LA COMMUNAUTÉ MONASTIQUE, ÉCOLE DE CHARITÉ

 

                                                                                                                                  Francis Kline

 

 

 

                                                  Introduction: une métaphore

 

La charité fraternelle dans le monastère est comme une escalade en montagne. Nous levons les yeux vers le sommet, fixant notre regard là où nous voudrions être. Par le désir et en écoutant l'exhortation des évangiles à aimer notre prochain comme nous-mêmes, nous nous approchons du sommet. Nous arrivons de plus en plus près de notre but par des conversions renouvelées dans la componction du coeur, oubliant un moment notre faiblesse. Nous revêtons le Christ dans une extase d'amour dans laquelle, comme lui, nous pouvons aimer nos frères (soeurs) comme il les aime dans son mystère pascal. Mais notre amour, toujours faible et fugace, tout comme notre extase en lui, est occasionnel, non constant. Nous tombons de l'autre côté de la montagne, ayant eu la connaissance et l'expérience, nous souvenant de la miséricorde permanente du Seigneur. Notre charité peut manquer mais son amour est éternel, et la mémoire de cet amour, auquel nous tenons ferme dans la communauté, nous soutient et nous aide à avancer jusqu'à ce que nous parvenions à la terre promise.

 

                                                 Le Christ dans la communauté

 

Nous visons, dans le monastère, à atteindre l'amour parfait qui chasse dehors la crainte (RB 7,67). Naturellement cet amour est l'amour du Christ. Toute la structure de la communauté, telle que l'envisage la Règle, est construite sur  cet amour du Christ. Son seul but est de favoriser cet amour. La Règle dit de ne rien préférer à l'amour du Christ (RB 4,21; 72,11) et de croire que l'abbé tient sa place dans la communauté. Par les sacrements du Baptême et de l'Eucharistie, le Christ et son amour sont présents et agissent dans les personnes et dans la communauté qui est une église locale et donc le Corps même du Christ. Nous comprenons aussi que la liturgie des Heures, parce qu'elle est Liturgie, est aussi le lieu de la présence et de l'action du Mystère Pascal chaque fois que la communauté est réunie pour la célébrer. La présence et l'action du Christ est le lieu où l'amour de Dieu pour nous est palpable et effectif. Et cet amour est donné et reçu dans tout le Corps qu'est la communauté des moines. Cet amour, bien sûr, est ce dont nous nous efforçons de nous revêtir de plus en plus. C'est le véritable programme de la Règle selon laquelle nous faisons nos voeux. Ce qu'il faut se rappeler c'est que, dans la communauté monastique, cet amour est déjà présent et agissant. L'exhortation de Jésus, qui, bien que non citée par la Règle, peut certainement résumer son message: Je vous ai donné l'exemple, pour que vous fassiez comme je vous ai fait (Jn 13,15), n'est pas hors d'atteinte pour nous. Plus qu'un idéal aux proportions brumeuses et mythiques, la charité fraternelle à laquelle nous sommes invités, nous appelle à devenir ce que nous sommes déjà, vivant dans le Christ, ne vivant plus pour nous-mêmes, mais pour lui et pour tous ceux pour lesquels il est mort et ressuscité. Alors notre propre salut ne peut être considéré sans la pratique de cet amour qui nous lie nécessairement à nos frères en communauté, c'est-à-dire, au Christ. Ayant été appelés à cet amour avant la création du monde, nous sommes maintenant appelés dans le monastère à nous river à cet amour dans une possession éternelle. Cet amour, de par sa véritable nature, devient un pouvoir débouchant sur une transformation personnelle. Alors cette nouvelle personne communique et reçoit l'amour à travers l'instrument fragile de la vie commune. Souvent nous réalisons l'importance des échanges dans la communauté en tant que porteurs de l'amour du Christ seulement lorsqu'ils sont terminés. Notre individualité peut être alors glorifiée dans le Christ, au lieu de glisser vers l'abîme de la ressemblance avec les transgresseurs. La voie monastique est donc la voie de l'évangile rendue possible par le mystère pascal du  Christ. C'est une proclamation adressée à ceux qui, dans la multitude, entendent le Seigneur les appeler à lui et leur offrir le don de la vie, vraie et éternelle (veram et perpetuem vitam [RB Prol. 17]).

