LA GRÂCE CISTERCIENNE AUJOURD’HUI: CONFORMITÉ AU CHRIST

 

(À LA LECTURE DE QUELQUES IMAGES DU CHRIST)

 

Blanca López Llorena

 

Introduction

 

                Nous présentons ce Document de Travail comme une aide possible pour la rédaction du rapport de communauté. Notre apport est une synthèse de ce qui a été fait dans la Région Espagnole. Les divisions numérotées indiquent les diverses provenances du matériel, pris des différents travaux présentés par quelques membres de la Région Espagnole. Pour ne pas excéder les limites indiquées, nous avons dû forcément laisser de côté beaucoup de textes, spécialement des sources bibliques et patristiques, en nous limitant à ceux qui mettent davantage l’accent sur la vie monastique cistercienne.

 

                Jésus de Nazareth, Homme parmi les hommes, Verbe fait chair, en descendant jusqu’à notre misère humaine, l’a incorporée au processus d’ascension jusqu’à sa divinité. Pour un cistercien, ce processus a un double cheminement pour atteindre son objectif. Il est à la fois personnel et communautaire. Il y a d’une part l’implication indispensable de chacun dans une compromission sérieuse et cohérente vis à vis de la personne du Christ, et d’autre part, le contexte dans lequel elle se développe : la communauté cistercienne de notre temps. Le “je” individuel et le “nous” collectif. La personne et la communauté en interaction mutuelle complémentaire. Là est la base sur laquelle se construira notre personnalité humano-divine, notre conformation au Christ, lequel veuille nous mener tous ensemble vers la vie éternelle.

 

                Fixer une image c’est mettre en évidence les traits les plus saillants et significatifs d’une personne, que ce soit dans une situation concrète ou dans toute sa vie. Ces traits plus ou moins fidèles de la personne évoquée sélectionnés par l’artiste, en tant que traits de cette personne, ne s’excluent pas mutuellement mais se complètent. Il est important de prendre en compte cette complémentarité des images du Christ. Chaque personne comme chaque communauté a la capacité de s’ajuster à l’une ou l’autre image. Nous constatons fréquemment que telle ou telle communauté se caractérise par son accueil ou par son austérité et sa pauvreté, par son unité et sa charité ou pour sa plus grande adaptation à son entourage social etc.

 

                Pour un chrétien, le Christ est le modèle, il est le prototype de notre forme humaine dont nous sommes tous image et vers laquelle va notre aspiration essentielle : être une image la plus parfaite possible, non pas de ses traits extérieurs mais, surtout, de la nature intime du modèle : le Christ. Ce modèle sera d’autant plus assumé et assumant qu’il sera plus contemplé et vérifié, plus contacté et écouté. Il sera nécessaire de tant rester devant Lui que la Force qui émane de sa Personne pourra réaliser en nous son oeuvre et en même temps son influence façonnante transférera en nous sa forme, comme par osmose, pourvu que de notre côté nous offrions notre passivité active qui accueille dans un silence plein d’espérance son action transformante.

 

                En cohérence avec ce principe, la façon d’envisager le thème : “la grâce cistercienne aujourd’hui: conformité au Christ” pour la réflexion des communautés, se proposait de leur offrir quelques images du Christ que la Règle, les documents primitifs, les écrits de nos Pères et les diverses instances de l’Ordre nous ont fourni au long de son histoire pour que, illuminant notre présent, avec ses apports et ses écueils, ses valeurs et contre-valeurs, elles nous aident dans ce processus d’identification et de conformation au Christ.

 

I. - Le Christ Homme

 

                1.1. - À Cîteaux. - Nous pouvons affirmer que le monachisme cistercien fait de l’humanité du Christ  l’instrument primordial de ce qu’on appelle l’ascension spirituelle. Les traits de la biographie de Jésus, son enfance, ses voyages apostoliques, ses souffrances, ses manifestations de compassion envers les pauvres et les pécheurs et sa mort, Guillaume de St. Thierry connaît bien leurs effets salutaires et c’est pourquoi il dédie sa dixième méditation à l’humanité du Christ et à sa croix. De même, Saint Aelred dans son traité “Quand Jésus avait douze ans.”

 

                La misère congénitale du cistercien se glisse dans la misère assumée par le Christ. Elle en devient inséparable. Mais le moine non seulement s’exerce en considérations spirituelles; il doit d’une manière ou d’une autre les mettre en pratique moyennant l’engagement dans l’humilité, à travers les humiliations. L’humilité valorise le moine et le dispose mieux à accueillir la grâce salvatrice.

 

                La vie terrestre du Christ est le fruit d’une infinie condescendance vis à vis de la faiblesse humaine. C’est pourquoi le contact avec l’humanité du Christ constitue le meilleur guide pour la contemplation de la divinité. La contemplation des mystères de sa vie et en particulier ceux de son enfance et de sa passion rendent possible un commerce familier et humain avec le Sauveur. La piété devient tendre et affective. Mais il serait erroné de penser qu’une piété christologique de cette nature pécherait par sentimentalisme ou désir d’émotions sensibles. Elle se nourrit au contraire de la bible et de la liturgie et sait concilier la doctrine avec la dévotion.

