LA COMMUNAUTÉ, ÉCOLE DE
CHARITÉ
Monica Della Volpe
1. L'HISTOIRE
1.1. Expérience
Je pourrais synthétiser
de cette façon les éléments principaux de l'école de charité dont j'ai fait
l'expérience en entrant au monastère dans les années 70-80:
* Une communauté
ouverte à l'accueil des nouvelles générations, avec les demandes, ou défis,
dont elles étaient porteuses.
* Une communauté non déjà
préparée à comprendre ces défis, mais qui a pu les intégrer parce que, en elle,
était présente ce qu'aujourd'hui nous appellerions une culture de la vie:
la capacité d'accueillir chaque personne avec respect, amour et intérêt, en
l'aidant à vivre, croître, se convertir. Cette tension s'est révélée plus forte
des poussées inverses vers l'auto-protection et l'exclusion qui étaient
cependant présentes.
* Une communauté qui
pouvait intégrer ce qui était différent parce qu'elle possédait une solide
identité, venant d'un regard de foi profonde d'où dérivait une estime
de sa vocation et une certaine fidélité cordiale envers celle-ci. On
n'était pas impeccables dans l'observance, au contraire, mais on aimait sa vie,
la maison, les soeurs, l'abbesse.
* En ces années le
rôle de l'abbesse a été essentiel. Celle-ci confrontait constamment les
défis portés par les jeunes avec les valeurs de la tradition dont les anciennes
étaient porteuses.
Le critère de
discernement et de constante purification des unes comme des autres venait du
rapprochement avec la parole que l'Esprit était en train de dire à l'Église,
surtout dans les textes du Magistère et les documents de l'Ordre.
1.2. Le fondement
Qu'est-ce qui a rendu
possible cette expérience?
La seule maîtresse de
charité c'est l'Église, la seule nourriture est l'Eucharistie, la
seule école c'est la communauté concrète où se vit le mystère de la
communion ecclésiale.
Dans l'ecclésiologie
de communion innovée à Vatican II (en particulier en PC 15) et dans les
textes cisterciens que nous étions en train de redécouvrir (tout spécialement
"La vie commune" de B. de Ford), nous avions déjà tout; il s'agissait
de prendre conscience de ces richesses et de les mettre en oeuvre.
Ce chemin est désormais
accompli et l'Ordre a cheminé avec l'Église. Nous avons dans les Constitutions
et dans les documents du Magistère (en particulier dans la vie fraternelle
en communauté) le cadre ecclésiologique pour une théologie de la
communauté monastique, qui manquait presque totalement dans les derniers
siècles et qui nous permet de situer à nouveau la communauté comme école de
charité. Ceci est une sérieuse garantie. Les communautés peuvent désormais
recourir aux documents pour compléter leur cheminement.
1.3. L'urgence d'un
devoir
Pourquoi est-il
nécessaire et urgent de redécouvrir la communauté comme école de charité? Pour
récupérer la grande synthèse qui caractérise Cîteaux: l'équilibre entre
l'élément objectif (tradition, patrimoine, structure) représenté par la
communauté-église et l'élément subjectif: la personne qui le reçoit,
avec toutes ses caractéristiques d'unicité et de liberté. Dans l'expérience
historique de Cîteaux, en effet, cet équilibre a pour fruit le développement
maximum des possibilités de la personne, tout en édifiant et consolidant
l'unité. Le rôle culturel qui fut celui de Cîteaux et des cisterciens dans
l'histoire en témoigne.
Seule une communauté
consciente de sa vocation et mission ecclésiale peut être le lieu privilégié
pour retrouver la tension contemplative de nos Pères pour vivre et
interpréter la RB. C'est en elle, en effet, que le moine, appliquant la
pédagogie de la Règle, peut croître dans l'amour de Dieu et du prochain, en
se rendant conforme au Christ dont il est l'image.
Nous savons que le devoir
le plus urgent aujourd'hui est de retrouver l'homme.
Comment est-ce possible?
