Naissance de l’Étroite Observance

Dossier préparé par Sœur Marie-Paule Bart, Peruwelz.

 





A. Un monde en mutation
B. Une Église qui se réforme


A. "Décadence" de l'Ordre
B. Application dans l'Ordre des décrets du Concile de Trente
C. Les Feuillants
D. Les étudiants du Collège germano-hongrois
E. Orval


A. L'émergence
B. Les hommes
Dom Denis LARGENTIER
Dom Octave ARNOLFINI
Dom Étienne MAUGIER
Dom Jérôme PETIT


A. Points soulignés par les réformateurs
B. La "guerre des observances"






Introduction

Essayer d'approcher l'émergence de l'Étroite Observance est une tâche historique difficile car il manque encore beaucoup d'éléments concernant les personnages, les influences tant internes qu'externes à l'Ordre, et sans doute aussi un nombre non négligeable de documents reste à découvrir.

 

Cependant, faire ce travail n'est pas sans profit : il nous permet d'avancer dans la connaissance ‑et donc l'intelligence‑ des différentes sensibilités cisterciennes, et il nous offre également la grâce de toucher du doigt l’œuvre de l'Esprit au sein même de notre pâte bien humaine, de nos cœurs capables du meilleur et du pire. Du meilleur : une réponse généreuse à l'appel perçu, un désir sincère de fidélité aux vœux prononcés, une volonté ferme de conversion ; du « pire » : la recherche d'intérêts qui ne sont plus tout à fait ceux du Royaume, la tentation du pouvoir (même s'il est spirituel) et tout le jeu des influences mondaines et politiques...

 

S'arrêter sur cette période de notre histoire est aussi source d'espérance : des pierres brutes que nous sommes, Dieu peut toujours faire des éléments de beauté pour son Église, au service du Royaume.

 

            Par souci de clarté pédagogique, nous avons choisi, contrairement à certains auteurs, d'utiliser uniquement l'appellation « Étroite Observance » et non « Stricte Observance » afin de ne pas confondre avec ce qui existe juridiquement sous ce nom aujourd'hui.

 

1.  Dans un monde en mutation, une Église qui se réforme

 

La naissance de l’Étroite Observance est habituellement située aux environs de 1600. Il faut cependant souligner qu'il ne s'agit pas d'une génération spontanée : elle est l'un des fruits de ce qui bouillonne au XVIe siècle. Il n'est donc pas inutile de la replacer dans son écrin historique.

 

A)    Un monde en mutation 

 

Nous sommes au lendemain des grandes découvertes (Vasco de Gama,  Christophe Colomb, Pedro Alvarès Cabral, Magellan) et le XVIe siècle voit la constitution des Empires d'Outre‑mer : l'horizon de l'Europe s'élargit. C'est aussi le siècle de la naissance des nations modernes qui se veulent résolument indépendantes des puissances du passé, à savoir le pape et l'empereur d'Allemagne.

 

La Renaissance italienne rayonne peu à peu sur toute l'Europe, les arts, les sciences et surtout la littérature antiques suscitent un regain d'intérêt, la pensée humaniste prend forme (Machiavel, Thomas More, Erasme), l'imprimerie permet une diffusion plus large et plus rapide de l'écrit ; tout cela engendre une nouvelle culture, une nouvelle vision de la vie, du monde, de l'homme.

 

Toutefois, il reste une angoisse profonde au cœur de l'homme de ce temps : les grandes calamités du siècle précédent ‑ sont encore dans toutes les mémoires, telles la peste noire, la guerre de Cent Ans, le grand Schisme, et même les hérésies qui ont ressurgi: la dévastation de l'Europe qui s'en est suivie, la mort omniprésente, le manque de guides sûrs ont posé les questions essentielles : la vie, la mort, l'au‑delà. Pendant ce temps, l’Église,  la papauté,  mène une vie riche, mondaine... Un désir de réforme se fait jour, fécondé par les travaux de certains humanistes qui se penchent sur les textes originaux des Écritures et les publient.

 

Des appels en faveur d'une réforme de l’Église montent de partout. En 1512, Latran V élabore même tout un programme, qui restera sans suite. Il a au moins le mérite d'avoir reconnu la nécessité de la chose. Des hommes passionnés par le Christ de l'Évangile se lèvent : Luther, Zwingli, Calvin ... qui développent, sans l'avoir forcément voulu au départ, un mouvement en rupture avec l’Église catholique.

 

B) Une Église en réforme 

 

Le mouvement de réforme catholique n'a pas attendu le Concile de Trente (1545 -1563), les ordres religieux bougent :

‑ Les Dominicains, sous la houlette de Catherine de Sienne et Raymond de Capoue.

‑ Les Franciscains dès 1388 au couvent de Mirabeau, puis à la suite du Frère Olivier Maillard au XVe, et François  de Paule (1436‑1507) qui fonde les Minimes.

‑ Les Bénédictins en Italie.

‑ Le Carmel en Espagne avec Thérèse d'Avila (1515‑1582).

‑ Les Augustins ...

Les laïcs sont également touchés : ils adhèrent à un mouvement né aux Pays-Bas à la fin du XIVème, celui de "la vie dévote" qui permet aux chrétiens de mener une vie exigeante au sein du monde, et ainsi de le féconder de l'intérieur, sur son terrain même. Il ne faut pas non plus oublier les fondations nouvelles : l'Oratoire, les Théatins, les Jésuites ...

 

C'est dans ce contexte que se réunit le Concile de Trente.

 

2.  Le Concile de Trente et l’Ordre cistercien 

 

   A) « Décadence » de l'Ordre

 

Le mot "réforme" implique dans notre imaginaire qu'il y a relâchement disciplinaire, abus, fautes, et donc l'existence d'un style de vie "décadent" par rapport à l'origine, avec le risque de ruine, de mort qu'il implique, et contre lequel il faut réagir, et vigoureusement.

Si l'on veut comprendre la "réforme" de l’Étroite Observance, il est à la fois nécessaire de prendre ses distances vis à vis de cette vue par trop simpliste, et se rappeler qu'une divergence entre deux sensibilités, deux façons d'aborder l'inévitable adaptation au temps, peut engendrer une "réforme" sans qu'il soit permis de mettre en doute la vigueur spirituelle de l'une ou l'autre partie : on peut évoquer ici Molesme et Cîteaux.

 

Pouvons‑nous avoir une idée de l'état de l'Ordre au moment du Concile de Trente ?