 

                Mais ces considérations christologiques ne s’expliquent pas par elles-mêmes. Elles projettent le moine dans un authentique pèlerinage transformant. À travers les humiliations de sa condition charnelle, le moine se projette dans une dimension nouvelle, spirituelle, divine, vers la condition du Verbe. C’est le pèlerinage authentique du coeur, l’exode, la sortie d’Égypte. La misère ressentie du moine et du Christ en son Incarnation projette vers la terre promise, la Jérusalem céleste, la condition divine accessible à l’humanité par miséricorde.

 

                1.2. - Au XVIème . - Notre spiritualité cistercienne, au caractère nettement christocentrique, a eu très présente, dans toutes les époques de retour aux origines, cette dimension humaine du Christ, complémentaire de la nature déchue de l’homme et unique chemin d’accès à la Trinité.

 

                Froilan de Urosa, moine et abbé de Huerta, nous en a laissé un témoignage vivant dans son “Instruction aux novices cisterciens de la Congrégation de Saint Bernard”, (Castille). Cette oeuvre, avec ses six éditions, servit de manuel pour forger l’esprit des jeunes novices selon le charisme cistercien et jouissait d’un prestige mérité. Fidèle disciple de saint Bernard, il présente à la considération des novices les mystères du Christ : Verbe incarné à l’Annonciation, naissance à Bethlehem, la passion etc.


                1.3.1. - Au XXème. - Plus proche de nous, Dom Ambrose relève dans sa première lettre, adressée à l’Ordre en 1975, comment les premiers moines cisterciens avaient leur spiritualité centrée sur l’humanité du Christ avec un fort caractère plus affectif qu’intellectuel. “Le novice doit être conduit à une adhésion profonde au Christ, vrai Dieu et vrai homme”. Il fait remarquer aussi dans cette lettre comment la vraie rénovation vient d’une adhésion profonde et sincère des personnes à Jésus dans la vie et le chemin que nous avons choisis.

 

                1.3.2. - Chez Dom Bernardo Olivera la première chose qui saute aux yeux quand on lit ses lettres c’est peut-être le caractère plus latin et de ce fait plus affectif et même - au moins dans les termes - de l’expression de son expérience personnelle de rencontre avec le Christ comme étant celui qui a déclenché tous les cheminements humano-vocationnels vécus par lui. La suite du Christ fait l’objet d’une attention spéciale de sa part, visant surtout à l’effectivité, au réalisme et à la radicalité de celle-ci: “Plus que vers son enseignement se tourner vers sa Personne. Si nous nous approchons de sa Personne nous comprendrons son enseignement. Si nous en restons à son enseignement sans nous approcher de sa Personne, je doute que cela soit son enseignement.”

 

II. - Le Christ pauvre

 

                2.1. - Dans la Règle. - Saint Benoît est très sévère vis à vis du vice de la propriété dont il faut par dessus tout arracher la racine (RB.33,1). Vice détestable qui non seulement ne doit pas être visible mais à qui on ne doit même pas donner la possibilité d’apparaître. Tout doit être en commun. Le moine n’aura rien en propre, absolument rien. Il ne lui est pas permis d’avoir quelque chose de superflu, il ne doit ni donner ni recevoir de cadeaux sans permission et n’a même pas pouvoir sur son propre corps ni sur sa volonté. Le moine qui a moins de besoins doit en remercier Dieu.

 

                 Néanmoins cette sévérité perdra de sa rigueur devant des situations concrètes. L’abbé prendra soin qu’on ne manque pas à la pauvreté et châtiera ce vice néfaste. Il est le grand responsable qui doit demeurer attentif aux abus et aux nécessités. Cependant à la discrétion de l’abbé est offerte une large marge, selon les circonstances, qui atténueront de si strictes exigences : il donnera à chacun le nécessaire et prendra en compte les plus petits détails : les saisons, le climat, l’âge, la santé, la taille, les coutumes. Il ne fera pas acception des personnes et n’oubliera pas que Dieu le jugera sur toutes les dispositions qu’il aura prises. C’est un cadre d’absolue dépendance pour le moine, qui doit tout attendre du père du monastère. Image parfaite de la dépendance qui nous lie au Père du ciel.

 

                2.2. - À Cîteaux. - La suite du Christ en termes de pauvreté est une des marques les plus particulières de la réforme cistercienne originelle. Les premiers Cisterciens s’entendent eux-mêmes comme des pauvres : pauvres du Christ (E.P. XII,8; E.C.II,7), qui ont opté pour une vie de suite du Christ. Cela est peut-être l’image qui apparaît avec le plus de force dans les documents primitifs. Quand l’Exorde de Cîteaux raconte la crise vocationnelle soufferte par le Nouveau Monastère durant les premières années de la fondation, il résume d’une certaine manière le projet cistercien dans le mot pauvreté, paupertas :

                 “Les pauvres du Christ n’avaient qu’une crainte - mais cette crainte les poussait au bord du désespoir - : celle de n’avoir d’héritiers de leur pauvreté (II,7)”.

                Cependant le Christ nu et pauvre de Cîteaux n’est pas un Christ-Mendiant comme l’a pu être celui d’un Robert d’Arbrisel ou comme le sera plus tard celui des Franciscains. Le Christ pauvre de Cîteaux est plus mesuré et plus évangélique. Jésus ne fut pas un mendiant, il fut un authentique pauvre en esprit qui vivait en entière dépendance du Père et qui ne venait pas pour faire sa volonté mais celle de celui qui l’avait envoyé. Dans cette même ligne, la pauvreté cistercienne se traduit en dépossession et détachement intérieur selon le principe de la Règle : “Que personne n’appelle sienne aucune chose du monastère.

