VDt Afgh.jpg (6949 octets)    Vincent DUDANT journaliste-reporter free lance

   

arméebis.jpg (28351 octets)

LA BUCOVINE :

UN PAYS OUBLIE PAR SON SIECLE

 

Aux confins de l'Europe, dans le nord de la Roumanie, une région bucolique, méconnue, vit au rythme des saisons.

Monastère S bis.jpg (44445 octets)

Son histoire sommeille dans des monastères perdus aux creux des collines. Des églises entièrement recouvertes de fresques, belles à couper le souffle, racontent la ferveur de ses habitants.

 

 

 

La Bucovine, située dans le nord de la Moldavie roumaine, accolée à l'Ukraine, déroule à perte de vue ses vallons aux pentes douces

nonnesbis.jpg (22114 octets)Les forêts alternent avec les champs et les vergers. Partout des paysans équipés de faux ou de fourches. Les moissons battent leur plein et les charrettes de bois, cahotantes, tirées par des chevaux, remplies de blé ou de foin, descendent des collines vers les bourgs animés. Lumière et poussière noient les formes dans un camaïeu d'ocre. On se croirait aisément dans un tableau de Cézanne.

Dans ce pays oublié par son siècle la vie se déroule au rythme des saisons.

Intense ferveur

Le monastère de Sihastria est perdu dans les bois. Seul un étroit chemin de pierre permet son accès. Le décor appartient au Moyen-Age. Le Père Niphone m'attendNiphonebis.jpg (12002 octets) devant le porche. Son regard est doux, à l'image des collines de son pays. Pétri par celui-ci, Niphone semble n'avoir aucun âge. Deux cents moines et frères orthodoxes vivent dans ce monastère qui affiche complet, comme tous les autres d'ailleurs, tant ce pays connaît un regain de vocations. A l'intérieur, comme à l'extérieur, il règne une intense ferveur et une activité fébrile : des moines lisent; d'autres prient; des chevaux sont soignés; les cochons reçoivent leur pitance; une jeune nonne prend de l'eau au puits... L’atmosphère rappelle le roman d’Umberto Eco, " Le nom de la rose ".

calvairebis.jpg (9377 octets)Dans ce monastère du bout de l'Europe, les visiteurs ne sont pas nombreux et les touristes fort rares, faute d'infrastructure et de promotion. C'est aussi ici que Ceaucescu, à l'occasion de la mort de sa mère, était venu secrètement prier. Ce qui n'a pas empêché la communauté monastique, raconte le bon père, de subir de nombreuses pressions. Le haut clergé de l'église roumaine, explique-t'il avec une certaine amertume, avait été subjugué par l'Etat au nom de compromis utiles. De nombreux prêtres de paroisses étaient devenus des informateurs de la "sécurité d'Etat". Les moines, eux, qui restaient isolés de la vie publique, résistaient mieux. Et certains monastères étaient ainsi devenus l'unique lieu de préservation de la culture traditionnelle roumaine.

A Sihastria, comme dans les autres monastères, la vie de chacun est réglée suivant un horaire immuable. Le moine se réveille à 5 heures pour la prière. A 6 heures, il déjeune d'un morceau de pain et d'un oignon avant de se rendre à son travail qu'il choisit selon sa spécialité. Depuis que le monastère a vu ses terres restituées, plus de 200 hectares sont maintenant cultivés et le travail ne manque pas. Les frères rentrent le foin; engrangent le maïs; veillent à l'entretien. La nourriture est abondante et les pauvres viennent recevoir une pitance. "Mais nous, nous ne mangeons pas de viande, tient à préciser Niphone. En demeurant végétariens, nous nous sentons plus proches de l'union avec Dieu."

Cependant le repas est arrosé d'un solide vin rouge. " Le vin n’altère pas le chemin spirituel ", explique mon hôte. " En Moldavie, le vin est si bon qu’il élimine les nitrates du corps. "

Une Bible illustrée

Une fois repu, Niphone sera mon guide. Mémoire vivante de son pays, l'homme estEchelle nonnebis.jpg (23766 octets) intarissable : "l'histoire sommeille ici dans les monastères". Des siècles durant, la Moldavie fut une terre d'enjeux où s'affrontèrent Hongrois, Polonais, Tatares de la Horde d'Or, Russes et Turcs. Finalement, après des luttes dramatiques menées par celui qui reste aujourd'hui encore vénéré dans toute la Moldavie, Etienne le grand, le pays fut obligé de reconnaître la suzeraineté turque. Nous sommes alors au 15ème siècle. Cependant, sur cet arrière plan tourmenté, va voir se projeter, lors de brefs instants de répit, la lumière d'une création culturelle et artistique séduisante. