Why Do People Have Pets ?

Today’s Reasons are reasons for All Times.

Philippe Bernard and Albert Demaret (1)

 

Abstract

 

The functions performed by pets nowadays are as varied as are their owners’motivations. This paper, which is based on the most recent theories of evolutionnist psychology and psychiatry, suggests that the reasons of modern pet ownership are rooted in mankind’s biological, phylogenetic background related to its prehistoric past.

This remote heritage could explain, if only in part, why people still adopt somehow tribal ways of life in many occasions. Pets and especially dogs, given the moral virtues attributed to them, are often regarded as substitute for a child, a parent or a friend. In the authors’opinion, they might well be taken, although unconsciously, as substitutes for tribal fellows.

 

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Réf : Bernard,P. et Demaret, A. : Pourquoi possède-t-on des animaux de compagnie ? Raisons d’aujourd’hui, raisons de toujours. In : Bodson, L. (Ed) L’animal de compagnie : ses rôles et leurs motivations au regard de l’histoire. Colloques d’histoire des connaissances zoologiques –8- Journée d’étude Université de Liège, 23 mars 1996. Université de Liège. 1997. pp 119-130.

 

Pourquoi possède-t-on des animaux de compagnie?
Raisons d'aujourd'hui, raisons de toujours


Philippe BERNARD * - Albert DEMARET**

Pourquoi l'espèce humaine est-elle entourée d'animaux de compagnie ?
Pour quelles raisons choisit-on un chien plutôt qu'un chat, ou l'inverse, et une race ou une variété au lieu d'une autre? Pour aborder ces questions, nous proposons de distinguer les motivations spécifiques (propres à notre espèce) et les motivations individuelles à la possession d'animaux de compagnie.
Fonctions utilitaires et fonctions de compagnie
Dans le passé, les chiens et les chats remplirent d'abord et surtout des fonctions utilitaires. Les chats attrapaient les souris et les rats noirs. Les chiens chassaient ou pistaient le gibier, servaient à la guerre, rassemblaient et défen­daient les troupeaux, montaient la garde, tiraient des traîneaux ou des charrettes, servaient de 'moteurs', de couverture chauffante, ou d'aliment, ou à bien d'autres choses encore. Au XVIIe siècle, en Angleterre, les chiens de garde et de berger devenus vieux et inefficaces étaient pendus ou noyés.
On constate toutefois à travers les écrits et les illustrations historiques des derniers siècles que chiens et chats pouvaient déjà avoir la fonction d'animaux de compagnie, pour des enfants, mais aussi pour des adultes, souvent de rang social élevé (exemple bien connu des bichons d'Henri III). Le fait était sans doute plus rare que maintenant.
* Psychologue (UCL), Secrétaire général d'Ethologia asbl,
* * Psychiatre (ULg), Président d'Ethologia asbl,