 


                                               Le Christ comme extase du Père

 

L'action de l'amour du Christ en nous demande d'être examinée à nouveau. Puisqu'il dérive si étroitement de l'amour qu'il a pour le Père, nous pouvons aborder la Révélation avec cette question à l'esprit: Quelle est la nature de l'amour entre le Père et le Fils? Ici nous nous abstenons d'entrer dans la théologie trinitaire, car traiter de façon plus large ce sujet devrait nous entraîner vers la circumincession des trois Personnes. Plus simplement, Dieu sort de lui-même pour venir à nous. Il vient nous trouver de façon à pouvoir nous prendre avec lui là où il est. L'économie divine agit au sein de la Trinité quand le Père envoie le Fils pour racheter le monde, par la puissance de l'Esprit. Dans la théologie johannique cela s'exprime ainsi: Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde; à présent je quitte le monde et je retourne auprès du Père (Jn 16,28). Loin d'amoindrir sa divinité, Dieu se révèle lui-même comme Dieu précisément parce qu'il sort de lui-même (en grec = extasis; en latin = excessus; en français = extase?) dans une extase d'amour, l'amour d'obéissance du Fils envers le Père dans la communion de l'Esprit. Ici le mystère est dans la nature de l'amour qui est de se communiquer en sortant de lui-même. Puisque le Christ est Dieu, nous pouvons dire que Dieu sort de lui-même quand le Christ sort du Père dans un amour d'obéissance. En même temps le Christ est l'amour de Dieu pour nous. Le Christ est donc une extase d'amour. Et en raison de son humanité, le Christ, qui est l'extase, devient le pont qui nous relie à Dieu. En lui notre union avec Dieu est rendu possible.

 

                                                      L'extase de Dieu et nous

 

Ainsi donc, maintenant, le Christ étant planté dans nos coeurs, ou plutôt, nous-mêmes étant plantés dans le coeur du Christ par le baptême et par la vie monastique qui est le développement de notre baptême, tout acte d'amour que nous ferons sera de cette même nature. L'amour planté dans nos coeurs ne nous change pas automatiquement sans notre consentement et sans notre action. Mais il construit un pont au dessus du grand abîme qui sépare notre humble condition de la majesté de Dieu. Le Christ dans son extase hors de Dieu est le pont qui relie Dieu et nous, ainsi que notre chemin de retour vers Dieu. L'extase du Christ est aussi notre extase. Nous ne marchons pas vers Dieu, acceptable et accepté, tels que nous sommes. Nous allons à Dieu par le seul chemin qui est acceptable pour lui en tant que Dieu, par l'intermédiaire du Christ qui est aussi Dieu. Notre finitude devient infinité. Notre pauvre raison, si enracinée dans l'auto-préservation, bondit vers la folie de la croix. Ce qui nous est propre, à nous et à notre culture, est renversé dans la divine construction du pont qu'est le Christ. Non seulement notre péché doit être pardonné, mais encore notre nature doit être transformée avant que nous puissions approcher Dieu, avant que nous puissions satisfaire le désir sans limites que Dieu a profondément planté en nous.

 

                                                      L'extase et les Écritures

 


L'évangéliste a compris la sortie de soi dans une extase d'amour dans l'histoire de la femme pécheresse (Lc 7,36-50) et dans la parabole du fis prodigue (Lc 15,11-24). Dans la première, nous voyons une femme dans la ville, ...qui était une pécheresse; apprenant qu'il (Jésus) dinait chez le pharisien, elle prit une fiole de parfum, et vint se placer en retrait, à sangloter aux pieds de Jésus. Bientôt ses larmes coulèrent sur les pieds du Seigneur; elle les essuyait avec ses cheveux. Le détail remarquable ici est que sa conversion se situe avant qu'elle décide d'entrer dans la maison du pharisien. Que s'est-il passé dans son esprit? Qui avait touché son coeur? Peut-on en douter? Les Pharisiens voyaient seulement une pécheresse déshonorée qui rendait impur le Maître et faisait en public ce qui n'est pas permis et ce qui est impensable. Mais ce qu'ils ne pouvaient pas voir, c'était sa conversion qui effectuait deux choses. La conversion ouvrait ses yeux au grave péché de prostitution (dans la mesure où nous pouvons déduire cela de l'histoire) en lui montrant sa propre déchéance. Mais, en même temps, la conversion la persuadait de son propre appel glorieux dans le Christ. Comment autrement aurait-elle pu sentir sa déchéance? Déchéance par rapport à quoi? Dans le moment de la conversion, par un miracle de la miséricorde de Dieu, elle avait été comme happée par la gloire de telle sorte qu'elle agissait sous son influence. Dieu l'appelait pour qu'elle suive la source de bonté cachée en elle que même sa propre raison ne pouvait pas voir, mais que ses yeux, étant ceux du Créateur, pouvaient voir. Elle se leva, poussée par sa contrition, le coeur blessé par l'amour, et se mit en chemin vers la maison du pharisien, et accomplit l'un des actes les plus magnifiques de repentir de toute l'histoire du salut. Son amour était si grand et, encore plus, sa confiance, qu'elle viola les coutumes et ce que permettait la tradition religieuse: touchant le corps de Notre Seigneur, démontrant et célébrant son émotion et son repentir, ne doutant jamais de son pardon et de sa miséricorde. Elle passa de l'état de prostituée à celui de sainte dans un très bref instant, dans une extase d'amour dont elle se serait éloignée avec crainte, si elle l'avait considéré avec attention.

