L'UNITÉ DE LA COMMUNAUTÉ : LA FAMILLE DE DIEU

Sr Augustine de Butende

Quand j'ai reçu l'invitation à préparer cette conférence, je fus embarrassée! C'était un défi - oh!, avec mes limites! Cependant, préparer cette conférence a vraiment stimulé mon renouveau, et je suis sûre que l'Esprit Saint a fait des heures supplémentaires. Le mouvement de l'Esprit de Dieu dans notre Eglise, aujourd'hui, est à la fois un défi et une expérience passionnante.

 

L'expression : "L'Eglise famille de Dieu" apparaît 15 fois dans le message final du récent Synode africain; c'était le thème du Synode. Le Saint-Père a déclaré : "Le Synode est terminé. Le Synode vient de commencer dans l'Eglise, dans les familles, dans les communautés chrétiennes; et le Pape nous a rappelé que le mot "synode" signifie "marcher ensemble". Comment nous, cisterciens, "marchons-nous ensemble" dans nos communautés répandues dans le monde entier?

Je suis sure que les participants à la Réunion de la RAFMA, l'an dernier à Latroun, seront d'accord avec moi : nous avons fait l'expérience d'un réel esprit de famille et d'une hospitalité cistercienne mémorable!

Aucun doute : nous, les Africains, nous avons bien un vif sens de "l'appartenance". Je me demande comment ce don de "l'appartenance" est réellement vécu dans nos communautés. Considérer ce qui constitue les "signes" ou les "indices" d'une vraie famille, peut aider notre compréhension :

...Chacun se sent chez soi. Là, personne n'est étranger.

...Il y a de l'amour et de la solidarité.

...IL y a de la coopération (même s'il y a toujours de petits conflits).

...Il y a du partage et du dialogue; chacun s'engage à travailler au développement du bien commun de la famille.

Permettez-moi un commentaire du mot "tribalisme"; le dictionnaire le définit ainsi : "1. L'organisation, la culture, ou les croyances d'une tribu. 2. Le sens de l'entité d'une tribu." On accuse souvent le tribalisme d'être un obstacle commun à l'unité d'une communauté. Dans quelle mesure en fait, cette idée est-elle exacte? Depuis que je suis entrée au monastère, j'ai remarqué une observation précise dans chaque carte de visite : "Votre communauté devrait toujours être reconnaissante envers le Seigneur, car il n'y a pas trace de tribalisme chez vous" -au sens péjoratif que l'on prête souvent à ce terme. Si le tribalisme, au sens négatif d'animosité ou de rivalité nuisible, devait jamais montrer sa vilaine tête dans notre communauté, nous le donnerions à manger aux cobras!

CONFIANCE MUTUELLE

La confiance en soi (avec la confiance en Dieu), est tout à fait essentielle. Par exemple, des membres de la communauté peuvent réagir, se comportant comme si elles étaient incapables de rien faire, parfois être complètement dépendantes (je ne parle pas des malades ni des personnes âgées). La dépendance est plutôt décourageante pour les supérieures. Cependant, les supérieures doivent prendre des risques, et nommer des soeurs pour les diverses tâches. Je pense qu'une soeur qui se sent menacée ou incapable de remplir une charge, devrait essayer, et s'attendre à faire des erreurs - et continuer, avec courage. Difficulté ne veut pas dire impossibilité.

Grâce à son don de force, une soeur courageuse peut foncer face aux obstacles, dans son désir de sauver une situation pour sa communauté. Et, (souvent), que peut-il arriver? Elle goûte un peu à "la coupe" qu'a connue le Seigneur : "Qu'elle souffre, c'est ce qu'elle cherche!". C'est peut-être ainsi que des membres de la communauté considéreront les efforts de la soeur, parce qu'elles-mêmes ne veulent pas affronter la réalité.

QU'EST-CE QUI FAVORISE OU FAIT OBSTACLE A LA CONFIANCE MUTUELLE ?