En créant des lieux, des communautés de communion qui soient de véritables écoles
d'humanité, grâce à une pédagogie cohérente avec les principes.
Pour sauvegarder la
liberté de la personne humaine, il est indispensable, en effet, que celle-ci
soit guidée en vue de faire l'expérience de la vérité et du bien et de
discerner le vrai du faux; afin de pouvoir ensuite élaborer, dans une
liberté en dialogue, une vision de la vie et, dans la communauté où elle
vit, une culture qui se renouvelle sans cesse, sur la base de ce qu'elle
reçoit.
Actuellement l'emprise
technologique de masse sur la société tend à annuler ces processus de
liberté et d'humanité. La confiance en l'apport de la personne est remplacée
par la conviction que, en tous les domaines, l'agir doit être dicté par des
exigences technico-scientifiques, des critères fonctionnels, qu'on prétend
supérieurs à l'intelligence et à la conscience personnelles (voir, pour tous,
l'exemple de la vie, socialement programmée de la naissance à la mort). Pour
combattre cette mentalité il faut des espaces de liberté, de culture et de
vision; et l'école de charité peut être un lieu privilégié pour cela.
De cette façon seulement
on pourra parler de contemplation non pas comme d'une évasion du réel,
mais comme d'un regard plus profond sur la vie, depuis ses racines originelles
jusqu'à son ultime destin: la divine Trinité.
1.4. Transmission et
renouveau de la culture
Comment, dans les 50
dernières années, le problème de la transmission s'est-il posé? Pour exprimer
et communiquer une expérience une synthèse verbale est indispensable;
elle peut ensuite devenir, et non sans risques, un projet culturel; dans
des époques de transformation, ces synthèses vieillissent rapidement.
Concrètement, la
formulation silence-solitude-observance, qui pour nos anciennes pouvait
exprimer la fidélité vécue à une vocation reçue avec une foi profonde et sans
problèmes, était absolument incompréhensible pour les nouvelles générations, et
le contexte de vie qu'elle exprimait n'était plus lisible pour elles. Les
chapitres des coulpes ne disaient plus avec suffisamment de clarté la
réconciliation et le pardon; le langage des signes n'exprimait plus un milieu
priant et contemplatif; l'observance ne traduisait plus la communion de vie et
de propos, même si pour les anciennes il était clair que cela pouvait encore le
véhiculer.
Quels sont les raisons de
ce malaise?
La transformation du monde qui s'est
produite, à tous les niveaux, entre le XIXe et le XXe siècle, et le renouveau
de la pensée théologique, au coeur de Vatican II, qui est devenu, par voie de
conséquence, nécessaire, ont des implications non négligeables dans tous les
domaines de la vie ecclésiale, spirituelle et religieuse.
En ce qui nous concerne,
la synthèse silence-solitude-observance des générations précédentes venait
d'une vision théologique où toute l'attention était concentrée sur le rapport
vertical entre chaque âme et l'absolu de Dieu. Ce rapport s'insérait dans une
Église conçue surtout comme structure, canal clair, objectif et rigoureux
de la volonté de Dieu. Le chemin spirituel était vécu surtout comme une
purification passive de la personne qui se laissait saisir totalement par
l'exigence de la soumission, de l'humiliation, du renoncement continuel: faire
tout par amour du Seigneur. Dans la mesure où cela réussissait, la personne
était immergée dans l'expérience de l'absolu de Dieu et il en naissait un
saint.
Les risques pouvaient
être: le perfectionnisme extérieur de l'observance qui devenait critère de
jugement et instrument de pouvoir, ou un certain accommodement pour survivre à
la rigueur de la structure. Certainement, à travers des itinéraires plus ou
moins directs, la simplicité et la profondeur de foi de nos anciennes ont
permis cependant la floraison de la sainteté et nous ont ont donné le
témoignage, par leur vie, d'un amour authentique pour le Seigneur.