 

                Pauvres avec le Christ pauvre, ils commencèrent à se demander quel projet, quel type de travail ou quelle activité pourraient leur permettre, dans cette forme de vie, de subvenir à leurs propres besoins et à ceux des hôtes, riches ou pauvres, qui se présenteraient et que la Règle ordonne de recevoir comme le Christ” (E.P. XV,9).

 

                La pauvreté va s’expliciter dans le travail, dans la simplicité de vie, dans l’absence de superflu en aliments, en vêtements, en édifices, dans la liturgie. Nos Pères mettront l’accent sur le partage avec les pauvres, les hôtes et les pèlerins, sur la vie commune, sur le fait d‘avoir les biens matériels et spirituels en commun, d’avoir la misère en commun avec le double avantage que la pauvreté individuelle s’enrichit par les dons des autres et le poids de la misère est ainsi partagé avec les autres.

 

                2.3. - Dans le cours des siècles, la tendance innée de l’homme à posséder mettra en péril l’idéal primitif. Le Chapitre de 1191 reconnaît “que l’Ordre de Cîteaux a la réputation d’acheter et d’acquérir constamment et que l’amour de la propriété est devenu une plaie.” Et les citations des avertissements sur la pauvreté des Chapitres Généraux seraient innombrables durant les XIIIème et XIVème siècles. L’histoire de l’Ordre se verra obscurcie par les splendeurs de la prospérité matérielle, la soif de pouvoir et comme conséquence par l’abandon de l’austérité primitive. La balance oscillera toujours en difficile équilibre entre le “superflu” et le “nécessaire” non sans pressions d’un côté plus que de l’autre.

 

                2.4.1. - Au XXème. - L’histoire est maîtresse de vie et examiner le passé revient à lire clairement l’itinéraire à suivre. Ce regard nous permettra de distinguer les valeurs permanentes qui nous procurent un visage chaque fois plus évangélique et cistercien. Nos derniers Abbés Généraux, avec une profonde intuition, ont affirmé constamment ces valeurs, en nous rappelant ce qui fonde notre charisme.

 

                “Jésus est le grand pauvre en esprit...” Nous pourrions affirmer que nous sommes dans l’essentiel de la doctrine de D. Gabriel Sortais. “Le moyen que Jésus a choisi pour manifester son amour est le dépouillement le plus absolu ...Jésus sur la croix est le grand Pauvre...”  Pour Dom Gabriel la pauvreté de Jésus est petitesse, abandon, esprit filial; il insiste sur le fait que suivre Jésus signifie avant tout de nous conformer à sa pauvreté. Dans sa lettre de l’Avent de 1958 il affirme : “Le sommet de la vie unitive n’est autre chose que le sommet de la petitesse”. Parce que “Jésus lui-même se réserva de proclamer cette loi surprenante qui est la loi de la spiritualité chrétienne : «Le plus petit d’entre vous est le plus grand».”  Et ailleurs : “Le dépouillement monastique ne nous conduit pas seulement dans le Royaume mais le rend présent. Jésus déclare bienheureux celui qui a une âme pauvre parce qu’il possède - en présent - le Royaume des cieux.”

                 Le trait le plus saillant des lettres de Dom Ignace Gillet c’est l’obéissance dans le Christ. Toute son existence terrestre est un prolongement dans sa nature humaine de l’éternelle obéissance et de la glorification du Père. Sa descente de la hauteur incommensurable de la divinité jusqu’à la pauvreté et la misère de notre nature n’a d’autre objet que de nous enrichir en nous divinisant. “Le Christ est l’Amen, le témoin fidèle et véridique”. Le Verbe est depuis toute l’éternité le “Oui” inconditionnel au Père : pur accueil, réceptivité, écoute, obéissance parfaite. Si l’obéissance a conduit Jésus vers la croix il faut suivre ses traces. L’obéissance, la croix, le renoncement font partie de notre vie. Ici nous touchons le noyau le plus profond de la pauvreté : renoncer à sa propre volonté et à sa liberté est la désappropriation la plus radicale à laquelle on peut arriver.

 

                2.4.2. - Dom Ambrose Southey analyse le contenu du mot “pauvreté” et expose les divers nuances de celui-ci : “Si notre pauvreté est vraiment évangélique il doit en jaillir un vrai amour du Christ”... “Nous devons essayer d’entrer dans l’esprit et le coeur du Christ” (lettre de 1983). Il doit s’agir d’une pauvreté effective et elle doit s’exprimer dans tous les aspects de la vie : les modalités du travail, les comptes bancaires, les édifices. Il conclue en nous rappelant, avec l’humilité qui le caractérise, que “l’élément le plus important de la «pauvreté religieuse» est l’attitude intérieure... L’insistance du Christ sur la pauvreté, allait selon moi de pair avec son enseignement sur le renoncement et l’acceptation de notre pauvreté originelle, c’est à dire notre dépendance totale de Dieu.