 

Utilisant cette histoire évangélique comme base pour sa propre métaphore, saint Bernard décrit comment la Bien-Aimée commence à grandir dans l'amour par l'acte de repentir aux pieds de Notre Seigneur. Mais après avoir reçu ce premier amour, elle s'élève rapidement, se précipitant à baiser les mains, tout en sachant, dans une extase d'amour, qu'elle désire le baiser de sa bouche. Mettant de côté toute considération de prudence, d'usages, de convenances, et se confiant aveuglément et follement dans l'exubérance de sa miséricorde, elle devient hardie pour chercher, pour frapper à la porte et pour désirer ce à quoi elle n'a pas droit mais qu'elle sait qu'il a l'intention de lui donner. Le mystère de la personne humaine est dans ce moment d'union, mystère qui vient du mystère de la propre vie intérieure de Dieu.

 

De la même façon, dans la parabole du fils prodigue, nous trouvons le même genre de conversion et de mouvement spontané d'amour qui transforme la faute et le repentir d'un fils égaré dans une célébration de retour à la maison. La connaissance de soi est, ici, la clef pour le double mouvement qui prend place dans le coeur du Prodigue. Comme saint Grégoire l'explique, le fils revient à lui après être tombé en-dessous de lui-même, quand sa dégradation atteint son point le plus bas dans sa faim pour la nourriture des porcs. Il réalise alors son horrible position, mais au lieu de se complaire dans sa faute et sa honte, il raisonne avec un coeur qui a confiance dans son père au-delà de toute justice et de tout droit. Il retourne chez lui, se tenant droit, avec l'allure d'un héritier légitime, cherchant la face de son père. Il ne se recroqueville pas sur sa peur, car sa confiance passe par dessus tout le reste. De la même façon, il est tiré de lui-même quand son père le rencontre et l'embrasse et l'emmène dans la célébration. Il devient plus qu'un fils pardonné. Il devient l'objet d'une joie débordante.

 

                                        L'extase d'amour et la charité fraternelle

 

L'extase de l'amour de Dieu, basée sur la conversion et portée en avant par le désir prépondérant du Christ, est le fondement pour faire l'expérience de Dieu dans le monastère. Elle conduit le moine au delà de la conversion personnelle et de la consolation de l'amour de Dieu, vers la transformation graduelle de toute sa personne et, ce qui est important, vers l'amour du prochain qui est le lieu logique de son amour de Dieu qui le conduit en dehors et au delà de lui-même. Ainsi nous voyons que cette extase, commencée d'abord dans le Christ, est le commencement de l'amour évangélique et de la charité à laquelle nous sommes appelés dans le Christ Jésus. Comme le Christ est sorti du Père et est venu dans le monde, il a pris le monde en lui-même et il retourne au Père avec nous tous, c'est-à-dire avec tous ceux qui l'accueillent dans la foi. Le Christ cependant, a redéfini Dieu, pour ainsi dire, en faisant entrer dans l'amour de Dieu tous ceux pour qui il est mort et qu'il a pris avec lui. Notre extase doit aussi nous conduire non seulement vers Dieu dans le coeur, mais aussi vers notre prochain, comme la parabole du bon samaritain le suggère.

 

                                         La communauté comme lieu de l'extase

 


La communauté monastique est école de charité précisément parce qu'elle fournit la structure où notre conversion à Dieu se poursuit depuis son commencement jusqu'à  s'enraciner de plus en plus fermement et passer de l'intérieur à l'extérieur, c'est-à-dire d'une relation personnelle avec Dieu à toute notre culture personnelle et aux frères avec lesquels nous vivons en communauté. Mais nous avons vu que la charité est plus que le fait de faire du bien à nos frères. C'est le don du Christ de l'un à l'autre. Si dans la solitude nous pouvons aller à Dieu seulement dans une extase d'amour, de même en communauté, c'est seulement dans une extase de charité fraternelle que nous pouvons rejoindre Dieu qui est présent en sauvant les frères.

 

                              La communauté comme structure vivante de l'Esprit

 

La communauté tire son organisation et son gouvernement de l'Évangile et de leur interprétation dans la tradition monastique. C'est ainsi que le rang dans la communauté n'est pas basé sur la richesse, la classe sociale ou l'éducation, mais sur le moment d'entrée au monastère. Le travail constitue une part importante de la journée monastique, comme pour la plupart des gens, mais il trouve sa place dans un équilibre entre l'Opus Dei et la lectio divina. À l'intérieur de cette structure d'observances pour la prière personnelle et sacramentelle, nous devons vénérer les anciens et aimer les plus jeunes (RB 4,70). Mais à un n'importe quel moment de la journée nous n'arrivons pas à vivre l'Évangile comme la Règle nous le demande. Pris par la fatigue, la mauvaise humeur, le malentendu ou même le ressentiment, nous pouvons être incapable de vivre le précepte évangélique. Dans une espèce de neutralité positive nous pouvons oublier pour un moment les besoins d'un frère. Mais une neutralité négative peut aussi nous permettre de nous cacher derrière la règle du silence alors que nous savons que quelqu'un a besoin de consolation. Parfois nous pouvons être déroutés par les demandes de biens opposés. Agir peut être charitable. Parler durant le grand silence peut être importun. Garder une rancune est mauvais, mais parler de paix avant d'y être vraiment prêt me fait violence et force la situation. Derrière la structure de la Règle il y a le champ ouvert et libre du discernement dans beaucoup de domaines où la ligne étroite entre la charité qui demande une certaine liberté vis-à-vis des directives, et une implication excessive et déséquilibrée dans des oeuvres de charité, est à peine visible. Mais il y a aussi tous les domaines de non réactivité entre les personnes dans une communauté qui sont stériles parce que rien d'utile n'a jamais été semé là après la destruction d'une dispute violente ou d'une divergence des chemins. La communauté finit toujours par tourner autour de cet espace vide où une petite guerre, entre ou parmi des membres, n'a pas trouvé de règlement pacifique ou de moyens de réconciliation. Dans chaque cas le discernement, moment après moment tout au long du jour invite les moines à vivre déjà une vie charitable à un niveau plus profond, ou à dépasser de manière créative les heurts personnels pour se réconcilier avec un frère ou avec toute la communauté.

 

                                  La structure des exercices de prière et l'extase

 

Même lorsque nous savons ce qu'il convient de faire, nous sommes souvent peu préparés à passer à l'acte. Des montagnes de résistance personnelle envers un véritable amour créatif se dressent souvent sur notre chemin. Des noeuds et des épines d'ordre psychologique, développés de longue date, étouffent même les meilleurs dispositions. Face à cette pénible réalité nous avons recours aux fondements de la tradition où la charité fraternelle a toujours été la caractéristique principale.

 


La prière fréquente issue d'une solide pratique de méditation priante et de lectio tôt le matin ou aux temps prescrits, est le fondement pour vivre le précepte évangélique de la charité fraternelle. C'est ici que la structure de la vie est la plus dynamique et la moins prévisible. À chaque coin de cloître peut se trouver le moine qui peut être pour nous la victime des brigands laissée au bord de la route. Passerons-nous outre, continuant notre chemin vers quelque devoir, ou, plus probablement, vers quelque activité imaginée de notre choix? Sommes-nous prêts à répondre à n'importe quel moment à la question de l'Évangile? Si nous sommes loyaux envers nous-mêmes, nous devons admettre que très souvent nous ne le sommes pas. Mais dans le Christ qui peut trouver un coeur ouvert quand il frappe à notre porte, nous pouvons trouver la force. Cependant la prière continuelle est le seul chemin pour nous préparer à ces rencontres possibles avec le Christ dans la personne de nos frères. Alors ce ne sera pas nous ou notre pouvoir qui répondront au frère, mais, élevés au-dessus de nous-mêmes par la puissance de l'Esprit, nous pourrons aller vers le besoin de l'autre dans ce qu'on peut décrire seulement comme une extase (excessus). Parfois nous ne pouvons même pas être conscient de l'expérience du Christ que l'autre a eu à cause de nous. Ce qui vaut mieux pour éviter l'orgueil. Nous devons seulement rester dans la prière du coeur, basée sur de solides disciplines de prière qui nous sont données dans l'horaire quotidien.