 

Si nous croyons ce que disent les Articles de Paris (1494) "dans plusieurs monastères de l'Ordre il apparaît que l'observance première de la vie religieuse s'est conservée jusqu'à présent... d'autres abbayes, bien qu'elles aient dévié en quelque moment donné... sont revenues à la pureté primitive de la religion... mais il en est d'autres... qui ont besoin d'une réforme." Il faut donc à tout prix se garder de généraliser une situation particulière tout dépend de l'implantation, de l'histoire du lieu : des guerres, des pillages,  etc.,  du statut de l'abbaye et des hommes qui composent la communauté !

Il est néanmoins possible de relever quelques points qui reviennent régulièrement dans les cartes de visites ou les statuts de chapitres généraux, abus dus à la faiblesse humaine, mais aussi trop souvent renforcés par les circonstances extérieures dont les moines sont le plus souvent victimes.

 

     La Commende : c'est sans doute le premier malheur des monastères. L'abbé commendataire,  qui n'est pas toujours un religieux, ne pense bien souvent qu'au profit qu'il peut tirer du monastère qu'il a reçu.

Conséquences :

-     Les religieux ont parfois à peine de quoi se nourrir.

-     L'abbé commendataire limite le nombre des novices afin d'augmenter sa part personnelle, ce qui aboutit concrètement à :

-          des transgressions du vœu de pauvreté : chacun se débrouille pour se nourrir et se vêtir

-          et par voie de conséquence un affaiblissement de l'esprit et de la pratique de la vie commune.

-    Les moines commencent à sortir trop souvent de leur monastère.

-    Comme les fonds manquent, les bâtiments se dégradent faute d'être sérieusement entretenus.

-    La vie spirituelle se relâche : il n’est pas facile de tenir dans ces conditions.

 

‑ Les Guerres, et notamment les destructions sauvages opérées dans les pays passés à la Réforme font disparaître les monastères de Hongrie, de Suisse, des Pays Scandinaves, d'Angleterre avec Henri VIII, liste qui sera encore allongée lors des guerres de religion en France (1562‑1598). C'est une grande misère qui règne dans les monastères pris dans les affrontements ou le simple passage des troupes. Les guerres ont également une autre conséquence : l'impossibilité de réunir régulièrement et d'avoir un nombre suffisant d'abbés présents au Chapitre général, d'où une lacune dans le gouvernement de l'Ordre et le suivi de la discipline vécue concrètement dans les monastères.

 

‑ Le manque de vocation de certains sujets : peu à peu l'habitude s'était installée de placer dans les monastères les cadets de famille pour ne par avoir à partager le patrimoine familial. Il est clair que nombre d'entre eux n'ont aucune vocation monastique, et leur présence dans le monastère ne peut qu'engendrer un relâchement certain de la vigueur de la discipline et, par voie de conséquence, affadir la vie intérieure des moines. Sans compter qu'ils troublent aussi la paix de la communauté par les procès qu'ils intentent à quiconque ose remettre en cause la manière de vivre du monastère et la leur propre.

 

B) Application dans l'Ordre des décrets du Concile de Trente 

 

Le 4 décembre 1563, jour de la clôture du Concile, le Décret sur les réguliers et les moniales est promulgué. On y trouve ceci : « Avant tout, ils observeront fidèlement tout ce qui appartient proprement là la perfection de leur profession religieuse, voeux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté et tous les autres voeux et préceptes particuliers là certaines règles et à certains ordres, qui regardent leur nature respective, et la conservation de la vie commune, de la nourriture et du vêtement. Les supérieurs appliqueront tout leur soin et leur diligence, à ce que l'on ne s'écarte en rien de toutes ces choses, étant bien entendu qu'il n'est pas en leur pouvoir de relâcher quoi que ce soit appartenant à l'essence de la vie régulière ».

 

A cette session, étaient présents trois Cisterciens : Dom Louis de Baissey, abbé de Cîteaux, Dom Jérôme Souchier alors abbé de Clairvaux, et qui succédera à Dom Louis sur le siège de Cîteaux, et Nicolas I Boucherat qui deviendra lui aussi abbé de Cîteaux à la suite de Dom Jérôme. Ceci nous montre à quel point, de 1560 à 1583, (et on peut même dire jusque l'année 1604, puisque Dom Edmond de la Croix, successeur de Dom Nicolas, avait été secrétaire de Dom Jérôme) sur plus de quarante ans, de 1560 à 1604, les supérieurs de l'Ordre ont été des moines imprégnés de l'esprit de Trente, et vont l'appliquer. Cette application va se faire par la visite des monastères, visite effectuée soit par l'abbé de Cîteaux lui-même, soit par le Procureur général, soit par des vicaires provinciaux institués pour les régions difficilement accessibles aux visiteurs ordinaires vu les temps troublés.

             Quelques dates pour donner une idée de la tâche accomplie :

1565, 21 mai : Le Chapitre général se réunit pour promouvoir l'application des décrets du Concile. Des abbés sont chargés de visiter les monastères de leur pays.

1569 : Nicolas Boucherat, procureur de l'Ordre visite les monastères de l'Italie méridionale et de Sicile.

1570, 1er avril : Dom Jérôme Souchier publie une liste d'ordonnances qui appliquent à l'Ordre les décrets de Trente.

1572 : Nicolas I Boucherat visite les monastères d'Italie et y réunit un Chapitre national.

1573‑1574 : il visite ceux de Suisse, de Suède, de Haute et Basse-Germanie ainsi que ceux des régions voisines.

1575 : il visite la Flandre.

 

Ses deux successeurs ne ralentissent pas le rythme : Pologne, Bohême, France, Italie, Savoie, Bourgogne, Belgique, Allemagne et même Espagne pour Dom Edmond. Cette liste nous laisse deviner qu'un réel travail a été accompli dans le sens des volontés du Concile de Trente malgré les difficultés évoquées plus haut, et surtout a dû habituer les esprits à la nécessité d'une réforme et préparer ainsi le terrain pour que germe chez certains le désir d'aller «  plus loin » dans la rigueur,  avec le risque de passer la mesure.

 

C) Les Feuillants 

 

Abbaye cistercienne fondée au XIIe siècle dans la région de Toulouse, la communauté de Feuillant est de la lignée de Morimond, mais passe ensuite dans la filiation de Pontigny. En 1562, elle est donnée en commende à Jean de la Barrière. En 1573, celui-ci  décide d'accomplir un noviciat afin de devenir abbé régulier. Après sa profession, il est "assez mal" accueilli par la communauté de Feuillant : cette dernière est surtout composé de cadets de famille, qui ne tiennent pas du tout à mener une vie régulière, au point qu'il y aura quelques tentatives d'assassinat envers Jean. Prudent, il se retire à Toulouse, pour revenir en 1574 comme simple moine. Ce n'est que le 7 avril 1577 qu'il reçoit la bénédiction abbatiale. Le 3 mai suivant, il annonce à la communauté sa volonté de revenir à une observance sérieuse de la Règle : les moines s'empressent de rejoindre d'autres communautés plus à leur convenance et il ne reste à Feuillant que deux clercs profès et deux novices. Jean voulait revenir aux observances primitives de Cîteaux. Des vocations se présentent.

