
Lac Léopold II - Inongo, la forêt équatoriale
Quelques repères de l'époque
Évènements marquants
1946 - Le tribunal de
Nuremberg rend son verdict (01/10)
- La guerre d'Indochine commence - La
Vespa est lancée en Italie.
1947 - Indépendance de l'Inde - Le mur du
son est franchi volontairement (14/10) - Plan Marshall est appliqué (05/06)
1948 - Déclaration des droits de l'Homme à
l'ONU (10/12) - Le Coup de Prague (25/02) - Création du Benelux, future
Europe (01/01)
1949 - 1ère bombe atomique en URSS -
Création de la République Populaire de Chine (Mao Tsé Toung) - fin du
rationnement de guerre.
On chantait
1946 - Les 3 Cloches (les Compagnons) - La
Vie en Rose (Piaf) - La Mer (Trenet)
1947 - Les Feuilles Mortes (Montand) -
Douce France ( Trenet) - Pigalle (Ulmer)
1948 - Boléro (Guétary) - C'est si bon
(Montand) - Voulez-vous danser grand'mère ?
1949 - Mes Jeunes Années (les Compagnons) -
la Tactique du Gendarme (Bourvil) - Parce que ça me donne du courage
(Salvador).
Au cinéma
1946 - La Vie est belle (USA) - La Belle et
la Bête (FR) - Brève rencontre (UK)
1947 - Quai des Orfèvres (FR) - Les Maudits
(FR) - Obsession (UK)
1948 - La Corde (USA) - La Dame de Shanghai
(USA) - Les parents terribles (FR)
1949 - Le 3e Homme (USA) - Crossfire (USA)
- Dumbo (USA)
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Inongo
carte
Un peu d'histoire, où il apparaît qu'Inongo est
à la base de la colonie belge !
C'est un concours de circonstances
qui réunit les noms de Stanley, Léopold II, Domaine de la Couronne et Congo
Belge. En voici l'histoire, à la fois banale et prodigieuse.
Lors de son second voyage, Stanley qui descend le
fleuve Congo remarque au niveau de Kwamouth, la présence d‘un affluent à débit
très important venant de la rive gauche. Il décide de percer le mystère de cet
affluent dont plus loin se manifestent des eaux noires que son équipage Kikongo
appelle Mai-Ndombe en lingala. Stanley quitte Léopoldville, près de
Kintambo, le 11 mai 1882 à bord du vapeur « En Avant », accompagné de plusieurs
Bakongo. Il remonte le fleuve et séjourne du 14 au 18 sur la rive gauche à la
nouvelle station de Mswata située à dix-neuf kilomètres de Kwamouth, fondée
quelques jours avant par le lieutenant Eugène Janssen, à côté du village de papa
Ngobila, grand trafiquant d‘ivoire. Il atteint Kwamouth le 19 mai 1882.
Là, il emprunte le Kwa et arrive à Mushie le 21 Mai 1882 où l‘accostage et
l‘approvisionnement en bois lui sont interdits par le chef des Baboma Bokutu qui
envoie plus de 500 guerriers au port pour le lui signifier. Il lève l‘ancre et,
ayant aperçu ces eaux noires, Stanley abandonne le Kasaï, remonte la Mfimi -
rivière noire - chez les Banunu de Mushie. Il rencontre le lendemain la reine
Ngankabe en amont de Mushie, et décide, malgré l‘invitation de la reine à
rebrousser chemin, de poursuivre sa route. Il continue son expédition et
découvre enfin le 26 mai 1882, après le village de Malepie, l‘actuel Kutu, un
beau et grand lac auquel il donne le nom de
Lac Léopold
II. Il arrive à Ipeke où il dresse sa tente
et de là il commence l‘exploration de tout le lac.
Un orage le surprend à Inunu où il passe la nuit du 27. Le 28 mai il est à
Lokanga où de nouveau l‘accostage et l‘approvisionnement en bois lui sont
refusés ; il doit tirer trois coups de feu en l‘air pour faire face aux
hostilités des guerriers Basengele qui sont montés en pirogues pour passer à
l‘assaut, pendant que toute la population s‘enfuit dans la forêt où elle reste
trois jours avant de revenir. Stanley arrive à Nselenge, le 29 ; il explore
l‘embouchure de la Lokoro qu‘il pénètre de huit kilomètres ; le 30, il explore
encore quelques villages au bord du lac dont
Inongo et retourne à Ipeke le 31 mai. Pendant une semaine, Stanley
explore et établit la première carte du lac.