Mais tout autant
certainement, l'actualité de l'Église et de l'Ordre demandait une évolution. Dans
le contexte d'une vision théologique trinitaire, on a redécouvert une Église
conçue comme communion, échange en dialogue de l'amour entre les personnes,
unité dans la diversité, ensemble organique de ministères et de services,
animés de diverses façons par l'unique Esprit qui opère à travers la hiérarchie
et dans les charismes de communion. Cela demande que la communauté monastique,
à côté des valeurs de la prière continuelle, de la lectio, de
l'intériorité, unies à l'ascèse traditionnelle du silence, de la veille, des
jeûnes etc. s'ouvre au dialogue, au partage, à la responsabilité, à la
subsidiarité etc.
Or si l'idéal de Vatican
II se rattache à la tradition des premiers cisterciens et est bien exprimé dans
nos Constitutions, ce changement rencontre certaines résistances pour passer
dans la vie concrète, ou mieux, dans la conscience culturelle des personnes.
Il faut devenir plus
conscients du fait que, dans les siècles qui nous ont précédés, l'affaiblissement
du sens de l'Église en tant que communion avait été accompagné par
l'introduction, à l'intérieur de la conscience ecclésiale, d'éléments
qui lui étaient étrangers, venant de la réalité séculière. En particulier,
là où nos Pères, dans le symbolisme spirituel de l'âme et de l'Église,
voyaient une parfaite intégration entre les niveaux, que nous définirions en
termes modernes comme ceux de la personne et de la communauté,
dans l'unique mystère de la communion spirituelle, on avait peu à peu substitué
les concepts d'individu et de société.
La conception
individualiste de la personne (tirée du modèle de l'état bourgeois et libéral du XIXe
siècle) et de sa façon d'entrer en relation, uniquement basé sur un calcul
d'utilité commune, remplissait ainsi peu à peu les vides laissés par la pensée
théologique.
Cela portait parfois à
une façon individualiste de concevoir les structures. Par exemple, le monastère
pouvait être considéré comme une société de solitaires qui n'a pas d'autre fin
que celle de mettre en commun l'effort vers la solitude. Ainsi ces
structures elles-mêmes (silence, solitude, obéissance rigidement
hiérarchique, fermée à la collaboration et au dialogue) pouvaient devenir la
protection du domaine propre et privé. Les formes de l'individualisme ont
changé aussi avec le changement des temps: d'un silence compris comme mutisme
qui refuse la parole comme moyen d'intégration et de communication profonde, on
est passé facilement à l'ouverture sans discrimination aux communications
superficielles (télévision, rapports faciles avec l'extérieur, etc.).
Nous pouvons conclure que
les instruments de la schola caritatis ne peuvent rejoindre leur but que
s'ils sont utilisés selon la logique propre à ce but et constamment purifiés
d'éléments étrangers. La logique de la charité c'est la communion. Elle
requiert un silence qui ouvre à l'écoute et à la communication avec Dieu et
avec les frères, une collaboration patiente au moyen du dialogue, une obéissance
vécue comme libre expropriation des critères et jugements propres pour tendre à
la volonté commune, une pauvreté ouverte au partage du peu et du plus, etc.
1.5. Fonction de l'Abbé
et de l'Abbesse dans ce processus
Le charisme de l'Abbesse,
selon l'expérience que nous en avons eu, est celui de repérer continuellement
dans la communauté et dans son histoire, comme dans un texte qui devient peu à
peu illisible avec le temps, les points valables, en mettant en évidence ce qui
est central (et souvent non explicite) et en ordonnant autour ce qui est
secondaire, sans rien écarter. Cette ordre, nous le savons soit par la doctrine
des Pères soit par expérience, ne peut venir que de la charité; celle-ci est
seule capable d'accueillir tout ce qui est bon, quel qu'en soit la provenance
et la forme qui l'exprime. L'ensemble doit ensuite être traduit dans le langage
du Magistère actuel ou d'autres termes choisis avec soin parmi les expressions
contemporaines dont sont porteuses les plus jeunes.