Mais, emporté par sa générosité spirituelle, Jean en rajoute encore, tant et si bien que les autorités cisterciennes interviennent pour tempérer son manque de discrétion, et pour sauvegarder l'unité des observances. Devant l'opposition de Dom Edmond de la Croix, abbé de Cîteaux, Dom Jean se tourne vers le pape qui approuve sa réforme. Des monastères sont fondés : 1586,  San Vito ; 1587, Paris ; 1589, Bordeaux.

Les abbés de Cîteaux et de Morimond demandent au pape la tenue d'un chapitre général des Feuillants. Celui‑ci a lieu en juin 1592 : toute juridiction sur les Feuillants est alors enlevée à l'abbé de Cîteaux et à ses successeurs. Les Feuillants sont devenus un Ordre indépendant des Cisterciens. Les nouvelles constitutions sont approuvées en 1595 : elles adoucissent quelque peu les austérités primitives en permettant le port de sandales de bois au lieu de marcher pieds nus, l'usage des oeufs, du poisson, des laitages, de l'huile est aussi ajouté...

L'Ordre s'est développé jusqu’à la Révolution qui l'a fait disparaître.

 

   D) Les étudiants du Collège germano-hongrois 

 

En 1601, dix étudiants du Collège germano-hongrois, travaillés par les idées de réforme du Concile de Trente, demandent à entrer dans l'Ordre cistercien. Ces hommes étaient des personnes déjà bien formées au plan théologique et philosophique : certains possédaient le grade de Maître ou de Docteur. Ils sont aussi marqués par la spiritualité jésuite, très appréciée à l'époque, et les abbés cisterciens leurs envoient les jeunes moines pour des études. Ils signent une Déclaration dans laquelle ils affirment demander une formation monastique à Cîteaux et Clairvaux afin de puiser la vie cistercienne "à la source même de son premier jaillissement", mais ils n'ont pas l'intention d'y faire leur stabilité : ils retourneront en Allemagne afin d'y travailler à la réforme des monastères. Cinq font leur noviciat à Cîteaux, et cinq à Clairvaux entre 1601 et 1604. Il est intéressant de noter que deux des futurs abbés de l’Étroite Observance séjourneront à Clairvaux à ces dates : Octave Arnolfini et Jérôme Petit, et que cette rencontre n'a sans doute pas été stérile ni pour les uns ni pour les autres.

Parmi ces étudiants, six mourront avant 1615, quatre seront abbés. Ceux qui rentreront en Autriche rejoindront l'abbaye de Heiligenkreuz, sauf un qui restera à Salem. L'un deux, Antoine Wolfrad sera abbé de Wilhering, puis de Kremsmünster (Bénédictins), avant de devenir en 1631 Prince‑Evêque de Vienne.

 

E) Orval 

 

Impossible de ne pas signaler le travail de réforme qui s'est effectué dans cette abbaye, ne serait‑ce que brièvement.

Lambert de Hansimbourg met en place la réforme demandée par les décrets du Concile de Trente et les Ordonnances de Dom Jérôme Souchier.

Bernard de Montgaillard, le "Petit Feuillant" est imposé à l'abbaye, ce qui lui vaut d'être très mal reçu. Cependant, il finit par imposer ses vues, renforce la réforme de son prédécesseur, et y introduit l’Étroite Observance. Avec lui, l’Étroite Observance sort des frontières françaises. mais il faut cependant garder en mémoire que les querelles futures seront avant tout  internes à la France, trop liées aussi à  la politique française, et les monastères non français n'y seront pas mêlés.

 

3.  Naissance de l’Etroite Observance 

 

A) L'émergence 

 

Comme il a été souligné plus haut, le travail effectué suite au Concile de Trente a permis la réalisation de la réforme nécessaire à l'Église et donc dans les monastères. A la fin du XVIe, comme en témoigne l'enquête menée en 1596 à Orval pour la succession de l'abbé, cette réforme tridentine est bien réalisée dans certains monastères, si bien qu'une volonté de revenir à l'observance primitive va s'exprimer clairement ici et là, de façon informelle pendant toute une période, "réformés" et "non réformés" cohabitant même au sein d'une même communauté, les deux styles de vie n'étant d'ailleurs pas très différents l'un de l'autre. Pour qu'une réforme prenne de l'ampleur, se coordonne, se structure officiellement, il faut que l'idée soit reprise par des individus qui l'incarnent dans leur propre vie, et aient une personnalité assez forte pour que leur choix soit contagieux et que des disciples suivent.

 

Pour l'expansion de l’Étroite Observance, nous avons trois hommes, trois moines :

 

‑ Dom Denis Largentier, abbé de Clairvaux, qui soutiendra à fond le mouvement sans jamais en faire juridiquement partie.

‑ Dom Octave  Arnolfini pour les premières démarches.

- Dom Etienne Maugier qui les rejoindra et travaillera à la réforme avec une fougue parfois intempestive.

 

Ils seront soutenus, secondés, par l'humble et discret, mais non moins influent Dom Jérôme Petit, abbé de l'Étoile.

 

 

 

 

B) Les hommes 

 

Dom Denis LARGENTIER

 

Né à Troyes en 1557, il entre à Clairvaux à seize ans. Après des études au Collège Saint- Bernard à Paris, d'où il sort Docteur en Théologie, et la fonction de Procureur de l'Ordre à Rome, il est élu abbé de Cîteaux. Qui est le moine Denis Largentier ? Sans doute un homme assez humble, puisqu'il se met sous la direction spirituelle de Dom Jérôme Petit, nettement plus jeune que lui. L'auteur de la "Vie" du Père Jérôme écrit : "Dom Denis Largentier, abbé de Clairvaux, bienvenu auprès des rois et des princes, respecté des seigneurs, voulant mettre ordre à sa conscience et vivre dans l'étroite observance de la Règle, prit notre bon Père Dom Jérôme pour son maître et directeur, et se rendit si humble et si soumis là ses ordres et ses leçons qu'il montrait l'exemple à tous les autres novices et profès de la maison. Il fit les Exercices des dix jours sous son maître, avec tant de zèle et de courage, tant d'humilité et soumission, tant de mortifications et d'austérités, qu'il encourageait même les plus lâches et tièdes à la vertu ; il venait s'accuser de ses fautes devant notre bon Père, demandait pénitence, en un mot il faisait tout ce qu'un petit novice pouvait faire pour s'avancer à la vertu." Dom Largentier est également très soucieux d'accomplir ses fonctions de Père Immédiat par lesquelles il travaille à introduire la réforme dans ses maisons‑filles. C'est dans ce but qu'il repère des sujets ouverts à la question, et, s'ils sont jeunes moines, les fait venir à Clairvaux pour les former, ou les met en charge dans ses abbayes. Entre autres :

 

-          Dom Octave Arnolfini, abbé de la Charmoye qu'il fait élire abbé de Châtillon.