Il est cependant impressionné par les nombreuses richesses de la région. Il note
ainsi au passage le copal, l‘ivoire, le « ngola », etc. Il repasse à Mushie le 2
juin 1882, où il est terrassé par une forte fièvre et rentre vite à
Léopoldville. Il regagne Vivi et repart le 15 juillet 1882 pour l‘Europe.
De retour en Belgique,
Stanley vante au Roi Léopold
II les ressources de la région du
Lac Mai-Ndombe, d‘où, après d‘autres
prospections réalisées par le Révérend Georges Greenfell en septembre-octobre
1886 et Alexandre Delcommune en avril 1888, le Roi fait du Mai-Ndombe son
domaine privé sous le nom du Domaine de la Couronne. Le décret
daté du 9 mars 1896, rendu public seulement en 19O7, en fixe les limites. Ce
domaine comprend toutes les terres dites vacantes dans les bassins du
Lac Léopold
II et de la Lukenie et celles ultérieurement.
Tous les biens du Domaine sont déclarés inaliénables et administrés par le
Souverain en personne. Ce domaine couvre 250.000 kilomètres carrés, soit
le dixième de toute la superficie de l‘E.I.C. Puis, par le décret du 17 juillet
1895, il crée la juridiction administrative du District de
Lac Léopold
II, avec comme chef-lieu Malepié, l‘actuel
Kutu, et son premier commissaire de district le Baron Jacques de Dixmude.
En avril 1891 déjà, Pierre Cloetens, chef du district
commercial de la Société Anonyme Belge pour le Commerce du Haut-Congo avait
fondé sa première factorerie à Inongo.
En 1904, le commissaire Fernand Borms décide le transfert du chef-lieu de Kutu à
Inongo et, en attendant que les travaux de construction des maisons soient
achevés, s‘installe à Ibali y‘Osobe (1905-1906), en face d‘Inongo, avec tous les
services du district. Il s’installe à Inongo qu‘en 1906.
Propriété du Roi Léopold
II, l‘actuel Mai-Ndombe reste enclavé et
interdit aux commerçants et aux missionnaires. Seuls les agents au service du
Roi peuvent s‘y installer pour faire exploiter le caoutchouc liane, du copal, de
l‘ivoire et plus tard de l‘or.
Avant la mort du Roi Léopold
II, la chambre des députés et le sénat votent
respectivement le 20 août 1908 et le 9 septembre 1908 l‘annexion de l‘E.I.C. à
la Belgique et, le 18 octobre 1908 est adopté la Charte Coloniale. Le 15
novembre 1908, l‘E.I.C devint une colonie belge sous le nom de Congo Belge.
Un drame touche Inongo en fin
2003 : voir le lien
http://fr.allafrica.com/stories/200312011218.html et
http://www.monuc.org/Story.aspx?storyID=72
Premiers véritables
souvenirs du Congo : le port du casque, le voile moustiquaire, la
sieste obligatoire, les jeux sur la barza, les cailloux lancés dans le lac
depuis la berge. Ces quelques images du début sont indélébiles et profondément
gravées dans la mémoire. Le reste, Aloubè l'a appris de la bouche de ses
parents. Il y a cependant des impressions fortes qu'il est inutile d'apprendre de la bouche de quelqu'un.
Des sensations qui plongent régulièrement
un Aloubè de soixante ans dans un délicieux moment de "vécu". Il tente de ne pas
les laisser s'effacer de sa mémoire, en les écrivant le plus fidèlement possible. La puissance évocatrice des mots est
parfois tellement forte !
Un guide touristique (!) de l'époque
aurait pu donner les renseignements suivants sur Inongo :
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Chef-lieu de district
du Lac Léopold II, chef-lieu de territoire. Altitude, 320 m. Station
radio, hôpital, maternité, Mission. - Température moyenne annuelle :
25° à 26°C (Belgique : 10°C). Température maxi : 38°C. Forte humidité
(80-90%) - Orages violents. - Production : huile de palme (utilisée pour la
fabrication de la margarine et du savon), 6e rang mondial - et copal (résine
pour les vernis). A été un poste très important lors de la récolte de
l'ivoire et du caoutchouc "liane", à la fin du 19e et au début du 20e
siècle. |
Dans la triste
réalité, c'est le poste le plus perdu du Congo, ou du moins, l'impression qu'il
donne. Celui que l'on reçoit comme punition ou comme épreuve initiatique, le
bled le plus craint des connaisseurs et celui que personne ne souhaite se voir
assigner. Mais de cela, personne ne vous en fait part ! Et pourtant, c'est
l'endroit qui correspond le mieux à ce que l'on peut imaginer à l'extérieur du
Congo concernant la jungle, la brousse. L'image même que se font les
métropolitains du Congo.
