LA PÉDAGOGIE DANS L'ÉCOLE DE CHARITÉ

LA FORMATION ADÉQUATE EN RAPPORT AVEC LA CULTURE ET NOTRE TEMPS

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Faire oeuvre de pédagogie dans l'Ecole de charité, c’est :

·s'intéresser à une personne capable de se laisser enseigner,

·chercher les moyens adaptés au but poursuivi,

·pouvoir vérifier, par des critères bien précis que ces moyens sont les bons,

·conduire cette personne au plein exercice de sa liberté par l'engagement définitif.

Ce programme ne peut se réaliser que dans un temps et une culture donnés. Il comporte:

- une pédagogie initiatique

- une pédagogie de transformation

I - UNE PÉDAGOGIE INITIATIQUE

Celui/celle qui se présente au monastère fait preuve d'une force intérieure qui l'a poussé à quitter une famille, un métier..., à frapper à la porte du monastère, et à demander à entrer pour changer de vie. Le pédagogue est d'abord conduit à considérer cette force du "noviter veniens", avant de discerner les motivations des actes décisifs qu’il vient de poser. Il faut le dire, il y a, au début d'une vie monastique, une force, une poussée qui est à prendre en compte. Saint Benoît conseille même d'en mesurer l'intensité et la durée en la poussant jusqu'à son maximum. Comment? Presque par le refus!...Et si le terme semble un peu fort, il fait seulement écho à la négation qui apparaît dès ce premier verset du chapitre 58 de la Règle : "On n'accordera pas facilement l’entrée à celui qui vient comme novice pour changer de vie", « pour avoir la vraie vie, l’éternelle » (Prol. 17).

Ce premier refus peut sembler aujourd’hui assez symbolique, mais il n’est pas rare que l’arrivant soit renvoyé à une attente plus ou moins longue pour faire grandir sa liberté de choix.

Le premier acte vraiment pédagogique, la première action éducative s'inscrit donc dans ce barrage à franchir. C'est la première expérience de purification que doit faire le nouveau venu: entrer par la porte de l'humilité, de l'endurance, de la patience... parce que la porte d'une école de charité ne peut être qu'une porte étroite. La qualité et la justesse de ce premier contact me paraissent importants. Il y a déjà là une manière décisive et marquante pour un début de vie nouvelle, une pédagogie initiatique, pourrait-on dire. Il faut, dès le départ, faire la preuve par l'épreuve. Le nouveau venu est conduit à approfondir sa propre question, à quitter son assurance peut-être, à faire grandir son désir intime de suivre Celui qui l'appelle. Ce premier refus est comme le coup nécessaire pour faire tinter le coeur et mesurer les résonances de l'âme.

1 . UNE PÉDAGOGIE D’APPRIVOISEMENT

L’expérience du refus

Cette pédagogie initiatique est une pédagogie d'apprivoisement. Elle est inconfortable pour le disciple, et plus encore pour le maître qui a la responsabilité de l'adapter à la personne. Celui-ci doit jouer son premier acte avec amour car seul l’amour peut « apprivoiser » à la personne de Jésus. Aussi doit-il porter un regard positif et désintéressé sur celui qui vient et qui porte en son coeur le Mystère du Dieu qui l'habite et l'appelle par son nom. Quant au nouveau venu, il doit accepter d'être reçu non pas avec une effusion aveugle et peu constructrice, mais par un acte émondeur qui commence à le faire disciple du Maître doux et humble de coeur. Cela va à l'encontre de la mentalité d'aujourd'hui qui donne une importance aveugle à l'affectif. Cet affectif, part essentielle de l’être humain, sera à rééduquer.

Le novice se trouve donc amené dès le début de sa vie monastique à découvrir que l'école du service du Seigneur est une école de charité où il ne peut se sentir d'emblée de plain pied. Car cette école d'Amour l'attire et lui échappe parce qu'elle est l'oeuvre de Dieu; elle tient debout par sa dimension transcendantale sur laquelle s'appuie la faiblesse humaine; elle dit le Mystère d'alliance entre ce qui tient du divin et ce qui reste pauvre et pécheur.

L’expérience de la distance

Après l'expérience du refus vient l'expérience de la distance. L'apprivoisement a besoin de distance spatiale et temporelle. "Il sera quelques jours dans la maison des hôtes. Ensuite il aura sa place dans la maison où les novices méditent, mangent et dorment." Cette distance peut provoquer chez le nouveau venu une déception, car la société actuelle cultive l'immédiateté dans la consommation, dans la jouissance, elle réduit les distances jusqu'à la fusion, voire la confusion. C'est dans ce lieu séparé, la maison des novices, et en prenant le temps nécessaire, que sera éprouvée attentivement la détermination qu'il a montrée en demandant à entrer.

Cette distance prise par rapport au lieu et au temps s'accompagne aussi d'une distance par rapport à l'activité, aux responsabilités et aux relations. Le nouveau venu apprendra à faire le deuil et à vivre ces ruptures d’une manière consciente.