-          Etienne Maugier, dont l'auteur de sa "Vie" raconte : "... Dom Denis Largentier, abbé de Clairvaux, lequel brûlant d'un grand zèle pour le bien de son Ordre et cherchant partout des personnes qui le puissent aider à une si grande oeuvre, ayant entendu prêcher plusieurs fois le prieur de l'Aumône... et ayant reconnu le grand talent et autres grandes grâces que Dieu lui avaient communiquées, et qu'il était propre pour arranger l’œuvre de la réforme qu'il avait conçu dans son esprit pour toute sa filiation, importuna si fort Mons. le Révérendissime abbé général de Cîteaux avec lequel il vivait en parfaite intelligence et union des volontés pour le bien de l'Ordre, qu'il lui permit de le retirer de la filiation de Cîteaux pour le mettre dans la filiation de Clairvaux." 

-          Dom Jérôme Petit : "Dom Largentier, abbé de Clairvaux, passa en ladite abbaye de Montiers pour y faire sa visite. L'ayant vu [=J. Petit], il le voulut avoir, et de fait le demanda au prieur et aux religieux de ladite maison, qui le concédèrent incontinent. Il fut envoyé à Clairvaux pour y faire une seconde stabilité et renouveler les vœux qu'il avait faits avant l'âge." 

-          Dom Jacques Minguet, jeune moine de Clairvaux, qu'il envoie à Châtillon où l'abbé, Dom Octave Arnolfini, met en place la réforme, ce qui donne à cette abbaye un moine de plus favorable à l’Étroite Observance.

-          Dom Louis Quinet, rencontré au Val‑Richer, qu'il envoie étudier sous la direc­tion de Dom Octave Arnolfini. Ces moines vont sans cesse se rencontrer et travailler ensemble, soit au Collège Saint‑Bernard, soit lors de visites de monastères, soit pour les consultations du Cardinal de La Rochefoucauld, circonstances difficiles, où se mêleront trop souvent petitesses humaines et intérêts politiques.

 

Il est aussi intéressant de souligner que Dom Largentier est un homme de conciliation : partisan de la réforme, il ne l'impose pas de force, même s'il nomme comme officiers des moines acquis à la réforme, ou change des moines de monastère afin de faire progresser la réforme dans l'un ou l'autre. Partisan de la réforme, il n'en fera jamais partie juridiquement, il la vit, tout simplement, aussi est‑il écouté et respecté par les deux tendances. Sa mort, survenue le 25 octobre 1624 marquera le début de relations de plus en plus tendues et hostiles des relations entre les deux observances.

 

 

Dom Octave ARNOLFINI

 

Sans minimiser l’influence des autres, il peut être considéré comme l’initiateur de l’Étroite Observance, le premier à avoir poussé plus loin que les réformes préconisées par le Concile de Trente, tout en restant au sein de l’Ordre de Cîteaux, si l’on excepte Dom Jean de la Barrière, qui s’en séparera par la suite.

Né à Lyon en 1579, d'un père d'origine toscane, il passe son adolescence à la cour du roi Henri IV. En 1598, il reçoit l'abbaye de la Charmoye en commende. Il prend d'abord à coeur le redressement matériel de l'abbaye, puis, en 1602‑1603 il va faire son noviciat à Clairvaux sous la houlette de Dom Denis Largentier et y prononce ses voeux. Le 5 juillet 1603, il est reconnu par le roi,  abbé régulier de la Charmoye. Une solide amitié unit alors Dom Largentier et Dom Arnolfini, amitié qui sera mise totalement au service de l'extension de la réforme dans la filiation claravalienne lorsque Dom Octave sera élu abbé de Châtillon le 24 février de l'année 1605. Jusqu'alors il n'y a rien d'écrit de la part de moines profès, ni de décision officielle : la réforme prend corps par petits îlots qui ne sont pas forcément liés entre eux : Clairvaux, la Charmoye, Châtillon, Cheminon, Prières sont les principaux centres d'influence.

Le premier acte "officiel" est posé le 9 mai 1606 au Collège Saint‑Bernard à Paris : avec Etienne Maugier, moine de l'Aumône et Abraham Largentier, moine de Cîteaux, il signe un texte dans lequel ils affirment : "... nous promettons qu'après nous être éclairés de la vérité, nous observerons et garderons exactement notre règle, les sanctions, constitutions et préceptes faits et ordonnés par nos Pères dans les Chapitres généraux, sans avoir aucun égard à dispense quelconque qui pourrait être amenée de la part du Souverain Pontife..."

Ceci peut être considéré comme le texte fondateur. Cette fois, publiquement, il y a bien volonté, au‑delà d'ambiguïtés certaines,  d'établir une nouvelle forme de vie. Dom Arnolfini y consacrera toutes ses énergies.

 

 

 

Dom Etienne MAUGIER

 

Personnalité forte qui croit à la réforme et y tient tellement qu'il se permettra des manoeuvres discutables pour la faire triompher, l'imposer à tous. La part qu'il prendra dans l'expansion de Étroite Observance est capitale, il ne comptera pas sa peine pour la servir. Né en 1573, il entre à l’Aumône vers 1584 et y fait profession en 1589. Après des études au Collège Saint‑Bernard d'où il sort bachelier en théologie, il est nommé prieur de l'Aumône et ordonné prêtre. En 1604, il est de retour à Paris ; c'est à cette époque que Dom Denis Largentier le demande pour sa filiation. Il signe, avec Dom Arnolfini et Abraham Largentier la Déclaration du 9 mai 1606 affirmant leur volonté de se réformer. Le 9 décembre 1608, il succède à Dom Arnolfini, devenu abbé de Châtillon, sur le siège de la Charmoye. Dès lors son zèle de réformateur va se déployer sans compter, grâce, notamment, aux offices qu'il va remplir et qui vont lui donner les moyens d'agir : supérieur de Port‑Royal des Champs (1609-1625), supérieur de Maubuisson, mais aussi en 1609, vicaire de l'abbé de Clairvaux. On le voit intervenir à l'abbaye du Lys, soutenir Dom Bernard Carpentier dans la réforme de l'abbaye de Prières.