 

                L’enseignement de Dom Bernardo concernant ce point particulier est insistant et exigeant. La suite de Jésus pauvre extirpe tout instinct de propriété et tous les intérêts propres pour partager les biens et arriver dans le renoncement à une “volonté commune”. La première des “lignes inspiratrices” de la nouvelle étape de rénovation inculturée, il l’annonce ainsi : “Suite de Jésus, avec Marie, selon la radicalité de l’Évangile : laissant derrière tout ce qui n’est pas le Christ, vivons unis et pauvres avec le Christ pauvre!” (C.G. 1996). La catégorie - ligne inspiratrice - la priorité, l’ampleur qu’il lui concède sont significatifs. Rappelons-nous aussi son homélie de Cîteaux du 21 mars 1998 où il nous invite à :

                “- Renoncer aux biens matériels pour acquérir le plus grand et unique bien : Jésus.

                 - Bannir la propriété privée individuelle parce que c’est un vice terrible.

                 - Travailler pour gagner notre pain quotidien et partager avec ceux qui n’en ont pas.    - Simplifier notre existence pour entrer dans le chemin austère qui mène à la vie.

                 - Partager les biens avec les dépossédés de cette terre.

                 - Préférer les êtres humains qui ont le plus été brisés par notre inhumanité.”

 

                2.4.3. Nos Constitutions définissent la pauvreté ainsi : “Ne se réservant aucun bien, pas même la disposition de son propre corps, il renonce à la capacité d’acquérir et de posséder” (C.10).

 

III. - Le Christ Maître

 

                3.1. - Dans la Règle. - Le monastère comme école de charité dont Jésus Christ est le Magister a d’évidentes références bénédictines. La formule de Saint Benoît “école du service du Seigneur” (R.B. Prol. 45) n’a pas d’autre signification que celle d’apprendre à servir le Christ, c’est-à-dire d’apprendre le Christ lui-même, de se configurer à lui. Il ne s’agit jamais d’un apprentissage purement intellectuel mais intégral, vital, spirituel, demandé par le Christ lui-même (Prol. 50), qui enseigne le chemin des commandements sur lequel les frères courent avec un coeur dilaté.

                Ce “service” qui est le fait même de la vie chrétienne dans le monastère s’exprime par deux termes : servitium et militia. Le service en tant que milice est cité en 2 Tim 2,4. Le moine qui se consacre à la milice du Christ doit “se faire étranger aux affaires du monde” (RB 4,20). Il faut noter que les termes “milice” et “militer” dans la Règle et à l’époque impériale désignent à la fois le service militaire et civil. C’est pourquoi celui que milite dans l’école du service du Seigneur est en même temps soldat et serviteur.

 

                3.2.1. - À Cîteaux. - L’Exordium Parvum (XVII,2) offre à ce sujet sa propre formule:

“Albéric, cet homme de Dieu, après s’être exercé avec succès pendant neuf ans et demi dans la discipline régulière à l’école du Christ, s’en alla vers le Seigneur, auréolé de foi et de vertus”. Dans un autre passage (XVI,5) il appelle le Nouveau Monastère et l’observance cistercienne “milice spirituelle”, et l’Exordium de Cîteaux (I,8) qualifie les fondateurs de soldats du Christ. De cette manière, les “pauvres du Christ” sont aussi “soldats du Christ”, et le Christ pauvre est en même temps le Roi, le Seigneur et le Maître, comme l’affirme la Carta Caritatis (Prol. 2).

 

                3.2.2. - L’école du Christ est sans doute la première et la plus fondamentale marque symbolique du cistercien. Son cloître est une école du Christ. Le Christ est le précepteur associant mille éléments qui confluent en une seule oeuvre : l’abbé, les frères, la discipline, l’environnement. L’école éduque par la parole. C’est pourquoi l’école du Christ est aussi école du Verbe. École de la Parole de Dieu. Elle dilate, pénètre l’ouïe du coeur pour faire du moine un authentique disciple de la Parole. Dans cette école, le Christ éduque efficacement comme un véritable médecin: soignant et guérissant et comme un véritable maître : modelant les structures mentales.

 

                Toute la vie du moine se trouve soumise à ce processus d’éducation, qui est assimilation personnelle du plan de salut. L’éducation ou formation de la communauté cistercienne tourne autour de la célébration liturgique des mystères du Christ et tout le reste de la journée sera lié à la participation à ces événements.

 

                Il y a aussi quelques dynamismes qui marquent le processus d’assimilation personnelle, les, pour ainsi dire, dimensions inférieures du Verbe, les rudiments de ce qui constitue la pauvreté. Les pauvres du Christ devront s’adapter à la dépréciation assumée par le Christ. La Parole de Dieu, le Verbe, en se faisant homme, assume la condition de la faiblesse humaine, l’ombre, la misère, pour s’adapter à la condition fragile et faible de l’homme. Le Verbe en s’incarnant devient Verbe abrégé, Parole concise. C’est une invitation à suivre un itinéraire assumant le Grand Paradoxe Révélé : lumière éteinte, parole sans mots, eau assoiffée, pain affamé, allégresse triste, confiance craintive, salut souffrant, vie agonisante, faiblesse fortifiante.” (S. Bernard Serm. VM 2.9). C’est cela qui constitue pour Guerric son souci majeur, la formation du Christ en nous, en tant que groupe communautaire et en tant que individu. Le Christ est la forme divino-humaine qui s’in-forme en nous.

 

3.3. - Passé le siècle d’or cistercien, la figure du Christ Maître des cisterciens demeure voilée et obscurcie. L’ignorance pousse à se moquer des nouveaux ordres, dominicains et franciscains, formés largement à prêcher et à combattre les hérésies. Le collège de saint Bernard de Paris naît de cet impératif de formation et comble efficacement cette lacune.