L'arrivée du bateau fluvial.
Le beach. Un soleil
de plomb. Une
moiteur palpable et étouffante. Une odeur de putréfaction. Un
ponton en planches. Les berges du lac sont garnies de casques coloniaux sous
lesquels attend patiemment la population européenne en son intégralité. Un militaire en
capitula kaki clair (short,
bermuda), des pères
barbus, quelques sœurs
missionnaires
tout de blanc
vêtus entourés d'une ribambelle bruyante de
petits congolais.
Il y a belle lurette que les percussions du tam-tam, à travers la forêt et leurs
échos ricochant sur le fleuve ont prévenu de l'arrivée du prochain bateau
fluvial à vapeur de l'Otraco
(Office d'Exploitation des Transports Coloniaux). Cette curiosité
évènementielle effectue la liaison Léopoldville - Inongo en 10 jours,
avec escale à Kwamouth, Mushie, Nioki et
Kutu. Annoncée par son panache de fumée, l'embarcation accoste dans un tintamarre
indescriptible et bon enfant.
Congo
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Toutes les trois semaines, le "beach" accueille
ce rescapé de la ferraille
mu par une roue à aubes nonchalante.
Il a le mérite
d'exister et achemine le
fret indispensable à la vie assez spartiate de ceux qui se doivent de "tenir le coup" jusqu'à un prochain approvisionnement. Le bastingage est garni d'uniformes blancs des "territoriaux"
et kaki pour les militaires, ou de la soutane d'un Mompè
(père missionnaire). Aucune couleur sombre, le soleil tape dur ! La foule pousse
des cris coupés par le tintement aigrelet de la cloche du bord et soutenus
par le clapotis du brassage des pales dans l'eau écumeuse.
arrivée
à Wangata
Lac Léopold
II (Maï Ndombe) est de faible profondeur -
2.300 Km² - découvert en 1882 par Stanley,
se jette, par la rivière Fimi, dans le Kasaï,
lequel, par la rivière Kwa dans le fleuve Congo. |
Après le débarquement,
Moreira
l'inévitable commerçant, portugais,
nous invite à déguster une boisson "fraîche" dans son
shimbèke (cabane, baraquement).
Commerçant de métier, il est
magasinier par nécessité et joue le rôle de coiffeur à l'occasion.
C'est un colonial de la première génération aux traits burinés, à la peau tannée, rompu aux
conditions de la vie en brousse.
Des odeurs fortes d'huiles de moteur ou végétale, de poisson séché, d'épices
diverses flottent dans son antre et agressent l'odorat inquisiteur d'Aloubè. Cependant,
sa bonhomie, sa gentillesse naturelle et son aide en font un interlocuteur
jovial et
incontournable.
Le premier terme débute dans ce poste
perdu de
la cuvette
centrale du Congo Belge, comme une mise à l'épreuve.
Curieux ! En passant le relais, le prédécesseur de papa n'a
qu'une hâte : retourner en Belgique.
Cette fébrilité étonne.
Le séjour ne doit pas être de plus agréables
!
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Au centre de l'image,
maman en robe blanche, papa est à sa droite.
1946 - Le bateau de type "steamboat".
Le pont supérieur est destiné au commandement du
bateau,
Le pont intermédiaire contient les cabines des passagers et le
restaurant.
Le pont inférieur est destiné au transport local des congolais et du fret.
Deux toiles du peintre André HALLET
rendent bien l'atmosphère dans Les arts/la peinture. - A droite :
steamboat en 1908 sur le fleuve. |
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Inongo, c'est
initialement une mission que les
Mompè
(*)
(Scheutistes) ont développée au beau milieu de la forêt équatoriale. Le
poste compte une poignée d'européens employés par l'État, le commerçant
portugais en fin d'errance et sa femme, quelques missionnaires barbus, des
"sœurs" (religieuses) aux qualifications les plus diverses ou inattendues, un
camp militaire pour congolais et leurs familles. Son importance relative est due
au fait qu'il était un centre important pour l'acheminement du
caoutchouc par voie fluviale jusqu'à Léopoldville
aux premiers temps de la Colonie (1900 - 1914).
récolte du caoutchouc.
