Chez les Sioux et les Pawnees avant la conquête

L'invasion du Far West par les colons américains ne se fit pas sans de nombreux abus auxquels les Indiens résistèrent farouchement. Quelques Blancs cependant tentèrent à de nombreuses reprises de négocier des traités de paix, qui ne furent malheureusement jamais respectés par le Gouvernement.

Parmi ceux-ci, le plus connu est le Père Pierre DE SMET, jésuite belge né à Dendermonde en 1801, qui vécut parmi les Indiens depuis 1840, fut un des premiers Blancs à traverser plusieurs fois les Montagnes Rocheuses, et fut encore l'artisan du traité de paix signé avec Sitting Bull (Tĥatĥanka Iyotĥanka) en 1868. (Voir également : Un jésuite chez les Sioux pour faire la paix").

Le récit de ses voyages, constitué par les lettres qu'il envoyait périodiquement à ses supérieurs, a été publié sous le titre : "Voyages aux Montagnes Rocheuses, et une année de séjour chez les tribus indiennes du vaste Territoire de l'Orégon, dépendant des Etats-Unis d'Amérique", par le R.P. Pierre DE SMET, Missionnaire de la Compagnie de Jésus. (Malines, P.J. HANICQ, Imprimeur du Saint Siège, 1844).

(Quelques rééditions sont accessibles sur le web : nouvelle édition de 1873, sixième édition en 1875).

Le texte, reproduit littéralement ci-dessous depuis l'éditon de 1844, relate un des derniers sacrifices humains connus chez les Indiens des plaines, qui avait eu lieu peu de temps auparavant, probablement en 1837. Il figure en fin de la Première Lettre (Des bords de la Plate, 2 juin 1841) du Second voyage (Du 21 avril 1841 au 30 octobre 1842).

Pp. 97-102 :
...   ...

 

Nos deux compagnons demeurèrent avec nous jusqu'au lendemain, et ils fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s'ils n'avaient eu à craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause du massacre dont j'ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des remerciments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu'ils avaient prise, ils s'en retournèrent à leur village par le plus court chemin et bien leur en prit car nous n'avions pas marché deux jours, que quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance.

Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles environs de 1a Plate, et sur les fourches supérieures de la rivière des Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque toujours été battus par ceux-ci, parce qu'ils n'ont ni les armes, ni l'adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant comme le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point par le souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de leurs enfants; nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le sang de leurs ennemis; lorsque deux jours après leur passage nous les vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s'approchèrent de nous se faisaient remarquer, l'un par une chevelure humaine pendue au mors de son cheval, l'autre par un drapeau américain drapé autour de son corps en guise de manteau ; symboles de victoire qui nous firent mal augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes d'eux‑mêmes qu'ils n'avaient pas même vu l'ennemi, et qu'ils avaient grand faim. On leur donna, ainsi qu'à une quinzaine d'autres qui les suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la coutume des sauvages, qui après un repas en attendent presque toujours un autre, ils partirent d'un air qui annonçait qu'ils n'étaient pas contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades, leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos personnes, du moins contre nos chevaux et bagages ; mais grâce à Dieu, nos appréhensions furent vaines; ils partirent, et pas un ne reparut.

Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les Pawnées sont presque vrais croyants an sujet de la vie à venir, et plus que pharisiens dans l'observance de leurs pratiques superstitieuses. La danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice, font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui qu'ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d'herbes et de racines auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l'étoile du matin, pour leur servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander an ciel. Aussi toutes les fois qu'il s'agit d'entreprendre quelque affaire importante, ou d'éloigner quelques fléaux de la peuplade, l'oiseau médiateur est exposé à la vénération publique, et pour se le rendre propice, ainsi que le grand manitou dont il n'est que l'envoyé, on fume le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie du ciel où brille leur astre protecteur.

A l'oblation du calumet, les Pawnées, dans les occasions solennelles, joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu'ils disent avoir appris de l'oiseau et de l'étoile, l'holocauste le plus agréable au Grand-Esprit est celui d'un ennemi immolé de la manière la plus cruelle possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui accompagnèrent l'immolation d'une jeune Sciouse dans le cours de l'année 1837. C'était au moment des semailles et dans le but d'obtenir une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j'en ai appris.


Cette enfant, car elle n'avait que quinze ans, après avoir été nourrie six mois dans l'idée qu'on lui préparait une fête pour le retour de la belle raison, se réjouissait en voyant s'enfuir les derniers jours de l'hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une coupe de bois dans la forêt, et l'on fit comprendre à la jeune fille, qu'elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements et placée au milieu des guerriers qui semblaient ne l'escorter que par honneur. Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses armes qu'il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois, qu'il avait reçus des mains de la victime. Celle-ci était elle‑même chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n'ayant dans l'imagination que des idées riantes, elle s'avançait vers le lien de son sacrifice dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant d'hommages.

Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par des chants religieux et des invocations réitérées au Maitre de la vie; en sorte qu'à l'extérieur tout contribuait à entretenir l'illusion si flatteuse dont on l'avait bercée jusqu'alors. Mais lorsqu'on fut parvenu au terme, et qu'elle ne vit plus que des feux, des torches et des instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s'ouvrir sur le véritable sort qui l'attendait, quelle ne fut pas sa surprise? et lorsqu'il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort, qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes coulèrent de ses yeux : son cœur se répandait en cris lamentables, ses mains suppliantes s'élevaient vers le ciel ; puis elle priait, conjurait ses bourreaux d'avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses parents; mais en vain : ni ses larmes ni ses cris ni ses prières, ni les promesses libérales d'un marchand qui se trouvait là, rien ne fut capable d'adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille, ils l'attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d'un trophée ; ils lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles avec des torches ardentes, faites de ce même bois que ses propres mains avaient distribué aux guerriers de l'escorte. Après que son supplice eut duré aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d'un si horrible spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à l'instant suivie d'une grêle de traits, lesquels, après avoir été violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés de manière à ne faire de son corps qu'un affreux amas de chairs meurtries, d'où le sang ruisselait de tontes parts. Quand il eut cessé de couler, le grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d'atrocités, s'approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant, et, vomissant mille imprécations contre la nation Sciouse, le porta à sa bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun se retira dans sa loge, content de soi‑même et plein de l'espérance d'une bonne récolte.

De telles atrocités n'étaient propres qu'à attirer sur ces sauvages les plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s'en fut-elle répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous qu'ils ne seraient satisfaits que lorsqu'ils auraient massacré autant de Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et d'articulations dans chacun de ses membres. L'effet ne tarda pas à suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups de leurs ennemis ; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants, commis l'hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation. A la vue de tant d'horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l'influence invisible de l'ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d'apaiser la justice divine ?

Je suis pour la vie,

Mes très-chers frères

Votre tout dévoué frère

P, J. DE SMET.
 

Sacrifice d'une jeune Sciouse chez les Pawnees

 
  Lith. de VDBossche à Alost.
 

Un aure récit de ce même événement, qui en diffère à peine, peut être trouvé chez :
Sir James George Frazer (1854–1941), The Golden Bough, 1922  : § 3. Human Sacrifices for the Crops.



 
N'omettons pas une autre illustration des voyages du Père De Smet, qui devait représenter un affluent de la Rivière Platte...

Entrée du Diable

[Voyages aux Montagnes Rocheuses, et une année de séjour chez les tribus indiennes du vaste Territoire de l'Oregon, ...
 P.J. Hanicq, Malines, 1844, p. 132]

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