoit au noviciat principalement des religieux moines. Les convers sont admis seulement s’ils connaissent quelque métier utile au monastère ; ils sont reçus sous forme d’oblats avec vœux simples et pour un nombre déterminé d’années, au terme desquelles la profession est renouvelée pour d’autres années déterminées ou pour la vie. Ils sont voués, par leur profession, au travail manuel, au service des moines, aux soins des malades et accomplissent les autres services domestiques qui leur sont commandés par les supérieurs. De plus ils témoignent obéissance à leur maître, et respect aux religieux. Ils participent chaque jour à la méditation et à la messe, ainsi qu’au Salve après Complies. Les jours de fête, ils vont à Tierce et Vêpres. Ils ont une instruction ou une leçon par leur maître à l’heure fixée.

 

 

Questions pour aider à la réflexion 

 

1. Dans la première partie de ce dossier, il apparaît qu'on se divise pour des questions d'observances, que le rôle de la pénitence est important, que les monastères se croient, en quelque sorte, tenus de prouver leur utilité du point de vue social (écoles, défrichement, assainissement de terrains, etc.) Comment nous situons-nous par rapport à ces mêmes questions ? Quelles sont les limites et les richesses de chacune des deux approches ?

 

2. Face à l'itinéraire de Dom Barnouin, nous pouvons nous demander ce que nous faisons, pour stimuler, en chaque membre de notre communauté, l'appel à chercher Dieu qui l'a mis en route sur la voie cistercienne.

 

3. Dom Barnouin voulait une vie cistercienne accessible aux santés moins robustes. Quelles questions se posent aujourd'hui en ce domaine ? Comment y répondre avec fidélité et réalisme ?

 

4. Les fondations de Dom Barnouin ont pu rétablir la vie monastique dans des sites prestigieux. Quel est l'héritage spirituel du lieu où nous vivons ? Comment le faisons-nous fructifier ?