De nos jours, la plupart des chiens et des chats, surtout dans les villes, semblent avoir perdu les anciennes fonctions utilitaires, et être devenus des animaux de compagnie, que l'on aime choyer. Sur le plan de la relation avec ces animaux, nous ressemblons probablement davantage aux chasseurs-cueilleurs de la préhistoire qu'à nos ancêtres plus directs. En effet, on sait que les chasseurs-cueilleurs contemporains (Aborigènes d'Australie, Indiens d'Ama­zonie,…), qui nous donnent une idée de la façon dont les humains vivaient avant l'agriculture, aiment à s'entourer de petits animaux, surtout pour se divertir.
Signalons en passant combien ce statut d'animal de compagnie peut être fragile : les abandons de chiens et de chats, les brutalités à leur égard, et les demandes hâtives d'euthanasie l'illustrent à suffisance.
Jean-Pierre Digard (1990: 234) souligne un aspect de cette fonction de compagnon de plus en plus souvent remplie par les chiens et les chats de nos jours:
L'aspect le plus méconnu et sans doute le plus intéressant du phénomène « animaux de compagnie» est celui-ci: pour accéder pleinement à leur statut d'intimes de l'homme, ces animaux doivent être entièrement disponibles pour l'homme, ne servir à rien d'autre qu'à sa compagnie.
En d'autres mots, les animaux domestiques ne peuvent accéder à la « haute fonction» de compagnon de l'homme que lorsqu'ils n'ont plus rien d'autre à faire (DIGARD, 1990 : 199).
Il nous semble cependant que les anciennes fonctions utilitaires demeu­rent sous-jacentes chez les chiens et les chats devenus animaux de compagnie, et qu'elles peuvent facilement être réveillées. Par exemple, le sentiment d'insécurité réapparaissant dans les villes et ailleurs, beaucoup de nos contem­porains sont rassurés par la présence d'un chien à la maison ou pendant leur promenade. Les isolés s'endorment plus tranquillement en pensant que leur chien monte la garde pendant qu'ils sommeillent. Les enfants sont particulière­ment sensibles à cette fonction sécurisante ancienne, mais encore fort présente à l'état potentiel, chez le chien: il joue le rôle d'objet transitionnel (substitut des parents) pour les tendances à l'attachement. La présence d'un chat dans la chambre d'un enfant -ce qui n'est pas toujours sans risques, notamment d'allergies- peut aussi donner un sentiment de sécurité, assez irrationnel.
Les animaux de compagnie peuvent également apaiser des anxiétés névrotiques: par exemple, des personnes atteintes d'agoraphobie arrivent à


vaincre leur peur de sortir en rue en étant accompagnées de leur chien, même s'il est de petite taille. La présence de leur chat rassure celles qui présentent la phobie des souris. Et personne n'ignore plus que caresser son chien ou son chat peut faire baisser la tension artérielle et calmer les palpitations ...
On peut séparer ici, comme en éthologie, les causes et les fonctions : la cause de l'acquisition d'un chien ou d'un chat peut n'être, au départ, que le désir de jouir de sa compagnie, mais avec le temps, les rôles de l'animal peuvent devenir complexes et retourner à certaines des anciennes fonctions utilitaires (l'inverse peut aussi s'observer).
Il n'en demeure pas moins que l'attrait des chiens et des chats, de nos jours et dans notre culture occidentale, repose de moins en moins sur leurs fonctions utilitaires, et de plus en plus, au contraire, sur le désir de bénéficier de leur présence : les chiens de chasse, les chiens bergers, comme bien d'autres races, vivent maintenant dans les foyers comme simples animaux de compagnie.
Nous proposons de distinguer plusieurs sous-fonctions dans cette fonc­tion générale de compagnon de l'Homme, la liste ci-dessous n'étant pas exhaustive.
Les motivations individuelles à posséder un animal de compagnie
Les diverses motivations découlent de ce que l'animal de compagnie peut être un objet :
1 ° d'observation éthologique : cette motivation repose sur le désir de com­prendre objectivement le comportement des animaux. Elle expose sans doute moins à des distorsions névrotiques que plusieurs autres parmi les suivantes. On connaît le succès d'ouvrages de vulgarisation comme ceux de Lorenz (1970) et de Morris (1987a, 1987b).
évoquant la nature et l'animal sauvage (KATCHER - BECK, 1987; BRACKERT - VAN KLEFFENS, 1991).
esthétique et/ou de valorisation.
On a tenté de définir des profils de personnalité selon les races choisies.
Les données paraissent fort incertaines, et sont fonction des cultures nationales et sociales: elles doivent donc être éminemment instables dans l'espace et le temps. Passons sans commentaires sur les ressemblances physiques entre  cer­tains propriétaires et leurs chiens, qui ont peut-être été inconsciemment à la base du choix de l'animal.