 

                3.4.1. - Au XXème. - Omettant les détails de l’histoire, nous pouvons dire que durant les dernières décades il y a une claire conscience de la nécessité d’une formation intégrale solide pour une suite du Christ plus consciente, motivée et cohérente.

 

                Sous cet aspect la lettre de D. Ambrose de 1977 est intéressante dans laquelle il touche plusieurs aspects de la formation initiale insistant sur l’importance de ses niveaux distincts : intellectuel, humain, spirituel; dans les caractéristiques, dans les personnes et communautés impliquées. Sans oublier cela, il est nécessaire de mettre l’accent sur “former à la vie contemplative”, “la vie monastique n’est pas un idéal purement abstrait. C’est un mode particulier de suivre le Christ, de vivre son enseignement ... C’est pour cela qu’il me paraît que toute notre formation spirituelle doit commencer par là. Elle exige engagement de soi et engagement avec une Personne.” Signalant que c’est ici où doit s’encadrer l’expérience de la lectio-oratio-meditatio, les sacrements, l’amour fraternel.

 

                Le Christ Maître est peut-être le titre le plus fréquemment appliqué à Jésus par notre Abbé Général actuel, soit en tant que rabbi dont l’irrésistible attraction entraîne derrière lui ou comme une personne dont la mission consiste à donner un enseignement. Le Maître Jésus nous réveille du sommeil quotidien. Sur son chemin vers Jérusalem plusieurs essayaient en vain de suivre le Maître. Après la résurrection du Maître, se convertir au Royaume signifie se convertir à Jésus Christ. Dans l’homélie de clôture de la RGM de 1993 il y a ces paroles : “Le Royaume de Dieu est notre «schola caritatis». Dans cette École, le Christ est le Maître et nous tous ses disciples. Lui-même, comme Maître, nous enseigne la discipline de l’amour mutuel qui est le signe distinctif de ses disciples. Celui qui aime son prochain communie avec la volonté du Maître et l’aime; celui qui n’aime pas son prochain offense le Maître et s’excommunie de la communion mutuelle avec Lui et en Lui”. Et ailleurs : “Les Béatitudes de saint Matthieu présentent le portrait du vrai disciple, elles représentent le portrait du Maître lui-même, dont nous devons suivre les traces et dont nous devons posséder les sentiments. Notre École de Charité trouve son unité dans l’unique Maître de cette école”. (Homélie d’ouverture du Chap. de 1996).

 

                3.4.2. - Nos Constitutions et la Ratio sont concluants pour exprimer le but de l’École de la Charité : “La formation à la vie cistercienne a pour fin de restaurer la ressemblance chez les frères grâce à l’action de l’Esprit-Saint... en sorte qu’ils parviennent peu à peu à la taille du Christ dans sa plénitude.” (C.45,1).

 

IV. - Le Christ image de Dieu-Amour

 


                4.1. - À Cîteaux. - L’amour dans toutes ses manifestations divina-humaines embellit et illumine toutes les pages de l’abondante littérature que les premiers Cisterciens nous ont léguée, en témoignant de celui-ci dans une spontanéité, une finesse et une amplitude, explicables seulement de la part de quelqu’un qui parle d’expérience profonde et en connaissance de cause. Des traités complets : “De diligendo Deo”; “Speculum caritatis”; “De natura et dignitatis amoris”; des sermons, de multiples occasions expliquent les degrés de l’amour, ses nuances, ses caractéristiques, ce qui s’y oppose, ce qui le stimule. L’habileté de nos Pères à exprimer leur expérience et leur soin de la transmettre manifestent une fois de plus que l’amour est “diffusif”. Tout le secret de l’École de la Charité est là. C’est une science appliquée. On enseigne en aimant. L’amour est en même temps don et récompense : “Son exercice est son fruit”. “L’amour restaure l’image divine détériorée par le péché parce que Dieu est amour”. L’amour du Christ nous a réunis et, correspondant à son amour, nos coeurs convergent dans la mesure de la réalité de cette correspondance. Aelred s’exprime de belle façon dans sa proposition d’amitié. Tous unis, nous créons l’unité moyennant un amour qui rassemble la faiblesse des membres dans la réalité du Christ.

 

                4.2. - Au XXème. - Tout au long des vicissitudes que l’Ordre a traversées durant ces neuf siècles, le processus d’adaptation aux signes des temps aura été plus ou moins réussi dans l’expression du charisme cistercien. Ce que nous pouvons affirmer c’est que sa vitalité et la force de son témoignage sera toujours en étroite dépendance de l’expérience de l’amour de chacun de ses membres pour le Christ et pour les frères. Nous tous savons cela et, heureusement, nos Abbés Généraux de ces dernières décades n’ont pas cessé d’y insister et de nous rappeler cela qui est fondamental. Les lettres de Dom Ambrose mentionnent ce thème avec fréquence. Sa lettre de 1987 nous donne la clef pour apprécier la valeur des multiples adaptations postconciliaires survenues dans l’Ordre. “La réponse c’est l’amour”. Le dernier critère de discernement sur notre propre vie et celle de nos communautés est celui-là. Si quelque chose nous aide et nous fait croître dans l’amour nous sommes alors dans le bon chemin. Nous acceptons tous que Dieu soit amour, mais il est nécessaire d’arriver à une conviction profonde qui changera totalement notre dynamisme intérieur. Arriver à cette conviction est un don, cela signifie expérimenter et non pas simplement faire des théories sur l’amour de Dieu.

