En Bolivie, dîtes-vous?

Ceci n'est pas vraiment un récit de voyage.

J'ai déjà séjourné sept fois en Bolivie, au cours des neuf dernières années, plus de quatorze mois en tout.

J'y ai circulé dans presque toutes les provinces, en forêt ou en montagne, sur l'Altiplano ou aux abords du Chaco, en bus, en voiture, en moto, en bateau ou à pied. Mes amis Boliviens me reprochent doucement de connaître beaucoup plus de choses qu'eux-mêmes.

Pourtant je ne sais de prime abord que raconter. Pas d'anectodes fantastiques, pas de découvertes sublimes. Quelques rencontres que je trouve extraordinaires, mais que vous oublieriez aussitôt, ou qui furent trop brèves pour que je m'octroie le droit d'en parler.

Même si je connais aussi la discrète famille de German Busch, cet officier qui, en pleine guerre du Chaco, fit un coup d'Etat pour pouvoir terminer les hostilités, et, devenu Président, édicta le premier Code du Travail en Bolivie, avant de mourrir, suicidé suivant l'histoire officielle.

Une fois, après avoir visité les lieux où se termina tragiquement l'odyssée du Che, nous avons poursuivi vers le Sud pour traverser le Rio Grande au défilé de Santa Rosa, là où un ingénieur nous avait affirmé l'existence d'un grand pont, peu connu par ailleurs. Un grand et splendide pont haubanné en effet, tout récent, le plus moderne du pays, et même des pays environnants paraît-il. Mais... point de route pour y arriver, seulement une piste très rocailleuse descendant à flanc des montagnes de schiste pourri, abandonnée depuis la fin du chantier, et coupée de nombreuses "quebradas", érosions des torrents intermittents.

La voiture s'étant plantée une fois de plus, et plus fort que d'habitude, je pousuivis le chemin à pied tandis que mon compagnon gardait le véhicule. Quelques kilomètres plus bas, je vis un homme, visiblement simple d'esprit, qui, avec force mimiques, me fit comprendre qu'il y avait "des gens par là", et un eu plus loin je rencontrai sa famille.

Ces paysans indiens vivaient là, ne possédant rien d'autre qu'une vingtaine de chèvres. Ils avaient renoncé à cultiver un sol pauvre, sec, et de plus ravagé périodiquement par les eaux dévalant des montagnes, et squattaient les baraques abandonnées du chantier.

Ils nous ont aidé avec enthousiasme. L'obscurité tombait avant que nous ayons pu dépasser leur campement, et nous avons passé la nuit avec eux, dormant sur des lits de bois à la belle étoile, car le seul baraquement possédant encore un peu de toiture ne leur servait plus que d'abri pour leurs quelques affaires et provisions.

Je ne puis expliquer rationnellement la manière dont ce souvenir m'émeut, ni combien il contribue à me donner confiance dans la vie et dans l'homme.

J'ai aussi rencontré de véritables Don Quijote qui avaient créé un véritable parc naturel, avec des animaux semi-apprivoisés, et des activités nature pour les jeunes, et ce au fin fond du Chapare, cette région tropicale très humide, sous contrôle militaire de forces spéciales pour cause de narco-trafic, et que n'importe qui vous déconseillera (sauf moi).

La Bolivie est d'une variété surprenante. Ses climats vont de l'Amazonie jusqu'à la piste de ski la plus élevée du monde, ou au semi-désert du Gran Chaco. La diversité ethnique n'est pas moindre, et l'histoire aussi tragique qu'agitée. Les Indiens ont la réputation d'un caractère fermé et impassible, mais on les découvre si aimables et paisibles dès qu'on arrive à leur parler, que ce contraste devient à lui seul un grand attrait du pays.

Randonner dans la forêt des premiers conterforts de la Cordillère Orientale, remonter, en saison des pluies, des rios capricieux, quitte à loger où l'on pourra, et ne manger que de la viande séchée et du maïs, est aussi inoubliable.

J'ai eu envie de faire connaître autour de moi ce pays dont on ne connaît le plus souvent que quelques clichés de l'Altiplano et des monuments pré-incas. De faire connaître l'immense Oriente qui, de l'Amazone au Gran Chaco, rappelle tant d'aspects de l'Afrique, avec un destin maintenant moins tragique. Un grand intérêt aussi est accordé aujourd'hui à l'écotourisme, mais il reste le plus souvent à l'état de projets, faute de visiteurs. Et les photos des cataractes, ou celles des anciennes missions jésuites, ornent des affiches ou des albums, dont tout le monde parle, et que personne ne va voir.

La méfiance de quelques amis, professionnels du tourisme, m'a alors fait prendre conscience qu'en réalité je militais aussi pour une autre manière de voyager. Le souci de la qualité des infrastructures , du standing, du confort et surtout de garanties de toutes sortes a en quelque sorte coupé les ailes du voyageur. Si l'on réunissait dans une grande base de données tous les lieux dont les opérateurs classiques proposent la visite, pour ensuite reporter des points de couleur sur une grande mappemonde, je crains qu'elle ne ressemble à une carte de l'Afrique au 19ème siècle, ou du monde au 16ème siècle, c'est à dire qu'elle comporterait une majorité de vastes zones inconnues.

Un tourisme plus proche de l'esprit des grands voyageurs des autres siècles, moins stéréoptypé, plus curieux de voir le monde tel qu'il est, et non tel qu'il est apprêté, modeste dans ses exigences pour ne pas se limiter soi-même, et prudent, pour ne pas déranger ses hôtes, ouvrirait tant d'horizons, et permettrait le développement d'un accueil moins vorace en moyens matériels, mais aussi moins perturbateur de l'environnement humain autant que naturel.

Au temps où un écrivain pouvait comparer l'amour à une auberge, où l'on ne trouve que ce qu'on y apporte...

 

Robert Goedertier 

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