Sans ce travail de
discernement et de prophétie il ne peut y avoir de renouveau spirituel
inculturé (nous faisons allusion ici à l'inculturation entre les générations). Et
sans ce travail d'unification il ne peut y avoir une communauté qui vive et
chemine comme un seul corps.
Le terme d'animateur
est parfois utilisé pour l'Abbé afin de relativiser un style d'enseignement ex
cathedra et de gouvernement centralisé. Cette tendance de notre temps peut
être précieuse pourvu qu'elle indique à l'Abbé et à l'Abbesse une manière différente,
plus ecclésiale, d'effectuer son service, sans abandonner sa responsabilité.
Animer signifie promouvoir l'expression et la collaboration de tous. Pour cela,
il ne sera pas suffisant d'organiser; mais il faudra constamment mettre en
oeuvre la réconciliation et le pardon, favoriser la coopération et l'accueil
mutuel, promouvoir la paix. Tout cela signifie une disponibilité réelle à
donner la vie dans un service de maternité inlassable. Si au contraire par
Abbé-animateur on entendait seulement un technicien qui favoriserait
l'expression démocratique des avis les plus divers, en les laissant tous au
même niveau, il n'y aurait plus d'expérience ecclésiale. Également, si
par animateur on entendait seulement ou surtout un bon organisateur.
2. LA MÉTHODE
2.1. Pédagogie de
l'humilité-obéissance en rapport avec la doctrine cistercienne
La grande pédagogie de
l'école de charité consiste essentiellement dans la voie de
l'humilité-obéissance. (Humilité et obéissance dans la Règle s'attirent
réciproquement, sont inséparables, et tous les autres instruments trouvent leur
place en relation avec elles).
Pour nous approprier à
nouveau correctement cette pédagogie et la reformuler pour notre temps, il faut
la mettre en relation avec les principes fondamentaux de la doctrine
cistercienne que nous synthétiserons en trois points:
A. - Liberté de l'homme à l'image et
ressemblance du Fils
- Maladie de la liberté, comme
conséquence du péché
B. - Salut par le moyen de l'Incarnation: la
voie de l'humilité-obéissance
C. - Guérison qui s'opère dans cette voie:
* aspect sacramentel: le Christ,
l'Église, les sacrements
* aspect anthropologique: les degrés
de l'amour
2.2. Liberté de l'homme
La dignité de l'homme, ce
qui le fait semblable à Dieu, c'est sa liberté. Cette liberté est conçue
comme capacité de coopérer avec celui qui est totalement libre, Dieu (avec
l'action de sa grâce). La liberté ainsi définie, il en résulte de manière
évidente que son exercice est le devoir suprême de l'homme. De même la raison,
qui est le présupposé de la liberté, doit être mise à son service.
Or, tout cela est
complètement renversé dans la conception moderne, pour laquelle la
dignité de l'homme n'est pas l'amour du fils, mais la totale autonomie. À
partir du XVIIe siècle, le rationalisme nous a expliqué que le péché n'existe
pas. La vraie tragédie de l'homme réside dans sa limite, dans sa
finitude individuelle, qui ne lui permet pas de mettre en oeuvre ses grandes
aspirations et perspectives sublimes. Tout d'abord on a cherché la solution
dans les idéologies. Aujourd'hui, après le déclin des idéologies, l'individu
refuse de s'immoler pour un projet totalisant et revendique son propre droit à
se réaliser comme individu. Voici alors le Pouvoir, organisé désormais sur des
bases mondiales, qui lui promet réalisation et bonheur en mettant la
science à son service. Comment? nous le savons: en possédant tout.
Nous voyons ici que le
problème du choix moral entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, a
été éliminé. Le devoir du choix a été remplacé par la compétence, par
l'efficience, en vue de l'efficacité du moyen pour la fin.
À ce point est évident le
trait de génie, je dirai presque la nécessité historique d'un chemin
pédagogique comme celui de la règle bénédictine, qui au moyen de l'obéissance
récupère intégralement le concept de liberté et donc d'homme à image du Fils,
dans toute son épaisseur théologique et son réalité concrète.
De manière cohérente avec
notre tradition, le premier pas de notre pédagogie consistera donc à
rendre de nouveau accessible à l'homme la compréhension et la mise en acte d'un
choix vraiment libre: non comme possibilité qui, parmi tant d'autres,
lui convient mieux, mais comme adhésion volontaire au bien, au vrai, au
beau.
2.3. Maladie de la
liberté et connaissance de soi
Le noeud du problème se
trouve ici: l'homme se définit par sa liberté, mais cette liberté est, sinon
effacée, du moins substantiellement blessée par le péché. Saint Bernard
dit que le libre arbitre (capacité de discerner et choisir le bien) qui
constitue la ressemblance avec Dieu, est perdu. Ce qui signifie que nos
choix sont toujours, plus ou moins, viciés par l'égoïsme.
Le long et pénible chemin
de l'humilité consiste justement à devenir conscient de ce fait, de
reconnaître concrètement que nos choix ne sont pas justes, ne sont pas purs.
C'est ce que nous appelons le chemin de la vérité ou connaissance de soi,
qui correspond au premier degré de l'humilité de la Règle.
Si, dans le passé, la
formation monastique, pouvait peut-être risquer de donner pour acquis ce chemin
de vérité, en misant surtout sur la vérification du comportement extérieur,
aujourd'hui on peut avoir le risque inverse: réduire la connaissance de soi à
une introspection psychologique. Il s'agit au contraire d'opérer un discernement
du vécu personnel à la lumière de la Vérité.
Saint Bernard, comme
toute la tradition monastique, est, sur ce point, très clair et complet en
énonçant les étapes nécessaires: conscience de son péché devant Dieu -
contrition, repentir, larmes - confession orale, privée ou publique,
qui implique aussi le corps dans la demande de pardon.
Après tout cela, il
ajoute toujours aussi l'effort concret de changement, qui ne s'arrête
pas au mea culpa, mais devient effort de bien agir (après le
baiser du pied, la baiser de la main. Nous parlons d'effort de la liberté, mais
il est clair que cela n'est rendu possible, puis efficace, qu'uniquement avec
la grâce.).
La tradition reconnaît
unanimement combien la paternité spirituelle est indispensable pour
guider le moine dans la voie du retour au coeur. Retour au coeur, connaissance
de soi, connaissance de Dieu sont les étapes: Dieu, en effet, habite dans le
coeur de l'homme et peut y être rejoint par la voie qui, de la connaissance de
sa propre vérité, conduit à la connaissance de Dieu Vérité. Ce chemin est ardu
et la pratique de l'ouverture du coeur à un père ou à une mère spirituelle est
indispensable pour ne pas se perdre.
2.4. L'échelle de
l'humilité: premier et cinquième degré
En d'autres termes: le
centre de la pédagogie bénédictine (repris par S. Bernard dans les
degrés de l'humilité) réside dans le premier degré de l'humilité:
retour au coeur, début de la connaissance de soi, capacité de la conscience
humaine d'habiter en la présence de Dieu et d'y chercher sa propre vérité.
(En considérant
l'obéissance comme l'autre face de l'humilité, nous pouvons interpréter le
deuxième degré, ne pas aimer la propre volonté, comme l'envers du premier: tu
n'échapperas pas à la présence de Dieu si tu n'échappes pas à l'obéissance. De
même le troisième degré, soumission au supérieur, et le quatrième, obéissance
patiente, soulignent l'avantage de demeurer dans l'obéissance à tout prix.
C'est la logique de la foi selon laquelle le supérieur représente pour nous le
Christ, logique de l'Incarnation qui anime toute la Règle.)
Le cinquième degré, la
confession orale, est, comme nous l'avons vu, un
point essentiel dans la progression de S. Bernard.
Le sixième et le septième
degré représentent le sommet mystique de l'humilité: la connaissance de soi
dans le Christ humilié. Ce sont des sommets d'expérience, don plus que fruit
d'effort, qui soutiennent cependant la vigilance continuelle des degrés
suivants, du huitième au douzième.