L'amour, la confiance, l'écoute, l'affirmation, favorisent la confiance mutuelle. La confiance est un risque; quand nous nous ouvrons aux autres, nous disons en fait : "Me voici, je te fais confiance, et je suis sans défense devant toi." St Benoît nous demande de révéler même les tentations cachées dont nous faisons l'expérience, à notre mère/père spirituel(le). Est-ce facile? La communication authentique ne peut avoir lieu que dans un climat de confiance mutuelle et de confiance en soi. On entend parfois dire : "Les Africains sont généralement fermés". Est-ce vrai? Peut-être qu'ils sont aux prises avec ce besoin de confiance (et quelquefois ils ont le souci de ce qui peut être confidentiel). Il se peut qu'en grandissant, nous ayons été "conditionnés" pour éviter l'intimité - ne pas savoir cacher ses sentiments. Nous n'avons peut-être jamais exprimé nos sentiments ouvertement; nous avons gardé une distance respectueuse envers nos aînés et ceux qui exerçaient l'autorité.

Ce qui fait obstacle à la confiance mutuelle, par contre, c'est les préjugés, la peur, les rumeurs, même quand elle est alimentée par l'amour, la confiance, l'écoute, l'affirmation. Une soeur est naturellement peu disposée à partager, en profondeur, si elle sent que ce qu'elle a partagé en confiance, peut, hélas! être raconté sur les toits. (Malheur à celui qui dévoile les secrets...cf Sir 27,16). Ma langue "est comme un feu, le monde du mal; personne ne peut la dompter" (cf Jacques, chap 3). La rumeur mène souvent à l'amertume; on peut démolir une réputation, on peut désorganiser un travail. Benoît nous rappelle que, dans un flot de paroles, on ne peut échapper au péché.

VÉRITÉ DANS LES RELATIONS - TOLÉRANCE QUI VIVIFIE OU QUI DÉTRUIT

Oh mon peuple! Combien de temps votre coeur sera-t-il fermé? Combien de temps aimerez-vous le vide et le mensonge? (cf Ps 4,3). Nous disons cela chaque jour dans la prière, à la fin de notre journée monastique.

La vérité dans les relations demande du désintéressement, de la constance, de la compréhension, du pardon, de la sincérité, et le courage de recommencer chaque jour. Surtout, cette vérité me demande de m'accepter moi-même telle que je suis. La vérité dans les relations est quelque chose de très heureux : cela me fait rire, me fait chanter, me réjouit, m'attriste. Cela me fait aussi chercher la raison pour laquelle telle ou telle chose arrive. Cela devrait donc être vivifiant.

Qu'est-ce qui fait obstacle à la vérité dans les relations, et qui peut donc les rendre destructrices? Le manque d'humilité, les boucs émissaires, l'insensibilité, l'insécurité. La peur est peut-être spécialement destructrice : peur de m'ouvrir, d'être moi-même, de prendre les autres au sérieux, peur que les autres puissent avoir quelque chose à m'apprendre. Et, si je m'engage dans un dialogue total et sincère, que dire alors de ma peur d'avoir à changer, par suite, de points de vue et d'attitude? De plus, la peur favorise les commérages, l'impolitesse, le bavardage, les préjugés, les soupçons. Suis-je capable de me mettre à découvert, avec mes limites, mes faiblesses et ma pauvreté, tout en laissant les autres me voir telle que je suis, et pas seulement telle que je voudrais qu'ils me voient?

Le bouc émissaire est un grand ennemi de la vérité dans les relations. Dès que l'on rejette la faute sur quelqu'un d'autre ou sur quelque chose d'autre, le besoin de se voir soi-même en face et de se convertir disparaît, ou est au moins renvoyé à plus tard. Si seulement nous prenions le temps, le temps que nous passons à parler des autres, pour parler directement aux autres, la vie communautaire ne se déroulerait-elle pas plus paisiblement, et ne porterait-elle pas plus de fruits?

DE LA TOLÉRANCE ET DE L'APATHIE

Qui d'entre nous peut survivre au monastère sans la tolérance qui lui est due? Parfois, cette tolérance est mise à l'épreuve, à cause de l'insensibilité; nous vivons si proches les unes des autres! Nous nous retrouvons au réfectoire, à l'église, au scriptorium, dans nos emplois. Notre aspect unique, notre tempérament, notre histoire, nos préférences personnelles, etc, doivent être considérés dans notre vie ensemble dans la communauté. Si elles me tolèrent, ne dois-je pas les tolérer? Mais il y a une tolérance destructrice, engendrée par un silence dû à la peur ou au malaise, là où quelque communication est demandée; ceci est particulièrement un danger pour celles qui exercent l'autorité. Je pourrais aussi devenir victime de cette sorte de tolérance corrosive, à cause de mon hostilité, de mes appréhensions, ou de mon respect humain.