Celui qui a persisté à frapper pour changer de vie, devra persister à demeurer (au sens propre, puisqu'on le conduit dans une maison), dans la distance et dans l'attente, travaillant activement à se connaître lui-même, par les divers degrés de vérité, jusqu'à ce que sa demande soit bien mûrie et conforme à l'école de charité.

L’expérience du besoin de la grâce

- Que demandez-vous ?

- La Miséricorde de Dieu et celle de l'Ordre.

Demander la Miséricorde est un acte éloquent de la part de celui qui a persisté jusqu'alors. Cela sous-entend le chemin de descente en soi que la distance et le temps ont permis... avec l'aide du formateur. Cela sous-entend les appels lancés vers le Sauveur. Cela sous-entend aussi la découverte de la compassion comme base des relations fraternelles.

Un Ancien et la Règle

Pour opérer cette descente vers la profondeur, la pédagogie initiale propose comme moyens « un Ancien » et « la Règle ».

Saint Benoît décrit le pédagogue de l'école de charité comme étant "apte à gagner les âmes" Peut-être pourrait-on traduire aujourd'hui cette expression par : "apte à la relation", une personne qui donne et inspire confiance, veilleur et éveilleur tout à la fois ?

A côté de l'ancien, inséparablement, il y a la Règle. L'ancien "apte à gagner les âmes" doit aussi être "apte à faire aimer la Règle". La lecture répétée de ce texte participera à cette pédagogie d’apprivoisement et en fera un miroir d’approche, un moyen de transformation et de vérification.

2 . UNE PÉDAGOGIE D’OBSERVATION ET DE DISCERNEMENT

La pédagogie de la Règle fait largement place à l'observation et au discernement : "Qu'il examine avec soin si le novice cherche vraiment Dieu."

Ad quid venisti?

La mise à l'épreuve du début, le travail de deuil, permettent de sonder le coeur : où le désir de l'arrivant s'enracine-t-il ? Dans le désert qu'il traverse, il commence à se poser la question cruciale qui retentira à chaque étape de sa vie :"Ad quid venisti ?" Ce questionnement doit atteindre les profondeurs de la personne, jusqu'à la source de son être, comme une sonde qui, en descendant, traverserait les masques, et passerait au crible les composantes de la personne : mémoire, volonté, affections... Le pédagogue suit cette descente, et le novice, par l'ouverture du coeur, essaie de lui énoncer ce parcours inédit et douloureux qui s'accomplit dans les profondeurs de son être. Normalement, dans les meilleurs cas, l'un et l'autre accèdent à ce trésor: Dieu murmure un nom unique et attend la réponse d'une liberté. Ce n'est qu'au terme de la descente que maître et disciple peuvent authentifier la recherche de Dieu. Alors ils connaissent quelque chose de la joie et de la paix qui surpassent toutes choses : la certitude que c'est vraiment Dieu qui a poussé le disciple à venir et à persister dans sa demande.

L’empressement

Mais chercher Dieu en cette Ecole de Charité doit encore se marquer par des critères précis : un empressement « au service de Dieu, à l'obéissance et aux humiliations ».

C'est cet empressement (et Saint Benoît ne se contente pas de parler de simples dispositions ou de prédispositions) qui peu à peu donnera forme au novice.

II - UNE PÉDAGOGIE DE TRANSFORMATION

Consentir à se laisser éduquer, c’est consentir à recevoir sa forma, c’est-à-dire sa figure cistercienne propre, son image-ressemblance avec Dieu. Or la Forme, c'est le Christ, qui, d'après l’Hymne aux Philippiens, se trouvant en forme de Dieu, prit la forme d'esclave. C'est à Lui qu'il faut se conformer pour être transformé, participant à sa Gloire après avoir pris part à son abaissement.

1 . LE CHRIST : FORME, FORMATEUR, PÉDAGOGUE

Nos Constitutions reconnaissent bien que tous les moyens nécessaires pour vivre et demeurer dans l'Ecole de Charité "ne sont pas des techniques humaines, et ne peuvent s'apprendre de maîtres humains." (C. 45, 2) Pourquoi ? parce qu'ils donnent la primauté à l'expérience de Foi, fondée sur le Christ et l'Evangile qui dépassent toute culture. Celle-ci n’est pas un obstacle pour le monachisme puisqu’il la traverse de part en part, même si lui-même est une réalité vécue à l'intérieur d'une culture.

Cette vue profonde ne peut se lire et s'enraciner que dans la Résurrection du Christ qui dépasse le lieu, le temps, les modes de vie et les cultures. Il y a, me semble-t-il, quelque chose d'analogique avec la phrase de Pascal : "L'homme passe l'homme."

Cette pédagogie de transformation, si elle veut être "adéquate", en relation à la culture et à notre temps, pourrait mettre l'accent sur la kénose. Il m'est apparu que pour les novices dont j'ai eu la charge, vivre cet aspect du Mystère du Christ, était à la fois l'effort le plus nécessaire et le plus coûteux. Mais le novice ne peut s'engager dans cet effort que si le Père Maître/la Mère Maîtresse et la Communauté l'accompagnent sur ce chemin de dépouillement.