 

                Dom Bernardo dans un langage concis, clair, subtil, véhément, proclame “à grands cris” son “Évangile de la Schola Caritatis”, ou dans sa lettre de 1996 où il livre les “sentences” incisives et sans atténuants: “Rien n’est plus important qu’aimer, il est plus important d’aimer que de vivre, car vivre sans amour n’est pas vivre mais mourir. On vit parce qu’on aime et on vit pour aimer. L’amour est la vie du mourant et la mort du vivant”. (...) l’exercice de l’amour fervent, qui cherche seulement l’intérêt de l’autre, nous conforme au Christ...”. “On possède sa propre vie... à partir des autres!”  Toutes ses lettres d’une manière ou d’une autre réorientent vers l’amour.

 

V. - Le Christ, Prophète du Royaume

 

                5.1. - Un trait très important de la figure que présente Dom Bernardo et qui me paraît originalement propre à lui, au moins dans l’emphase implicite, et explicite, qu’il lui concède, c’est la dimension de Jésus comme Prophète du Royaume.

 

                Nous pouvons extraire de ses lettres et conférences divers propositions lancées clairement en projection vers le futur et de nombreuses occasions où lui-même se montre en attitude d’attente les yeux à l’horizon, essayant de découvrir les jalons qui émergent signalant un chemin. Il suscite des interrogations qui nous mettent en alerte dans une direction déterminée, il met en question de vieilles conceptions, offre sa Bonne Nouvelle à toutes les cultures et élargit l’espace de dialogue et de communion à l’égard de la famille cistercienne, d’un protagonisme plus grand de la femme en général et à l’intérieur de l’Ordre en particulier et d’une vision plus aiguë des défis contemporains : Il suffit de se rappeler ses utopies ou rêves, ses insinuations insistantes destinées à donner une impulsion à la formulation d’une nouvelle anthropologie, son désir de “tisser un réseau d’amitié avec tant de baptisés qui reconnaissent en leur coeur le même don (cistercien) que le nôtre” (Lettre 1998, fin).

 

                Dans ce contexte, la récupération significative de Jésus de Nazareth comme Prophète du Royaume peut contribuer énormément à la rénovation de l’actualité nouvelle de la vie monastique dans le monde, en offrant une nouvelle vision de ce vers quoi elle engage ses efforts. Cette prophétie du Royaume devrait faire de nos monastères d’authentiques paraboles pour les autres. Cela exige - pour une part - d’assumer personnellement le fait que notre relation personnelle avec Jésus de Nazareth est transformante aussi pour les autres, de là notre responsabilité de ne pas nous fatiguer ni de nous accommoder dans une spiritualité statique qui devient sourde aux motions de l’Esprit de Jésus qui parle dans l’histoire des hommes et des femmes, dans ses nécessités, carences, inquiétudes et réussites. Et, d’autre part, il exige que nos monastères trouvent la façon de se connecter et de communier - à partir de notre propre charisme - d’une manière plus intense avec l’Église et la société dans laquelle ils vivent.

 

                Dans l’avenir, la vie monastique est invitée par l’Église même à être un lieu privilégié de la rencontre oecuménique interreligieuse - ceci apparaît dans nos Constitutions.

 

VI. - Le Christ, centre de la vie cistercienne

 

                6.1. - Dans la Règle . - Le monachisme cistercien naît d’une option radicale pour la suite du Christ. Cette option se trouve nettement exprimée dans la Règle que les Fondateurs veulent suivre fidèlement, non tant par fidélité à sa littéralité que comme expression de leur désir profond d’identification au Christ. Le Prologue de la R.B. est un exposé admirable du sens de la vie du moine. Il commence et se termine avec une inclusion qui oriente son contenu. Le Christ est au commencement de la vie du commençant. C’est Lui qui l’appelle : “Écoute, fils ...” (Prol. 1), et le Christ est aussi au terme. Il est le but vers lequel le moine se dirige : “Persévérant dans le monastère jusqu’à la mort...” (Prol. 50). Plus encore, le Christ est présent tout au long de la vie du moine : “Suivons ses chemins, en prenant comme guide l’Évangile...” (Prol. 21). “D’où le Seigneur dit aussi dans l‘Évangile:... (Prol. 33).

 

                Le sens du Prologue qui veut tracer l’itinéraire du moine est éminemment christologique. Nous devons dire la même chose de toute la Règle qui s’ouvre et s’achève avec la figure du Christ comme principe et comme fin. Le chapitre 73, épilogue de la Règle, conclut : “Pratique avec l’aide du Christ...” . La Règle montre le Christ présent : dans l’abbé, dans les frères, spécialement dans les malades, dans les faibles, dans les pauvres et pèlerins qui sonnent à la porte du monastère, dans les objets qu’il faut traiter “comme des vases sacrés”. Toute la vie du moine se passe dans un continuel dialogue avec le Seigneur. Le Seigneur “dit”, “répond”, “appelle”, sa divine voix “crie”, “nous montre le chemin de la vie”...; “ne rien estimer plus que le Christ”, “ne rien préférer à l’amour du Christ” (4,21). Cela est répété à la fin avec plus d’emphase: “ne préférer absolument rien à l’amour du Christ” (71,11).