(*) Mompè
est la contraction de
Mon Père, nom donné indistinctement par les africains ainsi que les
coloniaux aux missionnaires.

L'avion.
A l'origine de l'aviation
congolaise, une ligne d'hydravions remontait le fleuve Congo de Léopoldville à
Stanleyville, en une dizaines d'étapes. Il fallait donc aller à leur rencontre
sur le cours du Congo. C'était un périple aléatoire car personne n'était certain
de leur date ou heure d'arrivée. La situation évolue très vite.après la guerre.
Inongo possède
une grande richesse : une piste d'atterrissage pour DC3 aménagée en
déboisant au katakupè
(faux primitive constituée d'une lame de suspension d'auto tranchante comme une
machette), une bande étroite et longue de 300 mètres. L'avion y achemine
irrégulièrement le courrier ou les denrées vitales et évacue les cas urgents ou
les malades sévères vers un hôpital de Léopoldville.
L'arrivée d'un avion est un évènement qui donne lieu à un rassemblement
impressionnant des officiels en grande tenue, en bordure de piste. Comme seul
équipement : une manche à air et quelques
touques
(bidons cylindriques en tôle, 200 litres), Les
soutanes et uniformes blancs et les dames abritées sous de larges chapeaux de
paille confèrent à la journée une solennité particulière... Un bruit inaccoutumé
interrompt brutalement les conversations. Les regards scrutent l'horizon...
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"Le voilà !"
L'oiseau étincelant descend rapidement, se pose au loin en cahotant. Au
contact du sol, la béquille de queue et les roues soulèvent une traîne
majestueuse de poussière. L'avion s'immobilise enfin devant les
spectateurs. Silence. Moteurs coupés, les conversations reprennent de plus
belle. Les spectateurs s'approchent.
Une visite importante,
au nombre de personnes qui attendent !
L'avion se pose dans un nuage de poussière (fond de piste). |
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"Soudain,
la porte de l'avion s'ouvre, un acrobate bascule une courte échelle de fer.
Descendent alors les visiteurs rajustant leur tenue, suivis de leurs bagages. Le
sac de courrier destiné au poste ainsi que les rares colis sont prestement
chargés dans le camion. Échanges de nouvelles, poignées de mains, la porte se
referme. La motricité des hélices est amorcée des deux mains, d'une grande
poussée. Une fumée bleue se dégage en traîne tandis que le moteur tousse puis
rugit régulièrement. L'avion repart dans un grand nuage de poussière, aussi
prestement qu'il est arrivé. Le camion du poste emmène les visiteurs, les autres
retrouvent leur vélo. Ce soir, il y aura discussion sur les
barzas (terrasse couverte)..."
Cet increvable avion DC3 a permis l'acheminement d'urgence d'Aloubè à Léo pour y
être soigné d'une dangereuse avitaminose (manque important de vitamines
indispensables).
On ne remerciera jamais assez les pilotes de
ces coucous qui accomplissent des tours de force en atterrissant sur des lopins
de terre, à flanc de colline (au Kivu) ou au milieu des arbres. Quant à la
traversée d'orages, elle est un lot quotidien. Un grand coup de chapeau (casque,
plutôt !) à ces hommes intrépides et qui n'ont pas froid aux yeux !
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La vie quotidienne.
Aloubè se souvient de trois maisons au toit à versants en tôles ondulées,
pourvues d'une barza,
d'une cuisine arrière ouverte, séparée du corps principal de logis (protection
contre l'incendie oblige), d'un poulailler abritant quelques volailles
rachitiques et un coq malingre, d'un pigeonnier ou d'un clapier. Quelques
chèvres maigrelettes à l'occasion, pour le lait frais ! et pour remplacer le
lait en poudre
Klim.
Parfois, un serpent égaré nous prive d'une poule et se fait capturer
pendant sa somnolente digestion. Un des boys, armé d'une branche
fourchue, parvient, de la main gauche, à coincer d'un geste sec et précis la
tête du reptile, l'autre main la lui tranche à la machette. Sa dépouille encore
secouée de spasmes est emmenée en forêt. Longtemps après, Aloubè évite les lieux
où le serpent a été abandonné à la vermine.
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1946-1947
Le corps principal de la maison est flanqué d'une terrasse couverte
appelée
barza
(socialement indispensable). Vu la chaleur, la toiture de tôle ondulée est
aérée par quatre évents et les fenêtres bénéficient d'un auvent destiné à
créer de l'ombre. La maison est entourée de plantes grasses, dans une
clairière entre les palmiers. |
Un palace *** !