permettant la reconstitution du milieu familial de l'enfance (SERPELL, 1981).
pour le besoin d'attachement (BOWLBY, 1978 ; KATCHER, 1981 ; DIGARD, 1990).
Katcher reconnaît sept fonctions (sous-fonctions) pou vant compenser un manque et avoir ainsi une influence positive sur la santé en diminuant la dépression, le sentiment de solitude et l'isolement social (trois premières fonctions) ou en diminuant l'anxiété (quatre dernières fonctions) :
1. atténuer la solitude
2. donner la possibilité de prendre soin 'd'un autre'
3. fournir une occupation
4. offrir des contacts physiques (idle play de Katcher), des gestes de tendresse
5. être objet d'observation
6. procurer un sentiment de sécurité (cf. Objet transitionnel)
7. inciter à des exercices physiques.
facilitant les contacts sociaux et le jeu : on observe que des inconnus qui se croisent au cours d'une promenade dans un parc public s'adresseront plus vite la parole s'ils sont accompagnés d'un chien que s'ils n'en ont pas. De même, des psychothérapies d'enfants, mais aussi d'adultes peuvent être facilitées par la présence d'un animal dans le cabinet de consultations (LEVINSON, 1969) et même par le simple fait de parler des animaux familiers des patients pendant les entretiens (DEMARET, 1993).
Les chats et les chiens plus encore demeurent joueurs pendant pratique­ment toute leur vie. Les enfants, mais aussi les adultes sont très sensibles à cette qualité. Nombre de gens déprimés qui se refusent à toute distraction réagissent encore aux sollicitations de leurs animaux de compagnie, qui restent les derniers à pouvoir les faire rire, à les entraîner dans un jeu ou à leur rendre le sens de l'humour.
remplissant le rôle de substitut d'enfant : nous soulignerons l'importance de cette sous-fonction reconnue et de plus en plus fréquente: l'animal de compagnie est, pour son propriétaire, un enfant qui ne grandit pas. Cette qualité a conduit à la sélection de races de petite taille, comme les pékinois, porteuses de composantes du 'Schéma du bébé' décrit par Lorenz (1984), déclencheur de comportements parentaux. Pour rappel, ce schéma repose sur l'existence de traits tels que la rondeur et la hauteur du front, de grands yeux, des extrémités


courtes et potelées, des formes arrondies, et une certaine maladresse dans les mouvements de locomotion.
La fonction de substitut d'enfant s'observe dans les couples (jeunes ou âgés) sans enfants (BOURGUIGNON, 1984), mais aussi dans les familles avec un, deux ou plusieurs enfants (statut de benjamin permanent). Comme dit plus haut, les dernières tribus de chasseurs-cueilleurs contemporains connaissent, elles aussi, les animaux de compagnie: il s'agit le plus souvent d'animaux de petite taille, tels des singes, des perroquets ou d'autres oiseaux, ou très jeunes, tels des porcelets, donc porteurs de stimuli du 'Schéma-enfant'.
Nos sociétés occidentales et post-industrielles urbanisées se caractéri­sent, entre autres choses, par le nombre limité des enfants. Le fait est évident par comparaison avec les sociétés d'agriculteurs, où les enfants sont très nombreux, mais souvent l'objet de soins parentaux moins importants et moins prolongés.
Cette relative rareté des enfants dans notre société (surtout depuis l'IVG et la pilule) répond sans doute à une volonté délibérée chez les femmes contemporaines de ne pas être écrasées par la charge d'une trop nombreuse progéniture. Toutefois, des indices recueillis en psychothérapie révèlent que le désir d'enfant réapparaît souvent, parfois périodiquement, conscient ou incons­cient, donnant parfois lieu à des actes manqués (oublis de la pilule, etc.) conduisant à des grossesses inattendues et, en fait, non désirées.
Le chien ou le chat, quand ils jouent le rôle de substitut d'enfant, peuvent acquérir ainsi une fonction d'objet de maternage, en répondant partiellement au désir d'une nouvelle maternité, ou de pouponner un bébé. Dans certains cas, on pourrait presque parler d'un effet anticonceptionnel. Des hommes peuvent aussi trouver dans la relation avec un chien un substitut au rôle de père. On en voit qui l'exercent de façon autoritaire, d'autres de façon laxiste.
Mais quand on a énuméré toutes les raisons que l'on vient de dire, et quelques autres encore, moins importantes et que nous ne citerons pas, il faut bien reconnaître qu'il subsiste un mystère sur les causes profondes de cette passion pour les animaux de compagnie. Comme le dit Nourissier (1991) :
L'amitié du chien est un mystère. Je veux dire la nôtre pour lui, la sienne pour nous. Aucune explication éthologique ou psychologique (voire psychana1ytique) n'est satisfaisante.
Ce mystère pourrait être en partie comblé par la reconnaissance des fonctions suivantes, qui nous paraissent méconnues.