Que dire de l'apathie ou du désintéressement? Pas utile ni sain. Imaginez que celles qui ont le droit ou le devoir de "parler haut" pour l'harmonie, le bon ordre ou le bien-être général de la communauté, choisissent de ne rien dire et de rester tranquilles, en se taisant, au lieu d'exprimer sincèrement leur souci et, si c'est opportun, leur correction. Cette négligence, bien qu'elle puisse être motivée, n'encourage-t-elle pas tout mauvais statu quo? Je pense que ce genre d'attitude n'a rien à voir avec un amour authentique de la paix et une saine tolérance. Thomas Merton disait : "Seigneur, garde-moi de deux genres d'amis : ceux qui corrigent toujours, et ceux qui ne corrigent jamais."

Les systèmes fermés sont, d'ordinaire, destructeurs.

PARDON ET RÉCONCILIATION

Nous sommes dans l'école de la miséricorde divine! Quand les sentiments sont forts, la communication est faible. Là où il n'y a pas expérience de mort et de résurrection, la vie communautaire est irréelle.

Quelqu'un a dit que pardonner est difficile, mais demander pardon l'est bien plus encore. Il est plus facile d'aller recevoir le sacrement de réconciliation, que de se trouver l'un en face de l'autre pour un pardon mutuel. "Pardonnez, et vous serez pardonnés", dit Jésus. Sans un esprit de pardon, on peut facilement devenir schizophrène, hypocondriaque, ou avoir d'autres troubles physiques ou psychologiques.

Le pardon, à sa plus haute expression, recherche, dans un but réfléchi, une relation mutuelle, et à être "ensemble". Il est prêt à se redonner 70 fois 7 fois, sans avoir honte d'être pris pour un idiot, ou de passer pour un héros. Peu importe la quantité ou la qualité des fautes, celle qui pardonne est convaincue que sa soeur est meilleure qu'elle ne paraît.

Le pardon est le plus humble des gestes. Il est discret et doux - de telle façon qu'il ne fait pas sentir à la personne pardonnée combien il coûte à celle qui le donne. D'après mon expérience la plus profonde, le fait que j'aie été admise à rester au monastère jusqu'à ma mort, est la preuve certaine que je vis avec ce que je reçois du coeur indulgent de mes consoeurs. Je pense donc que le maintien de l'unité entre les soeurs, dépend d'un sincère effort mutuel de réconciliation.

Pour écarter de la communauté les épines de scandale, les soeurs ne doivent pas se réserver un temps pour la colère, mais quand il y a une dispute, elles doivent rentrer en paix dès que possible (cf C.15). Honnêtement parlant, sans un esprit de pardon, on tombe facilement dans trois péchés capitaux, que l'Abbé Général a commentés à la dernière RGM en 1993 : l'activisme, l'individualisme, l'inconstance. Les victimes de ces faiblesses ont tendance à entretenir des rancunes, et se trouvent ensuite elles-mêmes déprimées et furieuses.

"Confessez vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, alors vous serez guéris" (Jacques 5,16). Si cela me gêne d'avoir à confesser toujours le même péché, alors je devrais me demander : "Le sacrement de réconciliation me donne-t-il la garantie que je ne pécherai plus?" Pourquoi St Benoît demande-t-il au supérieur de réciter le Notre Père le matin et le soir, à Laudes et à Vêpres, c'est-à-dire deux fois par jour?

 

INTÉGRATION DES DIFFÉRENCES ET GUÉRISON DES BLESSURES

En réalité, comme l'a dit l'Abbé Général dans sa conférence à la RGM de 1993 : "Chacun de nous, pèlerins de l'Absolu, compagnons dans les joies et dans les peines, témoins de l'Eglise monastique et du Royaume à venir!"... nous nous enrichissons mutuellement, mais parfois, nous nous faisons souffrir à cause de nos différences, car, étant humains, nous sommes influencés par ce qui nous est dit et fait. C'est seulement par cet amour qui couvre une multitude de péchés, que nous restons ensemble.

Le manque d'ouverture, les différences d'opinions, l'insensibilité - ce sont là quelques-unes des raisons qui peuvent faire naître l'agitation en nous. Avez-vous déjà participé à une réunion où certains écoutaient seulement, et disaient ensuite qu'ils n'avaient pas eu d'influence sur les décisions prises?