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Le
groupe électrogène enfermé dans une cabane en fond de
lupangu
(jardin) fournit éclairage et électricité de 19 à 21 h pour les
informations et un programme de
Radio Congo Belge. Sinon, la
lampe Coleman
illumine en chuintant le reste des heures de pénombre. Lorsque son
sifflement faiblit, il ne faut pas attendre que la pression de vaporisation
du pétrole soit trop faible, sous peine de devoir rallumer, à la lueur de la
bougie de secours, le manchon si fragile.
La "glacière" (réfrigérateur primitif) fonctionne au pétrole. Sa
fumée de combustion noircit le mur sur lequel s'appuie le volumineux engin.
La célèbre lampe Coleman a peu évolué
depuis son invention. |
Le sol en ciment est recouvert d'une
cire grasse, épaisse, rouge grenat, recouvrement de sol bien connu des premiers
coloniaux. Un tapis en sisal est l'unique luxe réservé au salon. Celui-ci est
composé de meubles rustiques - style "Louis Caisse" - fabriqués par
l'ébéniste de la mission. Quelques rares bibelots, des photos de la famille en
métropole .rappellent la mère patrie ou évoquent de tendres souvenirs.
Les chambres sont garnies de lits en fer dont les pieds plongent dans une
boîte à conserve remplie à demi de pétrole ou de "Dettol"
(désinfectant), empêchant les insectes rampants (fourmis, scolopendres...)
d'atteindre le dormeur. Un voile moustiquaire fermé par un noeud soutenu en
hauteur encercle le dormeur et le protège des insectes indésirables et des
moustiques assoiffés.
Dans la journée, trois ou quatre douches ne sont pas un luxe, tant la
chaleur et l'humidité rendent les vêtements moites. Le linge à laver ne peut
attendre que la moisissure le ronge.
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Un boy lavadère
est quotidiennement mis à contribution. Le repassage se fait au fer à
makala (fer rustique dont la semelle est réchauffée par un brasero
interne à couvercle, alimenté par du charbon de bois rougi au feu). La
poignée est garnie d'un manche amovible en bois. Pour savoir si le fer est
"à point", le
lavadère (lavadeiro : blanchisseur)
postillonne sur la semelle. Si "ça
grésille", c'est bon ! Son maniement exige de la dextérité pour ne pas
éparpiller des escarbilles qui risquent de trouer le linge ! |
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Papa opère des "tournées d'inspection" régulières en brousse. Aloubè
accompagne parfois en baleinière sur les affluents du lac. Les hippopotames
bénéficient d'une prudente sollicitude : un brusque mouvement de dos sous
notre coquille de noix est capable de la retourner, projetant hommes et
matériel au milieu d'un de leurs facétieux ballets nautiques Une balle bien
ajustée apporte cependant un complément de nourriture apprécié des
indigènes.
Désagréable sensation de moiteur et d'odeur de putréfaction.
L'esquif passe par des marigots infestés de moustiques s'insérant
sournoisement partout. En fin de journée, il devient impérieux d'échouer au
gîte d'étape, sous peine de devoir débroussailler un
endroit pour dresser les tentes. |
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Les soldats délimitent une surface suffisante pour un feu et deux tentes de
toile kaki à l'odeur rémanente et forte des feux précédents. Alors siffle la
lampe Coleman. Après le repas, papa écoute, fumant une cigarette, les
soldats autour du feu raconter des histoires en
lingala.
Il rit en silence, sans laisser voir qu'il comprend leur moindre finesse.
S'ils chantent, c'est un régal pour les oreilles. Aloubè ne connaît pas
d'autres plus aptes à chanter d'instinct à plusieurs voix. Leurs
mélopées l'enchantent encore aujourd'hui. Certains soirs dans la
djamba (jungle), une fête
a lieu lors de la cérémonie d'intronisation d'un chef.
< Un hippopotame
vient d'être abattu. C'est la fête !
Marigots du lac > |
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Les
danseurs sont vêtus de peaux ou de raffia, la tête couverte de coiffures
emplumées, le front ceint d'un disque de cuivre, les chevilles emprisonnées
de lourds fils de cuivre. Ils sautent à la lueur des torches au rythme
des tambours, virevoltent, pirouettent et s'arrêtent net pour lancer une
sagaie qui se plante à un mètre devant papa. Les percussions des tambour
frappent sourdement l'estomac.