Les motivations spécifiquement humaines à posséder un animal de compagnie
L'animal de compagnie peut aussi être un objet :
pour la tendance à alimenter autrui, présente déjà chez le petit enfant (MONTAGNER, 1978), et caractéristique de l'espèce humaine, portée à partager (c'est le sens étymologique du mot' compagnon'), ainsi qu'on peut l'observer chez les chasseurs-cueilleurs.
pour le besoin de contact physique direct. La fourrure du chien ou du chat semble répondre à la 'nostalgie' que les 'singes nus' que nous sommes paraissent avoir de celle qu'ils ont perdue: témoin l'attrait des manteaux de fourrure. Dans notre besoin de contacts, fort réprimé dans notre culture, il faut tenir compte de la tendance au grooming, héritée des primates, mais toujours présente. On désigne ainsi une conduite instinctive de toilettage réciproque, encore appelée 'pseudo-épouillage' ou 'lustrage'. Le besoin de pratiquer les gestes du pseudo-épouillage, envers des enfants ou entre adultes, s'exprime sou vent de façon déguisée ou altérée de nos jours (DEMARET, 1973; 1979; 1994). L'animal de compagnie offre heureusement sa fourrure comme substitut. L' idle play décrit par Katcher (jeu 'distrait' de la main dans la fourrure) est sans doute une forme de lustrage spécifique déplacé sur l'animal.
10° pour les tendances tribales
La psychologie et la psychiatrie évolutionnistes révèlent que nos compor­tements actuels conservent encore les traces perceptibles du long passé de chasseurs-cueilleurs du genre humain (BADCOCK, 1990; BARKOW - COSMIDES ­TOOBY, 1992; GLANTZ - PEARCE, 1989; WENEGRAT, 1990).
La prise en compte des empreintes que ce passé d'au moins deux millions d'années a laissées dans notre psychisme pourrait peut-être nous conduire à mieux comprendre la fonction des animaux de compagnie, et spécialement du chien.
L'observation directe des dernières sociétés de chasseurs-cueilleurs (donnant des indications sur le mode de vie probable des chasseurs-cueilleurs de la préhistoire) et les reconstitutions tentées par les paléo-anthropologues permettent de reconnaître deux caractéristiques majeures du mode de vie tribal qui ont un rapport avec notre sujet: d'une part, la place importante que tiennent les enfants et, d’autre part, les particularités de la psychologie tribale.