Le douzième degré, avec
son mea culpa ininterrompu, montre bien comment le premier n'est jamais
laissé derrière soi, mais constitue le pivot de l'ensemble. Du point de vue
pédagogique nous pouvons donc concentrer notre attention sur le premier et le
cinquième, en les mettant en rapport l'un avec l'autre.
2.5. Sacrement et
connaissance de Dieu
En se connaissant
lui-même le moine se découvre dans sa nature de créature dépendante du
créateur, et dans son incohérence et son péché qui ont besoin du Sauveur. Cela
l'ouvre à la contrition et au pardon, en le réconciliant avec
Dieu et en l'introduisant à un progrès sans fin dans la connaissance:
l'approfondissement de la connaissance de soi renvoie toujours, de nouveau, à
l'approfondissement de la connaissance de Dieu, dans un dialogue de misère
et de miséricorde, de grâce et d'action de grâce, de don et de louange.
Ici prend place la vie
sacramentelle: le sacrement de la réconciliation, l'Eucharistie et toute la
liturgie, qui situe l'homme radicalement dans le Christ, dans son identité de
fils devant le Père.
Il nous semble important
de le souligner: il arrive souvent que la vie sacramentelle et liturgique ne
donnent pas les fruits espérés, vérifiables dans un changement, parce
qu'elle est vécue, même avec
application, à la superficie: c'est-à-dire qu'elle ne coïncide pas
avec ce chemin de connaissance de soi où se vérifie la maturation de la
conscience personnelle. C'est pourquoi elle ne devient pas expérience et
croissance dans la connaissance de Dieu. En d'autres termes: le facteur
objectif du sacrement et celui de sa réception et intériorisation subjective ne
correspondent pas.
Cela arrive parce que la
vie liturgique et sacramentelle a été détachée de la vie commune qui est son
milieu naturel.
2.6. Le sacrement Église
Nous avons déjà vu que le
chemin de la connaissance de soi (humilité-vérité) requiert la direction d'un
témoin de la vérité: le père spirituel. Toutefois, autrefois, dans l'école de
charité cistercienne, cette paternité était associée à la confession
sacramentelle, et était exercé par l'Abbé ou par le maître des novices. Les
principes de la confession nécessaire (au supérieur), non divisée
(entre plusieurs confesseurs), vraie, formaient la conscience morale pour
atteindre sa pleine stature dans la vérité.
D'autres critères de
prudence et de respect de la liberté sont intervenus en modifiant cette
pratique, et il ne s'agit pas de revenir en arrière sur ce chemin historique.
Nous devons cependant nous demander: comment atteindre aujourd'hui le même but?
En particulier pour les moniales, le problème est grave. Nous connaissons
toutes le piège que représente le fait de vérifier sa propre vie monastique
toujours et seulement avec un confesseur qui, par la force des choses, est
extérieur à la communauté: le risque d'échapper à la vérité, en confessant,
d'une certaine façon, les péchés de ses soeurs et en recherchant le soutien
d'une image de soi gratifiante.
Il nous semble que le
problème peut trouver sa solution au moyen d'un équilibre plus intégré entre
le rôle de l'Abbé, qui reste fondamentalement le sacrement du Christ
dans le monastère (même s'il est aidé par d'autres pères ou confesseurs) et
celui de la communauté à redécouvrir comme sacrement de l'Église.
Seul l'Abbé, ou celui qui
en son nom exerce la paternité spirituelle, peut connaître l'intime des consciences.
Mais seul celui qui est le compagnon et le témoin direct de la vie
quotidienne peut aider le frère à atteindre, moyennant une prise de
conscience de ses comportements concrets, une connaissance de soi non
illusoire. La communauté réunie autour de l'Abbé est ce témoin.
2.7. La correction
fraternelle
On a toujours senti la
nécessité que la correction fraternelle comprenne la correction et la direction
qui viennent des supérieurs.