Le spectacle est magique et impressionnant pour un gosse qui, non
sans peine, a obtenu la permission de minuit.
Groupes de chefs
ou sorciers vêtus des parures de cérémonie. |
Un deuil
est entouré d'une colonne de pleureuses. Le défunt est transporté sur un
brancard porté par des hommes qui semblent ivres tant ils zougoulouquent
(tituber) en
chemin. On prétend alors que le défunt guide lui-même le cercueil, refusant de
quitter ses proches. Bien plus tard, Aloubè trouvera une frappante
similitude avec la procession d'Echternach(*), trois pas en avant, deux
en arrière. La tombe est garnie de nourriture que le défunt est censé
subtiliser de nuit pour apaiser une petite faim.
Echternach :
ville du Grand-duché de Luxembourg, près de la Sûre en bordure de
l'Allemagne. Abbaye bénédictine. Procession célèbre.
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Une naissance provoque une procession de
femmes vêtues de leur plus beaux atours, sauf pour la nouvelle maman
qui ne garde qu'un pagne, montrant ses capacités à allaiter par sa poitrine
dénudée. Le nouveau-né, transporté dans un panier en osier posé en équilibre
sur une tête, est présenté de
barza en barza à tous les européens
afin de récolter un
matabiche (pourboire, argent de
poche) de bienvenue.
Il faut éviter l'erreur de tendre les billets, mais bien de les
offrir mains croisées, pour conjurer le mauvais sort. Si tel est le cas,
un murmure de satisfaction accompagne alors les sourires.
"Mondèlè a yébi mayèlè !"
(l'européen connaît l'astuce !). |
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Les soldats passent la revue - 1947 |
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Aloubè sur
la route du lac - 1946 |
Le climat malsain est parfois
responsable d'un retour anticipé en Belgique. Il faut, en effet,
vivre sous 40°C avec un taux d'humidité frôlant les 100% tout au long de
l'année ! Inutile de comparer les orages tropicaux à nos ridicules pluies
belges ("draches").
L'orage équatorial.
"Il gonfle, s'épaissit, noircissant le ciel, rendant
l'atmosphère électrique. Les mouches deviennent voraces et folles. Un moment, la
vie s'arrête. L'air est chargé au maximum d'électricité, les mouches piquent une
peau moite, la nature attend dans un silence respectueux... Soudain, l'orage
éclate en trombes, accompagné de vents déchaînés capables d'emporter une
toiture. Le vacarme du tonnerre et la lueur des éclairs rendent la forêt
équatoriale mystérieuse et inquiétante, en colère. Le spectacle est hallucinant,
fascinant et terriblement sauvage. Toute la tension accumulée s'échappe
instantanément. La fraîcheur apparente revient avec les premières grosses
gouttes qui s'écrasent sur un sol brûlant. Le ciel est noir d'encre. Par
contraste, les éclairs assourdissants déchirent l'air, grondent sourdement au
plus profond de la forêt et renvoient une image de l'environnement en négatif.
Les palmiers sont pris de convulsion et se tordent dans tous les sens, leurs
longues branches brasent l'air d'un va et vient sifflant, le feuillage est agité
de tremblements furieux, le vent fait claquer les portes comme des coups de feu,
tout s'envole. Il ne fait pas bon être à l'extérieur à ce moment. Des débris de
toutes sortes cinglent le visage et le corps. Il est temps de se mettre à l'abri
et voir toute l'eau du ciel tomber dru et en vacarme. Orage libérateur,
spectacle hallucinant de la nature tropicale. Cette sauvagerie est empreinte
d'une sublime grandeur. L'homme redevient soudain humble..."
La foudre est souvent tombée sur les arbres du
lupangu
(bout de jardin),
à trois mètres d'un lit.
Sitôt la furie passée, l'air redevient
un moment respirable. Un petit vent frais, par contraste, chasse la brume
d'évaporation. Le soleil darde à nouveau ses lances de feu sur une végétation
soumise et reverdie. Le ciel est lavé !
Les repas posent peu de problème aux
pichis
(cuisiniers).
Le petit-déjeuner accompagnés du chant des oiseaux dans la canopée, est
composé de tranches de pain rôties à la braise, de beurre à la limite du
rance, de marmelade ou confiture en boîte
Koo
(Afrique du Sud) et d'oeufs fraîchement ramenés du poulailler. Un fruit termine
ce repas pris entre parents. Quant aux enfants, ils sont priés de boire leur
lait en poudre
Klim,
accompagné d'un porridge (gruau d'avoine) très british ou d'une demi papaye
cueillie peu avant à même l'arbre par le cuisinier.