L'importance des enfants
Les enfants sont nombreux dans la tribu (alors que les vieillards sont rares) et ils bénéficient d'un important investissement de la part des parents et de tous les membres du groupe, hommes et femmes. Ajoutons que les enfants sont les objets d'élection pour les tendances à nourrir et au grooming. Chaque femme d'une tribu de chasseurs-cueilleurs avait sans doute un enfant tous les quatre ans environ (9 mois de grossesse, 3 ans d'allaitement continu entraînant une aménorrhée et donc une absence de fertilité, suivis de 2-3 cycles avant nouvelle grossesse) et environ 4 ou 5 enfants viables dans son existence. Au cours des centaines de milliers d'années d'évolution dans une société tribale et un environnement souvent hostile, la sélection naturelle a dû jouer chez ces femmes en faveur d'une disposition psycho-physiologique à l'élevage d'un nouvel enfant tous les 3-4 ans. Dans notre société moderne, où les familles ne comptent plus qu'un ou deux enfants bien souvent, la permanence de cette disposition adaptative expliquerait la réapparition périodique du désir d'enfant chez les femmes, enfant que les animaux de compagnie, on a vu pourquoi, peuvent partiellement remplacer.
La psychologie de l'individu vivant en milieu tribal
Les caractéristiques psychologiques propres à la mentalité tribale découlent de l'adaptation au milieu naturel et à la vie dans un petit groupe où les individus sont, pour la plupart, assez étroitement apparentés. On observe, entre autres traits, l'importance donnée :
- à l'altruisme, à la loyauté, à la coopération, à la solidarité, à la capacité de nouer et de respecter des alliances;
- au leadership plutôt qu'à la dominance;
- aux échanges et à la réciprocité (absence de richesses individuelles);
- à la communication non-verbale : pendant l'évolution de l'espèce, elle a dû être le seul moyen de communication avant le développement du langage, et elle a conservé une importance considérable après l'appari­tion de celui-ci;
- aux contacts physiques interpersonnels.
S'il est vrai qu'un Homme de Cro-Magnon nouveau-né transposé dans notre société contemporaine serait parfaitement capable de devenir un adulte aussi adapté que nous-mêmes, nos enfants s'adapteraient tout autant dans la société préhistorique s'ils y étaient transposés. Nous naissons encore chasseurs-­cueilleurs, avec des prédispositions mentales à vivre dans un tel milieu social et


naturel. Quelque chose de la mentalité tribale a dû subsister dans l'Homme contemporain par la voie des adaptations phylogénétiques à la vie en tribu. Une réceptivité particulière envers des signes évocateurs de cette mentalité tribale pourrait en résulter.
Or, et c'est le point essentiel de notre exposé, les caractéristiques de la mentalité tribale nous paraissent correspondre aux qualités psychologi­ques généralement attribuées aux animaux de compagnie, spécialement aux chiens, et avancées pour expliquer l'attachement envers ces animaux: amitié jugée inconditionnelle, loyauté, fidélité absolue, sincérité, dévouement, compréhension intuitive (par le non-verbal), contacts chaleureux, comporte­ments de protection, échanges affectifs, etc.
Les chiens procureraient ainsi aux humains l'impression de retrouver une ambiance tribale chaleureuse, le plus souvent absente dans la vie moderne. Ils seraient en quelque sorte, au-delà de substituts d'enfants, des substituts du compagnon de tribu, par les qualités qu'on leur prête, plus souvent par projection anthropomorphique que de façon objective. Ils ré introduiraient dans la vie moderne l'ambiance tribale attendue par l'inconscient humain, toujours programmé chasseur-cueilleur.
Ainsi se réduirait peut-être encore ce qui subsiste de mystère dans cette amitié de l'Homme pour les animaux de compagnie, après toutes les explications avancées, mystère que soulignait Nourissier à propos du Chien. L'homme et la femme, programmés chasseurs-cueilleurs, désirent retrouver une ambiance tribale: la présence d'animaux de compagnie les aide en ce sens. Une famille et son chien reconstituent une tribu; un être humain et son chien forment une 'tribu à deux'. Le Chien recrée le lien tribal. Quel propriétaire de chien n'est pas ému par l'accueil joyeux que son animal lui fait à son retour au foyer, parfois après une absence pourtant fort courte : le chien réagit à chaque fois comme si son compagnon humain revenait dans le clan tribal après une longue et lointaine expédition. Peu d'humains sont reçus ainsi à leur retour par les membres de leur famille ...
Étant carnivores et prédateurs, les chiens (et les chats) correspondent aux tendances de chasseurs inscrites dans le psychisme humain. Pour le Chien, le groupe humain auquel il est attaché est effectivement sa meute, sa 'tribu', comportant un leader auquel il obéit. La nature de la relation du chien envers son maître 'leader de la meute' pourrait être perçue par l'Homme et lui être renvoyée (inversée: suiveur fidèle), de façon partiellement imaginaire, partiellement objective. Le compagnonnage qui s'est très tôt installé entre l'ancêtre du Chien