Aujourd'hui beaucoup
disent: nous n'avons plus de chapitre des coulpes, donc nous n'avons plus de
correction fraternelle.
C'est vrai là où la
parole n'est pas utilisée selon ses réelles possibilités. En effet, c'est la
parole, dans l'entretien personnel, à deux, à trois, ou en groupe, qui est l'instrument
de la correction évangélique (Cf. Mt 18,15).
Au moyen de la parole on
peut aider le frère, lui demander pardon mais aussi lui demander charitablement
compte de son comportement, évaluer avec lui ce que Dieu nous demande de
modifier.
Nous croyons que, à
l'intérieur de la vie commune qui nous conduit à travailler et collaborer de
multiples façons, la voie pour une correction réelle et respectueuse de la
personne passe aujourd'hui par l'entretien, à deux ou trois, la révision
de vie, le dialogue. L'Abbé pourra être présent ou non; mais en tous
les cas une correction entre frères aura comme référence ultime sa parole. Même
s'il n'exerce pas la paternité spirituelle
vis à vis de toutes les frères, l'Abbé dirige la communauté dans son
ensemble et en est le père.
Au fur et à mesure que la
personne mûrit, il est normal que le recours au père spirituel soit moins
fréquent. Mais pour que cela ne s'accompagne pas d'une évolution vers
l'individualisme, il est nécessaire de devenir de plus en plus ouverts et
vulnérables à la grâce qui nous rejoint à travers les canaux normaux de la vie
commune où se déploie pleinement la pédagogie de l'école de charité. En elle,
en effet, tout est ordonné pour opérer ce passage continuel du propre au
commun, de l'égoïsme à l'amour fraternel, de l'individualisme à la communion,
qui façonne dans la communauté un seul coeur et une seule âme, dans l'union des
vouloirs avec la volonté de Dieu. C'est là que se situe le sommet de la vie
ecclésiale qui ouvre au sommet de la connaissance de Dieu.
2.8. Aspect anthropologique
et maturité affective
La guérison-correction
qui s'opère dans l'école de charité est en grande partie guérison de la faculté
d'aimer. Éduquer l'homme signifie surtout rééduquer en lui la faculté d'aimer. En ceci consiste
essentiellement le voeu de chasteté. Jamais peut-être l'homme ne s' est tant
éloigné de ceci qu'aujourd'hui, dans l'ère qu'on appelle post-chrétienne. Mais
paradoxalement, jamais peut-être comme aujourd'hui nous n'avons été aussi
proche de la vérité sur ce point. Aujourd'hui comme jamais, alors que la théologie
du corps de Jean Paul II a refondé l'anthropologie, nous pouvons à nouveau
comprendre les degrés de l'amour de S. Bernard. Aujourd'hui comme jamais, grâce
à la doctrine de Mulieris dignitatem, nous pouvons comprendre à
nouveau l'âme essentiellement mariale, ecclésiale et sponsale de Cîteaux,
c'est-à-dire notre vocation même, humaine et contemplative.
Toute notre tradition
souligne (et facilement nous le sous-estimons) que le problème de la conversion
des affections est fondamental.
Au coeur du processus de
la conversion (Cf. S. Bernard, De conv. ad clericos) il s'agit de cela: la raison
est la première à se convaincre de la bonté du bien, mais tant que l'affection
n'est pas tournée vers le bien plutôt que vers le mal, la volonté ne change
pas. La nécessité, fondamentale pour toute la tradition monastique, de la
contrition et des larmes, en est un témoin non entendu: il faut entraîner ses
propres sentiments avec ses propres raisons. La haine nous est donnée pour nous
opposer au mal, l'affection et le sentiment de l'amour pour nous entraîner au
bien.
Quand l'homme entraîne
l'affection vers ce qui n'est pas bon pour lui, il ne peut plus se développer
harmonieusement, il s'atrophie. C'est ainsi que l'homme aujourd'hui se
retrouve comme anesthésié, incapable d'éprouver des affections et des
sentiments vrais et durables, privé ainsi au niveau de l'âme, de l'usage
plénier et spirituel de sa raison et de sa volonté. Il est ainsi condamné à
être divisé entre une rationalité incomplète, incapable de discernement
spirituel, et une sensualité aride et privée de sentiment.