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A midi, un famélique et coriace poulet ou une poule à la
moambe,
un maigre pigeon, un morceau de chèvre ou d'antilope constituent
l'ordinaire, agrémenté d'une Primus (bière connue au Congo central) ou d'un
whisky pour les plus résistants. Le
mokè
(nurse) Zan-Zan
(Jean) fait preuve d'une patience angélique pour nous faire avaler un repas
mastiqué du bout des lèvres tant il est fade et insipide sous cette chaleur
débilitante.
noix de palme de la taille d'un oeuf de pigeon, dont on extrait la
pulpe par pilon
- pâte huileuse base de la moambe. |
Le repas du soir est souvent constitué
de riz ou de pâtes agrémentées de restes. Une visite impromptue par un officiel
de passage ou un célibataire lassé de sa solitude est un prétexte à un repas
plus élaboré que l'on prend le soir, "à la fraîche" à l'intérieur, derrière les
moustiquaires. La
barza
est, en effet, envahie de papillons de nuit et d'insectes s'écrasant sur le
cylindre de verre brûlant de la lampe tempête.
Les anémies dues à une alimentation
pauvre en vitamines sont combattues par des piqûres de fer. Le
muganga
(toubib-docteur) du poste en
prescrit lorsque la couleur des conjonctives vire au jaune. Les fièvres sont
coupées par l'ingestion quotidienne de quinine conditionnée sur place en
gélules. La furonculose vaincue laisse des scarifications à vie...
La plus méchante des bestioles, pour un enfant, est la 'djique",
bestiole de la taille d'une grosse puce et qui pond ses oeufs sous les ongles
des pieds. Seuls le indigènes savent quand et comment en extraire la poche de la
grosseur d'un petit pois, patiemment, en ouvrant les bords du logement de la
poche avec une épine d'acacia. Petites misères quotidiennes.
maladies tropicales
Le tennis, unique
sport.. Après le service, papa et maman échangent quelques balles sur le
court de tennis entretenu par des soldats. A l'occasion, ils organisent un mini
tournoi entre les gens du poste. Le "poc-poc" des balles résonne encore aux
oreilles d'Aloubè ! Une bière trop vite tiède est avalée d'un trait au goulot,
récompense une partie terminée dans l'essoufflement. Les tenues sont à
essorer car il n'est pas nécessaire de fournir un gros effort pour "mouiller son
maillot".
Outre le tennis, la plage du lac offre une détente alternative. Éviter de
s'éloigner du bord, les crocos sont présents !
animaux
L'espèce la plus fréquente à cet endroit est une sorte de gavial aux mâchoires
plus plates que le croco et aux yeux plus proéminents.
Parfois, une séance de tir est organisée par les militaires pour tous les
européens. Ce sont souvent des civils qui font le meilleur carton. Avec le
recul, Aloubè se rend compte que ces exercices de tir mettaient les Blancs à
l'abri de toute tentative de velléité de la part de certains congolais. Il
convenait de montrer suffisamment sa force pour qu'une poignée de personnes
armées puisse tenir en respect la foule en cas d'émeutes. Celles-ci n'ont jamais
disparu durant toute la période coloniale, en petit nombre cependant et vite
réprimées. Il s'agissait, la plupart du temps, de manifestations ou révoltes
liées à une gestion plus que déplorable du personnel dans le chef de certains
colons envers leurs employés.
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Certains chançards ont un
gramophone à manivelle "His Master's Voice" ainsi qu'une collection de
disques 78 tours. Il trône sur un dressoir de la barza et on se réunit
autour de lui pour écouter des mélodies surannées de Tino Rossi ou Rina
Ketty. La séance commence par le placement d'une aiguille d'acier que l'on
va puiser dans une petite boîte prévue pour les "aiguilles de rechange".
Ensuite, on sort la manivelle de son logement et on remonte le ressort
jusqu'à la butée. Le disque est déjà choisi depuis belle lurette car on n'a
pas un choix illimité. Un chiffon pour le nettoyer puis on le pose
délicatement (ça se brise facilement ! car le vinyle n'existe pas encore),
on fait exécuter une torsion comique à la grosse tête de lecture que l'on
abaisse vers le début des sillons. Dès que la pointe est posée, on libère
une manette latérale qui fait démarrer en "dégueulant" la chanson choisie.