En 1623 : avec Dom Octave Arnolfini il visite les cinquante huit monastères de la filiation de Clairvaux, et le 28 juillet Dom Nicolas II Boucherat le nomme vicaire des dix monastères de l’Étroite Observance, nomination reconduite en 1628 et 1634 par Dom Pierre Nivelle, confirmée en 1635 par le Cardinal de la Rochefoucauld, Visiteur Apostolique, puis en 1636 par le Cardinal de Richelieu nouvel abbé de Cîteaux. Le 11 mars de cette année 1623, il signe les Ordonnances du Cardinal de la Rochefoucauld pour la réforme de l'Ordre cistercien.

En juillet 1624,  il convoque un Chapitre pour l’Étroite Observance aux Vaux-de-Cernay.

En 1626, il convoque un autre Chapitre en vue d'établir les Constitutions. Il incite tenacement le Cardinal de la Rochefoucauld à imposer l’Étroite Observance à toutes les maisons cisterciennes de France. Il est présent à chacune des consultations organisées sur ce sujet par le Cardinal en novembre 1633 et en février, avril, mai 1634. Il travaille en étroite collaboration avec les autres promoteurs de la réforme : Dom Largentier, Dom Arnolfini bien sûr, mais également avec Dom Jérôme Petit et Dom Jean Jouaud, ses assistants en tant que Vicaire général.

 

Dom Jérôme PETIT

 

Peut‑être moins connu que les précédents, il a également tenu un rôle de premier plan dans la mise en place de l’Étroite Observance. Né en 1586, il entre en 1600 au Noviciat de Montiers où, si l'on en croit l'auteur de sa "Vie", il "s'adonne à la vertu" alors que "les religieux vivaient très mal... et l'incitaient à quitter ses dévotions". C'est là qu'il prononce ses voeux. En 1603, Dom Denis Largentier, de passage au monastère, emmène Jérôme qui devient profès de Clairvaux. Après des études chez les Jésuites et au Collège Saint‑Bernard, il est chargé de cours dans ce même Collège et ordonné prêtre. Vers 1617, Dom Arnolfini le demande afin qu'il l'aide à mettre la réforme en place à Châtillon. Après un séjour à Cheminon où il consolide ce qu'il y avait commencé avec Dom Maugier, il devient maître des novices à Clairvaux, office par excellence pour enraciner la pensée réformatrice. Nommé abbé de l'Etoile en 1621, il travaille au redressement de cette abbaye, tout en étant aux côtés de Dom Arnolfini et Dom Maugier lors des consultations du Cardinal de la Rochefoucauld. Avec Dom Maugier, il accompagnera celui-ci lors de la visite "manu militari" du Collège Saint-­Bernard en mai 1634. Le 15 septembre 1634, il est nommé premier assistant de Dom Maugier. Et si l'on songe qu'il avait été choisi par Dom Denis Largentier comme directeur spirituel, il est facile de deviner le poids dont il a pesé dans la naissance de l’Étroite Observance. Il meurt à 49 ans, le 25 octobre 1635.

 

 

4.  L'Etroite Observance : un idéal, des hommes

 

A)    Points soulignés par les réformateurs 

 

Nous retrouvons les lignes de force du Concile de Trente, mais mises en référence à la Règle de saint Benoît et aux premiers Pères de Cîteaux, d'ailleurs avec des accents qui ne sont pas sans rappeler ceux des Fondateurs du Nouveau Monastère :

"... Promesse et résolution constante d'observer à la lettre la règle de saint Benoît, conformément aux statuts, constitutions, et décrets de nos anciens chapitres généraux..." (Déclaration du 9 mai 1606).

"... Respecter la Règle avec l'antique générosité de nos saints Pères..." (Moines de Châtillon le 12 mars 1622)

Puis viennent les différentes observances réajustées à la façon de les vivre dans les premières années cisterciennes, notamment en référence à saint Bernard : pauvreté, silence, vie commune et clôture, soin à apporter à l'exécution de l'Office divin, mais une certaine insistance est mise sur l'ascèse et les pratiques de mortification : retour aux jeûnes réguliers en sus de ceux prescrits par l'Eglise, et surtout l'abstinence de viande conformément à la Règle de saint Benoît et qui deviendra le symbole de l'Étroite Observance, alors qu'elle n'en est qu'une pratique parmi d'autres. On voit également une plus grande place donnée au travail manuel alors qu'il avait été peu à peu abandonné.

            Quelques traits relevés dans la "Vie" de Jérôme Petit : « Il se retirait dans sa chambre et dans l'église pour prier Dieu. Souvent, il allait au clocher pour se ceindre de cordes nouées qu'il trouvait et les portait presque toujours sur sa chair ». Notre bon Père commença là [Châtillon] à se montrer un vif portrait de saint Bernard, observant la Règle ponctuellement : il était le premier à l'église, à l'oraison, au travail et à tous les exercices du monastère ; il prenait souvent la discipline avec des chaînes de fer, portait presque toujours la haire, il jeûnait perpétuellement, prompt à l'obéissance, se plaisant dans les actions les plus viles du monastère.  "Le R.P. dom Etienne Maugier... voyant ce bon abbé travailler, voulut être participant de leur travail, et ce pendant le séjour qu'il fit à l'Etoile, travailla comme les autres sans se soucier de sa qualité d'abbé vicaire... Sa « dévotion à la Sainte Vierge » est aussi relevée.

 

B) La « guerre des observances »

 

Il serait trop long et inutile de donner tous les détails de cette lutte qui a mis aux prises la Commune Observance et l’Étroite Observance. Il suffit de se remémorer les personnes et les enjeux en présence :

• Les « réformateurs » : comme ceux de leur envergure, des hommes passionnés, passion qui conduit à une vie de conversion sincère, mais peut aussi entraîner des attachements, des volontés d'imposer ses manières de voir.

• La querelle quasi traditionnelle entre les abbés de Cîteaux et de Clairvaux, querelle qui ne permet pas un discernement serein et fraternel.

• Les méthodes expéditives employées :

        des moines sont chassés de leur monastère pour le donner aux « abstinents ».

        il est interdit de recevoir des novices autres que futurs « abstinents » : ceci ne pouvait être reçu que comme une volonté de vouer la Commune Observance à une disparition à plus ou moins longue échéance.

