Tambour, télégraphe et linguistique

Bien avant le télégraphe et le code Morse, l'homme a toujours cherché des moyens de communiquer au loin : que l'on songe aux signaux de fumée, aux fanions de marine, au sémaphore, au télégraphe optique de Chappe... (Histoire...)

Mais, si l'usage du tambour, le "télégraphe africain", est notoire, son mécanisme est resté méconnu de la majorité des observateurs.
(Photo sur Stanleyville.be/musique.html).

Ainsi, le Père Constant De Deken, qui était envoyé en éclaireur (à l'époque des grandes visées expansionnistes de Léopold II) pour préparer le déploiement des Missionnaires de Scheut successivement en Chine et au Congo, dans les années 1892-1894, nous décrit naïvement, dans son ouvrage "Deux ans au Congo" (pp. 281-284), l'usage du "télégraphe indigène", efficace même pour annoncer les déplacements des Européens, agents de l'Etat ou des Sociétés, mais sans pouvoir l'expliquer.

Il en avait repéré les usages variés, et deviné qu'il usait de phrases stéréotypées, dont le répertoire s'adaptait au gré des nouvelles circonstances.
Mais il se bornait à signaler la diversité des tambours utilisés en différentes circonstances, et de leurs sonorités.

Il est en effet indispensable de s'intéresser aux particularités des langues bantoues, en particulier la valeur sémantique de l'accent tonal, pour en comprendre le mécanisme simple et efficace.

C'est John F. Carrington  (voir sa biographie) qui nous en explique le mieux le principe (La voix des tambours) :

"Ecoutez bien cette voix: elle n'a que deux notes, l'une aiguë et l'autre grave.  La voix mâle et la voix femelle... 
Comment se peut-il que deux notes soient suffisantes pour envoyer n'importe quelles nouvelles ?"

"Notre incompréhension réside dans le fait que les langues que "parle" le tam-tam sont des langues tonales, essentiellement orales".

Le tam-tam est habituellement constitué d'un tambour à fente, souvent un tronc évidé dont les flancs d'épaisseur différente donnent deux notes distinctes (voir photos et explications).
E.A. Christiane nous donne de clairs exemples de son usage.

Je me souviens d'une conférence que John Carrington donnait à l'Université Lovanium à Kinshasa en 1965 (il était à cette époque un des fondateurs de l'Université de Kisangani), et je tente de vous en citer de mémoire quelques détails :

Si on ne vous donne que deux ou trois notes d'une chanson, vous aurez peu de chances de la reconnaître, mais vous la retrouverez bien plus vite dès que vous en entendez cinq ou six.

L'accent tonal a une valeur sémantique déterminante dans de nombreuses langues non européennes, et, dans les langues bantoues, un même mot peut avoir trois significations sans rapport entre elles suivant que la deuxième syllabe est prononcée sur un ton plus bas, plus haut ou égal à la première (article : Tam-tam).  Les sermons des Missionnaires qui tentaient de s'exprimer dans les langues africaines déclenchaient parfois bien des fou-rires dus aux contre-sens involontaires...

Ainsi, un proverbe, un dicton ou une phrase rituelle présente un rythme mélodique qui suffit généralement à l'identifier, et peut être associé à un sens ou à un mot convenu.

Le tambour parle donc un langage binaire (aigu/grave), mais son mécanisme est totalement différent du code Morse, car il provient de langues non écrites, et, de plus, malaisées à transcrire proprement parce que tonales.  Ce sujet a aussi été traité par Y. Winter, et on peut même en trouver une présentation didactique sur le site de Phil Tulga.
Ce codage est plus simple que celui des "langues sifflées", telles que le "silbo gomero". Le même type de codage se rencontre aussi en Océanie (Îles Solomon).

La signification des "accents" (ce mot a bien des acceptions diverses) est déjà assez différente entre des langues aussi proches que le français, l'anglais et l'espagnol (les trois langues officielles des organismes internationaux) pour amener des difficultés d'apprentissage de la prononciation de langues (pourtant si peu) étrangères, et ce sans même introduire la notion de ton.

Que de richesses encore à découvrir...   La valeur sémantique du ton échappe en effet à la plupart des écritures, et risque de se perdre en même temps que les traditions orales.

Robert Goedertier     

Bibliographie

John F. Carrington : La voix des tambours: comment comprendre le language tambouriné d'Afrique
Centre Protestant d'Éditions et de Diffusion, 1974 - 121 pages (Kinshasa).

John F. Carrington : Talking drums of Africa, Carey Kingsgate Press, 1949 - 96 pages ;
  New York, Negro Universities Press [1969].
1976, "The talking drums of Africa". In Thomas A. Sebeok et Donna Jean Umiker-Sebeok, dir. : Speech surrogates : drum and whistle systems. Paris : The Hague : 591-668.

Voir "Talking drums of Africa"

Carrington, John F. (1972) : Esquisse de grammaire lokele, non publié.

Constant De Deken : Deux ans au Congo, Thibault, Anvers, 1900.

Jean-Sébastien Laurenty : Les tambours à fente de l'Afrique centrale, Musée royal de l'Afrique centrale, 1968.

Pepper, Herbert : Les messages du tam-tam se répondent à travers l'Afrique, Tout Savoir, 1956, (40), p. 79-83.

Pepper, Herbert : Le langage du tam-tam, Brazzaville : IEC, 1956, 15 p. multigr.

Walter J. Ong : African Talking Drums and Oral Noetics, New Literary History, Vol. 8, No. 3, Oral Cultures and Oral Performances (Spring, 1977), pp. 411-429 - The Johns Hopkins University Press.

Bariaux, D. et Demolin, D. : Naissance de la voix d'un tambour à fente chez les Mangbetu.

Inventaire et utilisation des moyens traditionnels de communication au Cameroun (FAO, 2002).

Miniaturisation et Modernisation du tambour téléphone - Cameroun [La Lettre de l'UNESCO, n° 7], 2007.

 
* (Les références suivantes ne se limitent pas à l'Afrique centrale)

F. Colnago : La communication musicale comme élément d'identité culturelle chez les Lobi du Burkina Faso, Cahiers d'ethnomusicologie, 20, 2007, pp. 67-85.

J.P. Vinay : Phonétique et langues africaines, Journal de la Société des Africanistes, 1941, Vol. 11, n° 11, pp. 95-113.

Annie Rialland : Les langages instrumentaux sifflés ou criés en Afrique, La Linguistique, Vol. 10, Fasc. 1 (1974), pp. 105-121 (P.U.F.)

Le tambour parleur se meurt en pays akyé (fr.allafrica.com/stories/200911031002.html)

Communicatie in Trommeltalen (Y.Winter, University of Utrecht).

Leach, J. : La mort du tambour / Objets irremplaçables (Papouasie).

Cyclopaedia.net : Tambour-a-fente.

 
 
Exemple de corne d'appel, à deux tons, récoltée sur le plateau des baTeke (à l'est de Kinshasa) en 1965.
 
Corne d'appel Teke

Embouchure :     Corne d'appel Teke 

 
 
(Photos R. Goedertier)

 
(Il n'est pas certain que les Ngongi (petit gong à deux cloches, généralement apanage d'un Chef) ou les trompes d'appel à deux tons aient parfois été utilisés de semblable manière ; des témoignages seraient utiles).