 


                6.2. - À Cîteaux. - Le “propositum” des premiers Cisterciens était le Christ lui-même. Le Christ vit avec eux vraiment dans la succession ininterrompue des heures et des saisons. On ne cherche que le Christ, on ne lit rien d’autre que le Christ et on ne prie pas seulement le Christ mais on le vit comme modèle, médiateur, sauveur et guide de l’exode constant du moine. Le Christ et ses mystères constituent l’atmosphère enveloppante des premiers Cisterciens. Ils en parlent, ils l’écrivent, ils la respirent.

 

                 6.3. - À la fin du XIIème. - On constate dans les écrivains cisterciens une réelle  évolution de point de vue et de contenu. La spiritualité prend une tournure individualiste avec des symptomes de détérioration de l'engagement communautaire. L’équilibre unifiant de la vie commence à se rompre. Les observances acquièrent une prédominance et la dévotion intimiste encombre la christologie et d’une certaine manière l’appauvrit.

 

                6.4. - Dans la décadence progressive de l’Ordre quelque chose était en train de déplacer le Christ du centre de la vie de Cîteaux. Tout se vivait selon les “Instituta”, et malgré cela, la vie spirituelle était en train de tomber en décadence tandis que les observances, les richesses des monastères et la soif de posséder acquéraient une estime excessive.

 

                Au Chapitre de 1303 on entendit le discours de l’abbé Justo. Le Christ n’est plus le centre. Selon lui on ne pratiquait pas ce qui était prescrit dans l’Exordium Parvum : “...suivre pauvres le Christ pauvre.”

 

                Les XIVème et XVème siècles accusent la dégradation progressive de l’Ordre. La commende, la peste noire, la Guerre de Cent Ans, le schisme d’Occident et le Protestantisme contribuèrent à cette déchéance. L’idéal premier se gâta ainsi qu’une réforme qui n’arrivera pas à se concrétiser qu’après de longues années.

 

                Avec le Concile de Trente surgit un mouvement de rénovation à l’intérieur de l’Église et un grand souci dans l’Ordre de retourner aux sources. Le mouvement rénovateur commença cependant sans les caractéristiques de l’ “École de la Charité”. Au Chapitre de 1618 se confirma officiellement la Stricte Observance. Ce qui se vivait dans ce qu’on a appelé la “Guerre des Observances” entre les “abstinents” et les “non abstinents” restait loin de la paix bénédictine et de la mansuétude originelle des auteurs de la Carta Caritatis. Cependant malgré les ombres qui obscurcissaient celle-ci il ne manquaient pas de lumières resplendissantes dans nos monastères et “la vie qu’on y menait édifiait ceux qui en étaient les témoins”, écrit un moine anonyme de Timadeuc. Une nouvelle spiritualité apparaît : la “Devotio moderna”.

L’ “Imitation du Christ”  prend la place des écrits de nos Pères. Ce n’est pas l’esprit des origines mais cette “Devotio” sauvera en partie le vide spirituel existant.

 

                Avec la réforme de Rancé qui conçoit le monachisme comme une vie de pénitence, s’instaure un ascétisme exagéré, celui qui régna en France au XVIIème. On va au Christ comme à un Juge, un Dieu lointain et majestueux, avec des teintes jansénistes. Malgré la déviation si patente de l’esprit cistercien primitif, la Stricte Observance et la Trappe donnaient à l’Ordre des fruits abondants de sainteté et l’acheminaient vers un avenir prospère.

 

                6.5.1. - Au XXème. - En 1892 notre Ordre est constitué comme ordre autonome, celui que nous appelons aujourd’hui l’Ordre Cistercien de la Stricte Observance. Il y eut de grands Abbés Généraux qui réussirent à créer l’unité interne comme aussi à susciter un retour à l’esprit primitif de Cîteaux. Si, en ses débuts, l’observance et l’uniformité ont été cause de préoccupation excessive et aussi obstacles à l’union, on arriva malgré tout à avoir les mêmes Constitutions.

 

                Dom A. Marre (abbé général 1904-1922), forte personnalité humaine et spirituelle, promut durant son long mandat la formation, la charité et l’union de l’Ordre, la simplicité qui, selon ses propres paroles “... constitue le fond même de la vie cistercienne”. Son successeur, Dom Jean Baptiste Ollitrault de Keryvallan disait de lui : “... Mgr. Marre est surtout celui à qui nous devons ce que nous sommes”.

 

                Avec Dom Gabriel Sortais (1951-1963) commence une authentique évolution dans l’Ordre qui culminera avec le Décret d’Unification et le “Statut sur l’Unité et Pluralisme” du Chapitre de 1969. Nous sommes passés d’une communauté d’observances à une communauté de communion et cela devient de plus en plus clair et réel, tout en sachant qu’il ne s’agit pas d’un changement radical, comme si, auparavant, il n’y avait pas eu de communion dans l’observance ni, maintenant, d’observance dans la communion. C’est une question d’accent mis davantage.

 

                6.5.2. - Le Chapitre Général de 1969 est d’une importance capitale dans cette rénovation. Avec la “Déclaration sur la vie cistercienne” et le “Statut sur l’Unité et le Pluralisme” se mettent en place les fondements qui canaliseront et entraîneront toute l’évolution postérieure de l’Ordre, qui culminera avec l’approbation des nouvelles Constitutions.