et l'Homme chasseur-cueilleur a dû être facilité par cette prédisposition com­mune à vivre en 'tribu', et à se comporter en prédateurs sociaux.
Le Chat demanderait à lui seul tout un développement. Nous nous limiterons à le qualifier de substitut de compagnon tribal lié au 'campement', propre dès lors à satisfaire celui qui désire plutôt un compagnon avec lequel vivre au foyer, et n'attend pas de lui qu'il l'accompagne lors des sorties.
Dans bien d'autres domaines du comportement humain contemporain, on peut reconnaître le désir de revivre des situations de la vie tribale: la constitution de clubs, la passion pour les jeux de ballon en équipe, reproduisant les émotions de la chasse (MORRIS, 1981; 1993), le goût pour les évasions dominicales, tenant lieu d'expéditions d'exploration du milieu, l'engouement pour le jogging, évoquant la chasse à la course, le comportement dans les grandes surfaces, évoquant la cueillette (dont les rayons sont aménagés pour faire un peu chercher les clients), le développement des golfs et autres paysages ressemblant à ceux de la savane primitive (ORIANS - HEERWAGEN, 1992; KAPLAN, 1992), etc.

Bibliographie


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Discussion


Jean-Pierre Digard : La notion d"animal-miroir', que vous n'avez pas utilisée, synthétise pourtant, me semble-t-il, plusieurs des phénomènes qui vous intéressent. Par ailleurs, votre attention doit être attirée sur la prudence avec laquelle il convient d'utiliser les travaux de Desmond Morris. Que nos contemporains aient la nostalgie du passé, c'est compréhensible; qu'ils aient la nostalgie du tribalisme, voilà qui est aller chercher un peu loin !
Albert Demaret : Je ne sais si la notion d'animal-miroir à laquelle vous faites allusion peut rejoindre celle de substitut de compagnon tribal que nous pensons être nouvelle, mais qui ne vous a manifestement pas convaincu. Nous ne faisons pas vraiment l'hypothèse d'une nostalgie du tribalisme chez l'Homme contemporain, comme on peut avoir celle d'un passé que l'on a personnellement connu. Sans parler du caractère hostile de l'environnement de l'époque, le tribalisme comportait pas mal d'inconvénients, notamment sur le plan relationnel (le 'commérage' , par exemple) que l'on retrouverait s'il était transposé dans la vie contemporaine (c'est toujours présent dans certains villages). Mais nous pensons que l'adaptation de nos lointains ancêtres au mode de vie tribal de chasseurs-cueilleurs, qui a duré quelque trois millions d'années au moins, a laissé des traces sous forme de tendances, de 'prédispositions phylogénétiques', susceptibles d'expliquer l'existence de certaines attentes affectives. Nous ne nous référons pas particulièrement à Desmond Morris -dont on aurait toutefois tort de rejeter toutes les idées-, mais aux travaux récents de psychologie évolutionniste tels ceux cités dans notre bibliographie.
Marcel Otte: Sur quelles bases imaginez-vous une antériorité des fonctions utilitaires par rapport aux fonctions ludiques des animaux de compagnie?
Albert Demaret : Il est possible qu'il n'y ait pas antériorité des fonctions utilitaires pour tous les animaux de compagnie: c'est le cas, par exemple, pour les perroquets apprivoisés par les Indiens d'Amazonie. Par contre, au moins dans la période historique, les hommes ont vite réalisé que des animaux comme les chiens pouvaient leur rendre de nombreux services, dont nous n'avons fait qu'ébaucher la liste, et la fonction ludique sera devenue tout à fait accessoire.
Liliane Bodson: Comment s'explique, dans l'interprétation que vous proposez de l'origine de l'animal de compagnie, le fait que nombre de personnes ne possèdent pas un tel animal, sans que cette absence entraîne pour elles, apparemment, de trouble ou de dommage?
Albert Demaret : Une bonne relation avec un animal de compagnie représente un 'plus' dans l'existence, notamment en lui rendant quelque chose de la 'qualité de vie tribale'. Mais l'absence d'animaux compagnons (j'hésiterais à en dire autant de la perte) n'est pas un facteur pathogène majeur, surtout si l'on n'a pas vécu étroitement avec des chiens ou des chats pendant son enfance. Des relations humaines spontanées et chaleureuses, comme elles existent dans certaines cultures différentes de la nôtre, avec des contacts corporels fréquents et naturels, peuvent rendre la présence de l'animal de compagnie beaucoup moins importante.
Marcel Otte : Quelles données vous portent à croire à l'absence du langage verbal au Paléolithique?