On pourrait objecter: ce
discours ne diminue-t-il pas le rôle de la foi nue? C'est exactement le
contraire: pour vivre en se basant sur la foi nous ne devons pas éliminer, mais
éduquer les affections. Pour sortir du credo du relativisme moderne: "est
bien ce que je sens", l'homme doit à nouveau apprendre à sentir, désirer,
aimer, et donc choisir avec toute sa force affective ce que sa raison a déjà
jugé bon selon la foi, et pour cela a librement choisi.
Quand, au contraire, les
affections sont simplement réprimées pour faire place à la foi, elles prennent
ensuite, sournoisement, leur revanche.
Pour convertir les
affections, le rôle de la prière imaginative et affective, la
dévotion à l'humanité du Christ, a été fondamental pour les Pères du
monachisme et en particulier pour les cisterciens.
Restant bien arrêté qu'un
rapport personnel avec le Seigneur vécu intensément et fidèlement dans la
prière reste la seule possibilité d'une durée solide et intègre dans la vie
monastique, cela doit être préparé et accompagné par les autres instruments.
Un bon apport en ce sens,
au niveau pédagogique, est donné par l'Instruction Directives sur la
formation (1990), dans les parties qui concernent la pédagogie des voeux
(13, 14, 15) et l'Église-communion-communauté (de 21 à 26). En parlant
des jeunes candidats, au n. 88, ce même document en souligne la fragilité
d'identité et le manque de points de référence, dû aux expériences familiales
et sociales négatives.
Or, si la communauté
religieuse ne doit pas se mettre dans l'esprit de se substituer dans un sens
banal à la famille et de compenser les carences des personnes, il est vrai
cependant que le rapport des jeunes avec leur communauté devrait être tel qu'il
leur donne l'expérience de la famille des fils de Dieu, là où tout l'homme
est accueilli et peut croître dans sa dignité de personne, comme fils et
frère.
Cela nous rappelle la
doctrine de S. Bernard qui (SC 23) place dans le monastère la chambre de la
nature, où on récupère le goût des biens créés naturellement bons par Dieu,
et avant tout ce bien suprême qu'est la charité fraternelle:
"Comme il est bon et doux que des frères vivent ensemble!". Il ne
sera pas possible d'accéder à la contemplation en sautant ce passage. De la
même façon, selon les degrés de l'humilité, la charité et la miséricorde pour
le prochain constituent le degré intermédiaire qui porte de la connaissance de
soi à la contemplation.
Ce sera justement au
coeur d'une expérience vraie de communauté, surtout de paternité et de
maternité spirituelle, que celui qui vient au monastère pourra assumer ses
propres expériences passées et se confier à la paternité de Dieu; ce sera à
l'intérieur d'une expérience vraie d'amour fraternel, de réconciliation, de
collaboration, qu'on approfondira la valeur de la personne telle qu'elle
est voulue et aimée de Dieu, et la grâce du rapport personnel avec le Christ
(Cf. DF 13, pédagogie de la chasteté).
Nous croyons que la
récupération et la croissance de la personne pourra advenir plus que sur le
divan du psychanalyste, dans l'expérience de la communauté chrétienne, en
particulier l'expérience de la vie commune dans le monastère; à condition
qu'elle soit vécue dans l'accueil de chacun, dans l'encouragement des jeunes,
dans le soutien des faibles, dans le respect donné à tous; bref, dans la vraie
charité ou bon zèle dont parle la Règle.
Tout cela, enfin, trouve
son contexte dans l'école de la charité décrite et prescrite dans les Constitutions,
en particulier les n. 3 et 4, et 13 à 16; et trouve son soutien
dans ce que dit la Ratio à propos de la communauté formatrice.
Madre
Monica DELLA VOLPE
Abbesse
de Valserena