• La querelle entre l'abbé de Cîteaux et les proto‑abbés, par exemple les menaces des proto‑abbés de déclarer nuls les statuts du chapitre convoqué par Pierre Nivelle le 20 août 1627 parce qu'il a fait suivre sa signature du titre de « abbé général », comme le faisaient ses prédécesseurs.

• Les libelles édités sous Richelieu.

• La politique italienne :

        Les guerres qui font de l’Espagne une ennemie,

     L'Italie qui est détestée à cause de Marie de Médicis, et Dom Octave Arnolfini est d'origine italienne ! Vouloir créer une Congrégation, c'est suivre l'exemple de l'Espagne et l'Italie (congrégations jugées « nationalistes ») et se séparer de l'Ordre, donc aller contre la Charte de Charité. La lutte d'influence se situe entre le Roi et le Parlement français.

 

Quelques dates‑repères, quelques faits 

 

Jusqu'en 1618 : coexistence pacifique de mouvements locaux dont les vues se généralisent peu à peu.

-     1613 :     les moines de Châtillon demandent à Dom Nicolas II Boucherat, par la médiation de l'abbé de Clairvaux,  l'autorisation de s'abstenir de viande et d'observer tous les jeûnes de la Règle.

-     1614 :     14 mars, réponse de l'abbé de Cîteaux : comme cela « regarde et importe l'union, conformité et repos de tout l'Ordre... qui pourrait être troublé et la charité rompue... »  il doit demander le « consentement de nos premiers abbés... » d'ailleurs l'abstinence « n'est que comme l'escorte du fruit et de la chose essentielle... » 30 mars : fête de Pâques. Permission est donnée jusqu'au Chapitre. D'autres monastères effectuent la même demande, dans les mêmes conditions.

 

1618 : au Chapitre général, la question est posée au plus haut niveau, c’est un tournant.

 

Nicolas II loue les observances de la réforme comme étant conformes à la Règle, mais en même temps le Chapitre craint pour l'uniformité de la discipline. Un compromis est trouvé :

               la Commune Observance fera abstinence de viande de septembre à Pâques et les jeûnes de l'Ordre toute l'année.

               l’Étroite Observance se conformera désormais à l'ensemble de l'Ordre.

Mais personne n'est vraiment satisfait :

               la Commune Observance craint de nouvelles restrictions à venir.

               l’Étroite Observance n'est pas prête à renoncer à l'abstinence totale, et souhaiterait même la voir étendue à tout l'Ordre....

 

Les deux tendances commencent alors à s’affronter.

 

1620,  31 décembre : Claude Largentier est élu coadjuteur de l'abbé de Clairvaux. Déception de Dom Maugier et manoeuvres contre l'élu. Conflit à Clairvaux-même entre « anciens » et « abstinents ».

1622 : Le Cardinal de la Rochefoucauld est nommé par Grégoire XV « Visiteur Apostolique des Ordres de saint Benoît, de saint Augustin et de Cîteaux ». En conséquence, la question de l’Étroite Observance va être traitée par des autorités extérieures à l'Ordre.

15 juillet : Louis XIII promet son soutien au Cardinal.

1623, 30 janvier : Commission spéciale, sans Cistercien : projet d'une Congrégation particulière pour l’Étroite Observance.

15 mai : Chapitre général. Vote des décrets réformateurs et rejet total de l'idée de Congrégation, mais permet l'abstinence de viande toute l'année pour l’Étroite Observance.

28 juillet : Chapitre intermédiaire : Dom Maugier est nommé Vicaire Général pour l’Étroite Observance, et est autorisé à tenir un chapitre particulier.

12 octobre : Décret de La Rochefoucauld pour les noviciats. Nouveau projet de Congrégation. Les « anciens » seront supportés, mais aucune participation à la conduite du monastère.

1624,  11 juillet : premier Chapitre de l’Étroite Observance aux Vaux-de-Cernay.

4 septembre : Nicolas II Boucherat approuve les statuts de ce chapitre, sauf l'élection des prieurs.

Octobre : Dom Denis Largentier est à Orval. L’Étroite Observance est hors de France.

25 octobre :  mort, à Orval, de Dom Largentier. Le conflit se durcit.

9 novembre : installation de Dom Claude Largentier : les abstinents refusent de le reconnaître ; suspension du prieur ; Clairvaux passe à la Commune Observance.

1625, 8 mai : Mort de Nicolas II Boucherat, abbé de Cîteaux.

 

            On a ainsi :

-          A Clairvaux : avril 1625 ‑ juin 1626 : Affaire Dom Claude Largentier.

-          A Cîteaux : mai 1625 ‑ mai 1626 : Affaire de l'élection abbatiale.

 

1626, 13 mai : Dom Pierre Nivelle prend possession du siège de Cîteaux. Il devra encore subir un certain temps l'opposition des proto‑abbés.

Après ces élections, les abbés de Cîteaux et de Clairvaux ne sont plus favorables à l’Étroite Observance.

1628     : Le Chapitre général prescrit de ne pas envoyer dans les maisons de l’Étroite Observance ceux qui ne désirent pas l'abstinence, et inversement, de ne pas envoyer les abstinents dans les monastères de la Commune Observance afin que « l'union ne soit pas rompue ». Ce Chapitre nomme Dom Octave Arnolfini Vicaire général de l’Étroite Observance.

1632   : Deuxième visite apostolique du Cardinal de La Rochefoucauld. Il fallait donner un statut à l’Étroite Observance qui n’en avait  toujours pas.

1633, août : Le Cardinal convoque l'abbé de Cîteaux et les proto-abbés. L'abbé de Pontigny est seul à se présenter. D'autres convocations resteront aussi sans suite.

1634, 16 février : projet d'introduction de l’Étroite Observance dans les principales maisons de l'Ordre.

20 mars : lettre de cachet convoquant à Paris les proto-abbés et interdisant la réunion du Chapitre général.

5 mai : dialogue rompu entre le Cardinal et la Commune Observance.

9‑12 mai : visite 'manu militari' du Collège Saint‑Bernard.

19 mai : nouvelles propositions par la Commune Observance : rejetées.

juin : appel au Roi. Durant l'été, les deux parties choisissent Richelieu comme arbitre.

23 novembre : le Conseil du Roi ordonne l'application progressive des Ordonnances de La Rochefoucauld dans les monastères, mais elle doit être immédiate pour le Collège Saint‑Bernard.

 

1635, 25 mars : Articles de Royaumont. 

6 mai : autorisation royale pour la convocation d'un chapitre national.

Le Cardinal de La Rochefoucauld craint que ce Chapitre ne porte atteinte à ses Ordonnances, d'autant plus que son mandat de Visiteur prend fin le 10 septembre, aussi tente‑t‑il l'impossible pour qu'elles soient imposées avant cette date.