2 . LA KÉNOSE DU DISCIPLE

Pourquoi la kénose ? Parce qu'elle est le chemin ouvert par S. Benoît : "Nous participerons par la patience aux souffrances du Christ, pour être admis à partager son règne" (RB, Prol 50). Il n'y a rien que cela à faire entrevoir au débutant, mais tout cela, sans l'occulter.

Pourquoi encore ? Parce qu'elle est la voie empruntée par nos premiers Pères. "La première leçon à cette Ecole de la Charité, ce sera Jésus Crucifié, leçon qui durera toute la vie."

Le jeune qui entre au monastère est mis en contact avec un milieu formatif qui lui permet peu à peu de comprendre qu'il lui faut devenir aussi vide, aussi obéissant que Dieu l'est devenu pour lui, et de faire en même temps le constat de son encombrement : non seulement les passions qui plongent profondément leurs racines dans son coeur, mais aussi tout ce qu'il a accumulé par l'intermédiaire de la culture ambiante, car c'est surtout de cette culture de post-modernité dont il est imprégné, cette culture avec laquelle il prend maintenant ses distances pour opérer un tri, en apprenant à la considérer à la fois comme un partenaire et comme un adversaire.

Confronté à la simplicité

Il est confronté à la simplicité, au dépouillement. Passer de la fréquentation des idoles de l'avoir que sont l'argent, le confort, la consommation, à un style de vie sobre, ordinaire, élémentaire, peut provoquer un choc. La kénose lui permettra d’opérer ce déplacement de l'avoir vers l'être.

Confronté à la souffrance

Il est confronté à ce qui a un goût de souffrance : l'obéissance, la patience, le renoncement à la volonté propre sous toutes ses formes, qui lui semblent intolérables, parce que la culture ambiante repousse la croix et tout ce qui est négatif (accident, maladie, inconfort, conflit....)

Confronté à l’oblation

Il est confronté à l'oblation. Il apprend à ne pas chercher ce qui lui est utile, mais ce qui l’est à autrui. Or notre époque proclame l'avènement de l'individu dans la recherche de son plaisir, de son sentiment, de son bien-être. Le seul péché serait de ne pas se faire plaisir.

Ce n'est qu'en renonçant à cette faculté de jouir qu'il peut s’offrir à chaque instant à Dieu, à l’autre.

Dans ce combat réel qui fait mal, ne faut-il pas alors encourager le disciple à se laisser dépouiller, à dire simplement à Dieu : "Seigneur, prends mon esprit et ma volonté, et purifie-les", lui apprendre à faire appel à la douce main de Marie?

3 . LA KÉNOSE DU MAÎTRE

Plus qu'aucun autre dans la Communauté, le Père Maître/la Mère Maîtresse est amené(e) à se vider de lui-même

• pour s'intérioriser

pour écouter et dire une parole

pour discerner

non seulement ce qu'il doit dire à chacun mais aussi ce qu'il peut lui demander; pour saisir le moment où il faut patienter et celui où il faut exiger.

C'est en se vidant de lui-même qu'il parviendra à élargir ses facultés de compréhension, d'adaptation, de création car il est impossible d'élargir l'âme d'autrui si l'on n'élargit pas la sienne propre. Pour transmettre la Vie, il faut d'abord en faire l'expérience.

 

4 . LA KÉNOSE DE LA COMMUNAUTÉ

La communauté ne pourra être formatrice que si elle accueille pour transmettre ce qu'elle a reçu et qui vient d'ailleurs que d'elle-même. Pour que la vie circule librement d'un membre à l’autre, il faut des coeurs de pauvres, forgés longuement au rude labeur de l'écoute de la Parole, de l'obéissance mutuelle et du pardon. La transmission qui comprend ce donner-recevoir passe par la kénose.

La communauté accueillante est confrontée :

• à l'étrangeté de l'autre

• au questionnement de l'autre

• à sa propre fragilité

Le jeune vient d'un monde tellement différent du sien! Le travail de la kénose sera d'abandonner les a priori, d'essayer de comprendre, de faire confiance, de reconnaître les valeurs et les limites des jeunes et de leur culture.

 

En fin de compte, cet accueil, cette transmission aboutissent à une charité fraternelle portée à son point culminant dans la cérémonie de la profession où le jeune profès chante son « suscipe » par trois fois, et auquel répond aussitôt la communauté. On peut se recevoir les uns les autres parce qu'on est d'abord reçu par Dieu. C'est ce qui est proclamé à chaque profession : "Reçois-moi... dans l'Ecole de Charité" pourrait-on dire. Et pour signifier que cette Ecole n'est pas une vague collectivité, mais une communion de personnes, de pécheurs pardonnés, reliés à Dieu et entre eux, le nouveau profès s'agenouille devant chaque membre de la communauté, lui demande de prier pour lui et l'embrasse. La kénose du disciple, la kénose de la communauté ouvrent sur la Communion. Le nouveau profès peut alors devenir frère de tous les hommes, sans distinction de temps et de culture.

 

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