Je suis persuadée que chacune devrait dire en vérité ce qu'elle pense, écouter les autres attentivement - même ceux qui ne sont pas intéressants ou qui n'y connaissent rien, car ils ont eux aussi leurs droits et leurs convictions. Si on est enclin à s'opposer aux autres, c'est facile de devenir vaniteux et amer, envieux ou jaloux. Il y a toujours des gens plus grands ou plus petits que nous. "Sois toi-même", est un conseil à la fois sage et pratique.

La sensibilité authentique est le coeur du dialogue et la perfection de la charité. "Faites aux autres ce que vous aimeriez qu'ils vous fassent", nous enseigne Jésus. En fait, la guérison d'une blessure de l'insensibilité prend du temps, car elle est écorchée de loin en loin.

Et pour ce qui concerne les différences d'opinion? Un exemple : le changement. La vie n'est pas statique, mais une communauté peut l'être parfois. Certains de ses membres peuvent refuser de changer leur style de vie actuel, car le changement peut soumettre les personnes à des tensions : "Qu'est-ce que ce changement va faire de nous?" Pourquoi certains religieux concluent-ils que la tension, en soi, est nuisible? Le changement appelle un mélange d'humilité, de courage et de force - et si ces éléments manquent ou sont faibles, alors la rigidité d'esprit et le rhumatisme spirituel peuvent facilement apparaître et immobiliser celles qui en souffrent. A moins d'avancer au rythme de sa communauté ("d'aller dans le sens du courant"), on peut très bien faire l'expérience de la friction, de l'irritabilité, d'être sur la défensive et soupçonneux. Chaque idée nouvelle sera un défi intimidant, chaque proposition nouvelle sera une menace. Combien de fois ne discutons-nous pas avec véhémence, pour découvrir soudain qu'il n'y avait pas vraiment de point de désaccord?

Sommes-nous prêts à nous confronter aux autres? Le conflit est une situation extrêmement difficile pour la plupart des gens qui vivent ensemble. Beaucoup ne sauront jamais comment le vivre, et le considèrent du coup comme quelque chose de mauvais. Quand une communauté a commencé à s'occuper effectivement des conflits, elle acquiert de la cohésion (faisant preuve de solidarité). Et quand un groupe socio-religieux a de la cohésion, il découvre un sens de confiance et de joie entre ses membres; ceux-ci manifestent alors beaucoup de partage et de tolérance, devenant plus efficaces pour prendre des décisions.

LA JOIE DE VIVRE ENSEMBLE

La capacité de me réjouir des réussites de mes soeurs, avec elles, spontanément et profondément - ou de communier à leurs échecs ou à leurs peines - est en fait vraiment le signe que je suis soeur avec mes soeurs. L'amour unit. Avec une simple "compagne", ses victoires ou ses défaites pourraient me laisser relativement insensible, d'une façon ou d'une autre. Je pourrais être jalouse de ses succès, prendre un air suffisant face à ses échecs.

Prenez l'exemple de nos parents ou de nos amis intimes. Parfois ils peuvent faire des choses que nous désapprouvons ou qui nous choquent, et cependant nous leur restons fermement attachés et dévoués. Là où il y a de l'amour authentique, instinctivement nous reconnaissons et acceptons la différence entre la personne et ce qu'elle fait. Il nous semble facile et normal de continuer à les aimer, même si nous désavouons ce qu'ils ont fait.

Pour certaines personnes, l'idéal, le but, c'est une vie sans stress. Bien que l'on considère le stress et la tension, quand ils sont très accentués, comme nuisibles au bien-être psychologique et physique d'une personne, ne serait-il pas vrai aussi qu'une vie sans aucun souci devient ennuyeuse et dénuée de sens?

St Bernard évoque ainsi nos difficultés quotidiennes :

...accablés de péchés

...alourdis par notre corps mortel

...enfouis sous les soucis terrestres

...drogués par les désirs charnels

...aveugles, courbés, infirmes

...empêtrés dans un tissu d'erreurs... sans défense devant mille dangers

...effrayés par mille peurs

...embarrassés par mille difficultés

...sujets à mille inquiétudes et accablés par mille besoins.

Dans toutes ces épreuves, Bernard nous voit comme dépourvus de force suffisante dans nos propres vertus; muets devant la rude importunité de la destinée humaine, si la miséricorde divine ne vient pas à notre aide. Ceci nous incite, ou devrait nous inciter à prier, et c'est ce que Dieu cherche..."Sans Moi VOUS ne pouvez rien faire."

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