18 juin


"Merci d'être venus, si nombreux, par un temps pareil."

Ainsi s'exprimait fréquemment un vieil ami à moi, sociologue à Kinshasa, et qui n'avait pas vraiment la faveur de la foule.

En ce genre de circonstance, il serait sans doute incongru d'étaler une carrière, ou un palmarès. A fortiori sera-t-il inconvenant d'étaler avec complaisance une longue succession d'échecs.

Malgré une carrière chaotique, je suis de ceux qui ont encore la chance d'être devenu statutaire, et, de ce fait, la confidentialité des données personnelles ne me concerne point.

Chaotique, n'est-elle pas? Après une thèse sous un paisible contrat de chercheur, j'ai eu la bizarre idée de passer quelques années dans les structures académiques de l'Université de Kinshasa. Et cinq ans et demi dans le "Laboratoire de Développements Avancés" de ce qui était à l'époque la plus importante industrie électronique de notre pays, étudiant des surfaces de semi-conducteurs pour circuits intégrés. Puis, passant quelques épisodes mineurs, et sans m'étendre non plus sur les dix ou douze dernières années, j'ai aussi passé près de neuf ans dans le département de l'Environnement de cet Institut. Si je prends le risque de vous lasser à énumérer tout cela, c'est que force est bien de constater que de ces diverses structures il reste peu de choses.

L'époque est ainsi faite, où l'on n'a jamais autant parlé d'efficacité, mais où bien des gens consacrent une bonne part de leur énergie à contrer l'action d'autres gens, ce qui est sans doute très productif.

Dans deux cas au moins, la débacle a des origines qu'il faut bien qualifier de politiques, et ceci a sans doute irrémédiablement détérioré mon respect du pouvoir et des structures.

Je suis aussi un de ces naïfs qui ont espéré que l'informatique allait, non seulement réaliser le bureau sans papier, mais surtout décharger l'homme de toutes sortes de tâches mécaniques et administratives, et, rationalisant ces tâches, permettre des relations plus ouvertes et plus simples entre les personnes...

Qu'en pensez- vous, au fond?

Je crains donc bien être un incurable inadapté, pour qui la vie se déroule comme dans le vieux sketche de Robert Lamoureux: "... et huit jours plus tard, le canard était toujours vivant!"

Je n'ai jamais pu m'imaginer réellement ni comme un exécutant, ni comme un décideur; et si récemment encore, quelqu'un m'expliquait que la seule manière d'échapper éventuellement à cette alternative était d'être reconnu comme un conseiller, mais conseiller d'un décideur, cela ne m'a pas paru une issue heureuse.

Conseiller les gens est toujours un risque; mais conseiller un décideur est pire. De deux choses l'une: il est pour, ou il est contre. S'il est contre, il sait ce qu'il pourra vous empêcher de réaliser. Et s'il est pour, ce qui était peut-être une excellente idée risque de devenir une contrainte pour d'autres.

Expérimentateur en physique, puis informaticien, je ne saurais prétendre ignorer la valeur des procédures. Ayant un peu pratiqué l'alpinisme, l'aviation, et la navigation, je ne saurais ignorer les règles de sécurité; et m'en suis parfois montré maniaque. Mais je n'ai jamais pu me résoudre à les appliquer aux rapports entre les personnes. Un expérimentateur ou un pilote se soucie peu de ce qu'un autre expérimentateur, ou un autre pilote, soit un civil, un militaire, un religieux, un fonctionnaire, ou un simple particulier.

Ceci m'a mené à un inévitable dédain des structures ou des statuts, dont je reconnais bien par ailleurs avoir été bénéficiaire une certaine partie de ma vie. Incohérent, n'est-il pas? Mais en toute incohérence, je continue de croire que la vie, et donc la société, ne doivent pas rêver de se contraindre à la cohérence. Et, même si Descartes comparait, avec raison, dans son célèbre Discours de la Méthode, la démarche de la pensée à celle d'un homme perdu en forêt, un vieux proverbe marin dit qu'il vaut mieux savoir où l'on est sans savoir où l'on va, que savoir où l'on va sans savoir où l'on est.

Et je propose de lever notre verre à la Vie, qui est un défi permanent, et aussi pathétique qu'inutile, au deuxième principe de la thermodynamique.