 

                Le Chapitre Général de 1974 passera d’une attitude ascétique, exprimée à travers une fidélité aux observances à une autre attitude ascétique qui consiste dans l’effort vers une authentique charité fraternelle. Dom Ambrose dans sa lettre de 1975 commente ainsi en se référant à cette période de changement : “Je dirais qu’elle me paraît être d’un intérêt vital pour l’Ordre. Nous nous trouvions en danger de rester prisonniers d’une ceinture de coutumes insignifiantes qui fréquemment noyaient les vraies valeurs monastiques... Ce fut aussi une période d’intérêt croissant pour nos Pères cisterciens.”

 

                Heureusement après quelques perplexités et tentatives durant cette période d’adaptation, nos Chapitres Généraux, avec une intuition prophétique, ont mis tout l’Ordre face à un examen de sa propre identité et cela a émergé clairement du sein des communautés et a été exprimé dans les nouvelles Constitutions. La réflexion postérieure s’est centrée sur l’éveil de ce qui est fondamental dans notre charisme : Le Christ aimé en lui-même et dans les frères. Les thèmes choisis pour les Chapitres Généraux témoignent de cette nouvelle orientation : “Dimension contemplative de l’Ordre”, “École de Charité”, “Charisme cistercien aujourd’hui : conformité au Christ”.

 

VII. - Le Christ célébré

 

                7.1. - Dans la Règle. - L’impressionnant relief que la liturgie a dans la Règle n’échappe à personne et nous ne prétendons pas que quelques lignes puissent cerner les dimensions et l’importance que saint Benoît donne à l’Opus Dei. Qu’il nous suffise de le mentionner comme référence fondamentale quand on parle de la célébration des mystères du Christ.

 

                7.2. - À Cîteaux. - La figure du Christ célébré, sans qu’elle soit décrite comme concept dans les documents primitifs est pourtant omniprésente en eux comme toile de fond et surtout comme atmosphère vitale. À Cîteaux, comme à notre époque, elle enveloppait toute la journée monastique en l’imprégnant d’un rythme et d’une ambiance liturgique. Le livre des Us des moines du XIIème, les Ecclesiastica officia, fournissent un témoignage détaillé de cette réalité. À côté du Christ pauvre et du Christ Roi et Maître il faut mettre le Christ des mystères.

 

                Les Ecclesiastica officia ne sont pas un livre de choeur, comme leur nom pourrait le faire croire à première vue. Il s’agit plutôt d’un coutumier monastique qui détaille minutieusement la vie et les offices du choeur et ceux de la journée monastique en général. Le temps tout entier gravite autour de deux axes : le rythme cosmique des saisons et le rythme liturgique, autant celui, quotidien, des Heures que celui, annuel, du calendrier des fêtes et solennités du Seigneur et des saints, selon le schéma de cette époque.

 

                Une lecture sommaire de ces textes antiques nous permet de découvrir une vie monastique imprégnée de spiritualité liturgique, centrée sur la célébration des mystères de la vie du Christ. On pourrait dire que les Ecclesiastica officia présentent la pratique quotidienne de ce que les grands auteurs spirituels développèrent dans leurs sermons liturgiques, se complétant mutuellement comme se complètent vie et doctrine. Dans les uns et les autres on aperçoit la figure du Christ Sauveur, l’historia Verbi parmi nous, représentée et intériorisée par les moines dans les célébrations de l’année. Ces célébrations reposent sur deux grands piliers : Noël et Pâques, Incarnation et Résurrection. Humilité et gloire, naissance du Christ sur la terre - et dans l’âme du moine - et anticipation de la condition de la vie résuscitée que le monastère, comme image “architectonique” de la Jérusalem céleste, prétend être.

 

                7.3. - Dernier siècle. - Il n’est pas nécessaire d’insister sur cette partie puisqu’elle est bien connue de toutes nos communautés. À partir de ce qu’on appelle la “Loi-cadre” du Chapitre Général de 1971 les communautés ont eu à adapter et à organiser dans sa plus grande partie la célébration de l’ “Opus Dei”. Ceci a conduit à une plus grande conscience de la dimension christologique de nos célébrations ; nous sommes conscients de façon déjà incontestable que dans nos célébrations le Christ se rend présent et que c’est sa voix qui sans interruption loue le Père, dans l’Église, là où résonnent aussi nos voix, comme le dit le m 2 des Normes générales sur l’Office Divin ou Liturgie des Heures.

 

                7.4. - Conclusion. - Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver l’orientation primitive de la christologie cistercienne en tant que vécu. Simplement parce que le Christ est pour ces cisterciens de la grande époque le facteur englobant de la vie. Et quand ce facteur se détériore, la christologie s’en ressent gravement. Reproduire ce vécu, il faut le savoir, est en soi une utopie mais il est bien d’aspirer à un idéal, même s’il est difficile de l’atteindre. L’idéal primitif cistercien, enveloppé dans ses coordonnées historico-culturelles, présente une expérience du Christ. L’approche de ce vécu requiert, d’une certaine manière, une autre expérience du Christ en consonance avec les vagues culturelles actuelles. Ce qui constitue le fait de se faire cistercien n’est pas fixé valablement de manière a-temporelle ; c’est quelque chose qu’il faut risquer constamment à travers les circonstances changeantes et tâcher de vérifier à chaque pas.

 

 

Sr. Blanca LOPEZ LLORENA

Carrizo - Espagne