Albert Demaret : Au cours de l'hominisation, la communication non verbale a dû longtemps prédominer sur le langage verbal, qui ne s'est développé qu'à la fin du Paléolithique. Les communications non verbales entre les plus primitifs des chasseurs du Paléolithique inférieur permettaient déjà une bonne coopération au cours de la chasse en commun : on sait que les Chimpanzés y parviennent.
Marcel Otte: Pour ce qui concerne la relation aux tribus 'primitives' des chasseurs­-cueilleurs, j'ai préféré placer l'analogie entre leurs propres rapports à la nature et ceux entretenus par nos sociétés avec le monde 'naturel' , incarné en l'occurrence par l'animal de compagnie. S'il s'agissait d'utiliser les données interindividuelles dans les groupes de chasseurs 'primitifs', il faudrait alors, selon moi, les transposer dans le contexte sociologique d'aujourd'hui et non les caractériser par rapport à la nature. Dans cette optique, j'aimerais savoir comment vous expliquez l'existence d'animaux de compa­gnie dans les sociétés 'primitives' (contemporaines et paléolithiques) qui n'ont pas, elles, connu les évolutions économiques et techniques propres aux sociétés occidentales actuelles?
A1bert Demaret : L'existence d'animaux de compagnie dans les sociétés 'primitives' pourrait être liée aux tendances au divertissement et au jeu, importantes chez les enfants, mais encore présentes chez les adultes. Même des primates peuvent jouer avec des espèces animales différentes, sans aller jusqu'à créer des associations durables, sauf exception ou conditions spéciales, comme celles que peut connaître un chimpanzé vivant en milieu humain, avec des chiens ou des chats.
Liliane Bodson : Il se confirme que, dans les sociétés occidentales et plus particuliè­rement en milieu urbain, le nombre des animaux de compagnie s'est considérablement accru au cours des dernières décennies. De quel( s) changement( s) cette progression est-­elle l'indice? et à quels facteurs (anthropologiques, sociologiques ou autres) doit-on l'imputer?
Albert Demaret : Si l'Homme conserve des tendances à vivre sur un mode tribal ou, au moins, à retrouver de temps à autre l'ambiance tribale, ainsi que le pensent les psychologues et psychiatres évolutionnistes, il se trouvera plus frustré en milieu citadin, caractérisé par la pauvreté des relations humaines, qu'en milieu rural, où les relations entre membres de la famille et entre voisins se maintiennent (bien sûr, sans être toujours idéales). L'animal de compagnie est un des moyens possibles pour remédier partielle­ment à ce manque. Mais ce n'est pas le seul. Recréer de petites 'tribus', sous forme de bande, de clubs ou d'associations diverses (groupes de supporters d'équipes sportives, par exemple), en est un autre. Et, pour terminer sur une plaisanterie -puisque les animaux de compagnie activent le sens de l'humour- rappelons la boutade de Coluche: « Il y a des gens qui ont des enfants parce qu'ils ne peuvent pas avoir de chiens. »