 

Les mêmes considérations valent pour les rencontres avec les frères que nous faisons dans notre imagination. Ici la discipline des pensées et la lutte contre les huit "Pensées Capitales" est de la plus grande importance. Le Christ fait entendre son appel dans notre esprit qui, si souvent, est le lieu de combat de contestation et l'abri du mal. Sans qu'un frère sache jamais ce qui s'est passé, nous pouvons nous préparer à aller vers lui par la puissance du Christ parce que, dans la solitude, nous nous sommes préparés le coeur en refusant d'écouter des pensées troubles et de haine. La transformation progressive par l'amour du Christ doit finalement s'appliquer aux attitudes intérieures et aux pensées du coeur. Aucune quantité de raisonnemenst ou de prises de conscience psychologique des motivations et des causes ne peut changer les attitudes du coeur. Ils peuvent seulement retarder le jour des comptes, quand nos véritables sentiments seront manifestés par nos actions extérieures. Et ici seule l'extase d'amour peut aller vers un frère par delà les épaves mortes des insultes, des attitudes blessante et du dédain. Le pardon et la volonté de demander pardon entre deux frères séparés, peut seulement être accomplis à travers le pont qu'est le Christ. Nous devons aller sur ce pont; et nous ne le pouvons pas si ce n'est dans un mouvement d'amour mû par l'Esprit du Christ selon les injonctions des paroles du Christ dans l'Évangile.

 

                                                         L'amour est ponctuel

 

L'amour fraternel est plus qu'une attitude. L'amour appelle chaque jour, moment après moment, et présente des exigences précises au coeur et à l'esprit humain. Les exigences de l'amour sont ponctuelles. Elles augmentent et elles diminuent. Comme la vraie respiration du coeur elles sont présentes un moment devant nos yeux, puis elles se détendent et s'affaiblissent un peu. Elles se lisent comme un graphique qui saute constamment. Car l'amour est une bonne passion, une réponse, un besoin. Donc quand nous parlons de charité fraternelle, nous devons entendre l'amour comme s'il était écrit par une imprimante à aiguille -- une réalité qui peut être vue et décrite, mais qui est faite de milliers de petits points, ayant chacun sa propre vie. Pris ensemble ces points signifient amour. Mais ils sont souvent rarement vus séparément. Chaque acte d'amour authentique a probablement eu un millier d'antécédents qui étaient moins que l'amour, simples tentatives pour vivre l'Évangile. Mais considérés tous ensemble, ils constituent une vertu bien établie dans le coeur.

 

               L'amour considéré à travers les étapes de la vie et des communautés

 