6 septembre : La Rochefoucauld introduit lui‑même l’Étroite Observance au Collège Saint‑Bernard.

10 septembre : son mandat de Visiteur Apostolique arrive à expiration.

1er octobre et jours suivants : Chapitre National. Il casse les Ordonnances de La Rochefoucauld, les déclarant nulles, et approuve les Articles de Royaumont.

Fin octobre : démission de Dom Pierre Nivelle en faveur de Richelieu.

16 novembre : la Sacrée Congrégation casse tous les actes de La Rochefoucauld qui portent atteinte à la juridiction de l'abbé de Cîteaux.

19 novembre : Richelieu est « élu » abbé de Cîteaux. Mais le programme qu'il présente est proche de celui de La Rochefoucauld. L’Étroite Observance est alors imposée à Cîteaux.

1642, 4 décembre : mort de Richelieu. La lutte reprend entre « anciens » et « réformés » pour le siège abbatial de Cîteaux.

1643, 2 janvier : les « anciens » passant outre les décisions du Conseil d'État et soutenus par le Parlement de Bourgogne, élisent Claude Vaussin.

Contestation et manœuvres des « abstinents », appels au Roi et à Rome...

1646, 15 janvier : Claude Vaussin est installé abbé de Cîteaux, et Dom Jean Jouaud lui fait promesse d'obéissance au nom de l’Étroite Observance.

Mais rien n'est clair, et les deux parties s'enfoncent dans de nouveaux litiges qu'elles portent devant les pouvoirs civils ce qui n'arrange rien.

 

5.  La Constitution apostolique In suprema

 

Une nouvelle étape est franchie lorsque, le 18 juin 1661, le Conseil d'État exige, une fois de plus, l'exécution des décrets La Rochefoucauld. Il reste un recours à la Commune Observance : faire appel à Rome. Dom Claude Vaussin rencontre le Pape Alexandre VII le 29 novembre,  qui reconnaît le bien fondé d'une réforme générale. Pour inviter à la réflexion sur ce que doit être cette réforme, il publie un Bref le 16 janvier 1662. Les abbés de l’Étroite Observance en appellent au Roi contre ce Bref, mettant en doute sa légitimité. Encore une fois, trois ans vont se passer en discussions, procès etc., jusqu'à ce que le Conseil d'État, le 3 juillet 1664, renvoie tout le monde devant la Commission papale !

 

Claude Vaussin part pour Rome, et l’Étroite Observance délègue l'Abbé de Rancé, et Dom Dominique Georges. En fin, le 19 avril 1666, Alexandre VII publie la Bulle  In suprema .

 

Cette bulle se réfère directement à la Règle de Saint Benoît, ce qu'aucune des deux parties ne peut récuser, et affirme que la réforme de l'Ordre cistercien, "dans la ligne du Concile de Trente" est un retour à la Règle de saint Benoît sur laquelle le pape s'appuie en commentant les chapitres et  en tirant les applications concrètes :

‑ Les limites des droits des abbés.

- les visites régulières et le statut des proto‑abbés.

‑ Le Chapitre général, les abbés visiteurs.

‑ Le silence.

‑ L'Office divin.

‑ Le dortoir, la vie commune et la pauvreté.

- L'abstinence : quand on la pratique, on la garde, mais on peut opter pour ne pas la pratiquer en entrant.

- La pratique du jeûne monastique.

- Les Définiteurs, chapitre qui donne de sérieux avantages à l’Étroite Observance.

‑ La recommandation faite aux proto‑abbés de propager l’Étroite Observance.

Par cette bulle,  l'unité si chère aux Cisterciens, est sauve : la discipline est la même pour tous, sauf en matière d'abstinence de viande. Quant à l’Étroite Observance, elle reste sous l'autorité de l'abbé de Cîteaux, tout en ayant une certaine autonomie. Une vraie paix pouvait être espérée de cette Bulle, et elle a sans doute contribué à éviter une scission, mais les hommes n'abandonnent pas facilement leurs volontés et prérogatives, et malheureusement d'autres pommes de discorde surgiront, à partir des décisions de 1666...

 

Après tout ceci, une question ne peut que surgir : quelle est, tout au fond, l'essence de l'être cistercien, au‑delà des pratiques toujours plus ou moins liées aux temps et aux lieux? A l'Esprit la réponse sans doute ...

 

 

 

Documents 

 

1) Texte-source : Lettre de Nicolas II Boucherat à Dom Denis Largentier, in : Polycarpe  ZAKAR : « Histoire de la Stricte Observance de l’Ordre cistercien depuis ses débuts jusqu’au Généralat du Cardinal de Richelieu » Document 4, p. 144-145 ; Editiones Cistercienses, Rome, 1966.

 

 

« Dom Nicolas II  Boucherat à Dom Denis Largentier,

à propos de la pétition des moines de Châtillon, 14 mars 1614.

 

            Monsieur,

            Notre règle me commande de ne pas négliger le bien de ceux qui me sont confiés. En tant que père spirituel de l'ensemble de l'Ordre, je me dois de leur procurer l'accroissement des biens, temporels et spirituels. Je me réjouis donc dans le Seigneur et lui rends grâce, lorsque j'apprends que certains avancent sur la voie monastique, à condition, bien sûr, que cela se fasse selon l'esprit de notre législateur, Benoît. Sinon, le lien apparent deviendrait préjudice. Or, l'usage de la viande nous a été permis par le Saint-Siège. Mais je n'ai aucun doute sur ce point : ceux qui n'ont pas accepté cette concession lorsqu'elle fut accordée - c'est le cas de certains prieurés de moines et de quelques monastères de moniales en Basse-Germanie - pour s'être contentés de l'exacte prescription de l'observance, se sont montrés plus parfaits que s'ils en étaient sortis en jouissant de la concession du Saint-Père.

Mais ceux qui ont accueilli cette grâce, ne l'ont pu faire qu'avec permission. C'est cette permission que vous ont demandée, et par trois fois, les religieux de Châtillon puisque vous êtes leur abbé. En tant qu'abbé vous avez pouvoir de dispenser en matière commune ou personnelle, non en ce qui regarde tout l'Ordre, afin que celui-ci ne soit pas troublé, que la charité ne soit pas brisée. C'est la raison pour laquelle vous m'avez tenu au courant.