Cela donne à peu près : "Scrtch, schrtch, Whheeeuuuuhj'attandrééé,schrtch,
le jôôôôuuur et la nuîîîît..." Ces dames se mettent parfois à l'unisson. |
Enfin, beaucoup de coloniaux ont
appris la photographie par nécessité. Quand une famille s'absente pendant
de longues années, les parents restés en Belgique sont très heureux de voir
"pousser" les petits par photos interposées. Aussi, celles-ci sont-elles souvent
tirées en planches contact. Les rouleaux de pellicule sont au format 6x9, 6x6 ou
4,5x6, ce qui procure un positif de contact encore visible. La plupart des
photos de broussards sont à ce format, un agrandisseur est impensable !
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La photo prouve également que les cadeaux envoyés
ont bien été réceptionnés. Ces photos prônent sur les cheminées de
Belgique et on les retrouve à chaque retour en congé, restituant un
décor familier ou exotique quand elles ne sont pas dans leur contexte.
1947 - Devant la
barza
Les grand'parents sont tellement heureux
de recevoir des nouvelles de leurs petits enfants et de savoir que les
cadeaux envoyés sont bien arrivés (ici, un album de bande
dessinée). |
Fin de terme.
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Aloubè et son frère
ont été confiés à
Zan-Zan
le mokè.
A la demande expresse de leur papa, il doit leur apprendre le vrai
lingala, pas celui baragouiné par les européens adultes. Que de
souvenirs émus Aloubè garde-t-il de cet adolescent d'une quinzaine d'années
! Leurs jeux sont les siens. Il console leurs chagrins de gosse avec une
patience infinie. Ils l'adorent. Aujourd'hui encore, Aloubè ne peut
s'empêcher de le considérer comme une "nounou" bienveillante. C'est très
vraisemblablement lui qui est pour une grande part l'artisan de cette
enfance dorée qu'a connue Aloubè. Quel enfant peut rêver mieux ?
Merci, patient, discret et généreux Zan-Zan !
esprit
colonial
1947 - Dans le fond du lupangu (jardin), près du poulailler. |
Un jour, un DC 3
les embarque pour Léopoldville. Séparer Aloubè de Zan-Zan confine au drame.
Aloubè a du être maintenu de force par son papa sur son siège d'avion. Nul ne
sait, encore aujourd'hui, qui d'entre eux pleurait le plus lorsque la porte
s'est refermée. Mais, l'ingrate curiosité de la nouveauté a tôt fait de sécher
les larmes d'un enfant.
L'avion cède la place au train
à Léopoldville pour rejoindre le port de Matadi. Beaucoup de coloniaux y
prennent le bateau, vacances avant la lettre pour les 200 personnes avides de
concrétiser les rêves que les congés vont permettre d'assouvir.
Tous les coloniaux adultes à l'époque ont des souvenirs émus à l'évocation du
moment du retour en Belgique. Il n'en allait pas de même pour les enfants. Pour
nombre d'entre eux, la Belgique était une terre inconnue, sans aucun repère.
Embarquement
pour Anvers.
Quinze jours de rêve, sur un paquebot de luxe investi sauvagement hors
des heures de repas. A tour de rôle, les adultes ont droit à la table du
commandant. Les enfants bénéficient d'un service séparé dans le restaurant
climatisé. L'ouverture automatique de la double porte d'entrée est assurée par
un "oeil magique" (cellule photoélectrique) qui fascine Aloubè ! Il passe au
moins trois fois de suite à chaque repas devant l'oeil pour tenter de comprendre
ce "mayele"
(truc). La vaisselle étincelle et les tables croulent sous des montagnes de
victuailles plus appétissantes les unes que les autres, éveillant une
gourmandise inconnue. Que de changements avec la vie rude de la brousse ! Un
cadeau de remerciement offert à ses serviteurs, croisière avant l'époque. Merci,
"la Colonie" !
restaurant
Commencent alors six longs mois de congé, pendant lesquels Aloubè est "casé"
chez des grands parents trop heureux de le retenir. Ce retour au pays étourdit
l'enfant de la brousse. Que faire là où tout est défendu (...pas la rue,
c'est dangereux !) Plus de Zan-Zan pour surveiller ou s'amuser si près d'un
chemin de fer ou d'un canal ! Pas question de se salir et de jouer dans le
potopote (boue), ni de froisser ses
beaux habits. Et puis, il faut "coller" aux parents. L'horreur !
Au bout de deux mois, curiosité émoussée, à la stupeur incrédule des aïeux,
Aloubè souhaite rentrer au plus vite au Congo...
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