L'éducation à la charité fraternelle, si celle-ci doit être plus qu'un bon sentiment universel, amorphe et artificiel, doit conduire à des relations mûres entre les membres d'une communauté. Ces relations, à leur tour, fil par fil, forment le tissu d'unité dans la communauté. Encore plus, à l'intérieur de ces relations empreintes de maturité, le don du Christ est partagé, d'extase à extase, et le plafond de la communauté humaine est haussé jusqu'à l'exaltation de l'humain dans le divin et du divin dans l'humain. C'est-à-dire que la communauté monastique peut être introduite, partiellement au moins, dans le Royaume de Dieu. Cela est aussi vrai pour l'Ordre dans son ensemble. Malgré les scandales de la recherche de soi et de déceptions personnelles, les manques de loyauté dues à la peur, l'orgueil, l'ambition et l'égoïsme, au delà des incompréhensions qui souvent ressemblent à une persécution active et le sont parfois, malgré le nationalisme courant dans l'Ordre et le manque de tolérance entre les cultures, -- autant de choses qui semblent invoquer le quatrième degré d'humilité (RB 7,35-43) comme réponse -- nous pouvons espérer quelque chose de mieux. En Christ, dans la croissance des communautés, non seulement en nombre et en de nouveaux lieux, mais aussi dans le crépuscule de l'âge avancé, et dans de nouvelles possibilités jusqu'ici impensables, nous voyons une complexité merveilleuse d'amour donné et d'amour reçu à toutes sortes de niveaux et d'intensités, fondé non sur une préférence personnelle, même si la personnalité individuelle est toujours impliquée, mais plus sur le don mutuel du Christ. La relation des contraires, du maître et du disciple, du père et du fils, du frère replet et du maigre, du poète et du menuisier, du musicien et du fermier, tout mène à perfection les participants. Même les paires d'éléments opposés de manière active et impossible, sur lesquelles les divisions fondamentales de la société prospèrent, peuvent être maîtrisées pour un accroissement d'énergie et de vie bonne: celui qui voit le sens littéral et celui qui voit le sens allégorique, l'amateur de faits et l'amateur de vérités plus larges, le bibliothécaire et le philosophe, l'idéalisme de Platon et le réalisme transcendent d'Aristote. La charité fraternelle accepte le défi d'une relation soutenue, à temps et à contretemps, défi de l'ombre de l'autorité, du mauvais coup d'oeil de la jalousie, de la tristesse indicible, quand quelqu'un dépasse  l'autre. Comment pouvons-nous formuler le mot loyauté ici? Comment pouvons-nous "mimer" le mot amour? Quand le puits de l'amour désintéressé se dessèche et que nous avons à rencontrer la nouvelle attitude égoïste d'un ami de longue date? Cela ne nous reconduit-il pas aux déloyautés plus profondes et aux scandales d'expériences négatives de nos rapports avec nos parents, d'abus et de faillite morale en famille, à l'école, au travail? Si la vie monastique doit être plus qu'une fuite de ces déceptions humaines, alors nous devons chercher l'expression dernière et ontologique de la charité fraternelle, et non sa simple articulation académique. Nous la trouvons dans l'amour du Christ pour nous. Car c'est vers cet amour que nous courrons quand le coeur humain d'un ami se détourne. Quand les structures et les points de vue dans l'Ordre opposent deux personnes l'une à l'autre au Chapitre ou à une réunion régionale, quand la rigidité casse les cordes de la compréhension qui, auparavant, liaient ensemble deux personnes dans l'amitié, alors l'amour du Christ peut seul soutenir le coeur blessé. Et cet amour, forgé dans le coeur par la lectio divina et les disciplines de prière, a l'endurance qui lie à lui nos propres coeurs de telle façon qu'on commence à entrer de nouveau dans ces relations brisées qui se tiennent comme autant d'épaves flottant dans la mer de la vie de communauté, et à les sauver. Nous pouvons alors, avec précaution, commencer à ramener un minimum de confiance et de loyauté, même quand nous conservons la connaissance de la faiblesse de notre frère. Nous pouvons pardonner, même si nous avons oublié, parce que, nous aussi, avons été pardonnés. Cet amour n'est jamais le même. Il est tombé et il a été racheté. Mais comme une soudure qui est plus forte que le métal original, la relation reconstruite peut développer des sarments dans le monde invisible des saints, dans la réalité ultime, et aider à former le monde présent avec la réalité céleste.

 

                                                         Une métaphore finale

 

Au lieu d'escalader des montagnes dans une extase d'amour et/ou dans un pardon à l'autre, nous pourrions commencer à voir l'amour de Dieu comme une diminution graduelle des frontières et des limites, à la fois personnelles et communes. L'extase nous tire hors de nous-mêmes et, de plus en plus, nous pouvons trouver que c'est juste de rester là, enlevé à nos propres affaires, même si l'air peut être rarifié. Nous y adaptons nos poumons. Nous commençons à avoir confiance dans l'expérience. Et nous goûtons de manière si sensible ce qu'est la vie éternelle comme au-delà de la tombe. L'expérience nous conduit à plus de vie, non à moins; à plus d'amour pour plus de gens, et c'est en cela que nous trouvons la richesse de Dieu. Même le temps et l'espace reculent devant l'énergie de l'extase. Nous devenons comme le feu dans les chaumes plus que grimpeurs de hauteurs vertigineuses. Nous retournons au peuple de Dieu et trouvons là notre champ fertile, nous répandant comme une mer qui s'infiltre dans un espace plus bas au moment de la marée. La taille que nous recevons du Christ ne nous situe pas au dessus des autres, mais nous rend plus accessibles à leur besoins, plus avisés dans leurs affaires, plus grands que notre propre finitude. Dans le domaine de l'existence, les moines vagabondent libres, grâce au Christ et à son extase, et inaugurent en eux-mêmes et dans leurs communautés le Royaume de Dieu dont nous avons tous la nostalgie.

 

 

                                                                                                                        Dom Francis KLINE

                                                                                                                             Abbé de Mepkin