L'affaire étant importante puisqu'elle touche l'Ordre dans son ensemble, je ne peux trancher qu'après mûre réflexion et avec le consentement des premiers abbés. Ceci ne pourra se faire qu'au prochain Chapitre, lequel se prononcera. Je souhaite donc - pour que tout se fasse comme il convient - que nos frères de Châtillon veuillent bien garder la commune observance jusqu'après Pentecôte. Je vous promets que nous nous serons vus  avant cette date, aurons réfléchi ensemble et pourrons donner satisfaction à ces Frères, leur accordant une perpétuelle abstinence de viande,  mais selon notre Règle.

Mon souhait le plus cher serait que chacun prenne la résolution générale de revenir à cette observance première, celle que tous ont reçue et observée, mais en vue de la rendre véritablement agréable à Dieu. De fait, par rapport à nos voeux, c'est d'une observance secondaire qu'on nous a dispensés. Elle n'est que ce qui accompagne le fruit et l'essentiel de ce que les voeux constituent.

Il conviendrait donc d'établir ce dont nous ne pouvons absolument pas être dispensés, par exemple la communauté de vie et de biens, pour l'appliquer au véritable usage préconisé par notre Règle. En somme être vraiment et volontairement pauvre selon le voeu que nous en avons fait à Dieu.

Il en va de même pour l'obéissance et le respect dûs aux supérieurs qui devraient être mieux observés qu'ils ne le sont actuellement. L'entrée des femmes est tout à fait interdite dans nos monastères, si petits soient-ils. La clôture doit même être fixée - je parle des monastères d'hommes -  comme elle l'a été par le passé. Elle se pratique encore maintenant dans plusieurs monastères de Haute-Germanie où les moines - s'ils n'ont pas de charge - ne quittent jamais le cloître, et où nul n'adresse la parole à un autre sans permission ou nécessité.

Si tout ceci ne demeure pas en vigueur, l'abstinence de viande ou tout autre observance extérieure seront, à mon avis, vaines et sans mérite. Toutefois en ceci, comme en tout ce qui touche à la réforme de notre Ordre, je veux soumettre mon jugement aux avis et conseils que vous-même et vos confrères abbés donneront.

Durant cette période, Monsieur, je supplierai le Créateur afin qu'il continue de vous accorder Sa grâce.

Je me recommande à votre bienveillance et à vos saintes prières.

            De Cîteaux le 14 mars 1614,

Votre très humble et affectionné confrère et frère, Nicolas, Abbé de Cîteaux ».

 

 

2) Constitution In suprema du Pape Alexandre VII, 19 avril 1666

 

Article 12 : « Les visiteurs des provinces des monastères de la Commune Observance (…) seront choisis non seulement parmi les religieux ‘éprouvés’ de la Commune Observance, mais aussi, s’ils le trouvent expédient, parmi les religieux de l’Étroite Observance ou de l’Abstinence, au conseil et à l’aide desquels ils pourront avoir recours pour mettre en œuvre la présente réforme (cf. R.B. 3) ».

 

Article 31 : « Les postulants seront reçus par le visiteur de la province et le maître des novices ; puis, examinés par eux et, reconnus idoines, ils recevront l’habit et seront éprouvés de telle sorte qu’ils comprennent bien qu’excepté la seule abstinence de viande, ils seront tenus tout au long de leur vie à tous les chapitres de la Sainte Règle comme ils sont ici présentés (cf R.B. 58) ».

 

Article 35 (cf R.B. 64) : « A l’avenir, personne ne sera élu comme abbé général de l’Ordre de Cîteaux qui ne soit expressément profès de cet Ordre ; sinon l’élection serait nulle ipso jure et les électeurs seraient, sans déclaration préalable, privés pour toujours de voix active et passive (…). Et on évitera, dans ces élections, toutes les ambitions et les procédés désordonnés, mais elles se feront selon les canons par scrutin, et tous les moines du dit Ordre et de l’une et l’autre Observances y jouiront de voix passive, à moins que n’intervienne par ailleurs un empêchement ».

 

Article 39 : « Et pour qu’à l’avenir partout on vive sous une seule règle, d’une même charité avec des coutumes identiques, et pour que toutes les personnes de l’un et l’autre sexes de l’Ordre sachent en quoi consiste une plus stricte observance, excepté la seule abstinence de viande, on fera une brève et claire compilation et un résumé de toutes les constitutions apostoliques et des statuts qui n’ont pas été abrogés par l’usage contraire ou pour quelque autre raison (...) ».

 

 

Article 40 : … « de notre propre mouvement et de science certaine, après mûre délibération et en vertu de notre pouvoir apostolique, par les présentes nous approuvons et confirmons en tout les articles ci-dessus ; nous y ajoutons la force d’une stabilité perpétuelle et inviolable et nous ordonnons qu’ils soient fermement et inviolablement gardés dans l’Ordre entier de Cîteaux, tant dans le royaume de France que dans les autres royaumes et provinces, par tous les religieux tant de la Commune que de la Stricte Observance et nous l’ordonnons sous les peines contenues dans la Règle (…) ».

 

Article 50 : « … nous n’avons pas l’intention de porter préjudice aux monastères des moines réformés dans le royaume de France et à leur Stricte Observance. Davantage même, notre intention est d’encourager, de favoriser cette Stricte Observance dans sa louable manière de vivre et de mettre en exercice notre office pastoral en sa faveur pour sa conservation et son développement. C’est pourquoi nous avertissons et exhortons sérieusement dans le Seigneur l’abbé de Cîteaux et les quatre premiers abbés et nous leur ordonnons en vertu de la sainte obéissance de non seulement protéger la Stricte Observance et de l’entourer du zèle de leur charité, mais aussi de s’appliquer, selon leurs forces, à la diffuser, propager, afin que de jour en jour, avec la bénédiction du Seigneur, elle porte des fruits plus abondants dans l’Eglise militante ».

 

 

 

Questions pour aider à la réflexion 

 

1. Avec cette unité, nous entrons dans un temps de réformes. Cette exigence de réforme ne semble-t-elle pas liée au charisme cistercien ? Pourquoi ? N'avons-nous pas, dans la vie de chaque communauté, des petites réformes à mettre en œuvre, des moments favorables, des temps du salut, où Dieu appelle à un renouveau des cœurs et des comportements ? Quels sont ces moments ? Comment les accueillons-nous ?

 

2. Réfléchir à cette affirmation : « Une vie qui n'a pas de mordant n'est pas cistercienne » (M.Casey, « Vers le millénaire cistercien », Collectanea 60 (1998), 23).

 

3. Au point de départ des réformes, comme lors de la fondation de Cîteaux, se trouve souvent un noyau de frères ou de sœurs. Ne peut-on pas reconnaître en cela une expression constante de la grâce cistercienne comme grâce communautaire ?

 

4. Cette constante a-t-elle sa source dans la Règle ? Comment vivre cette dimension de notre appel ?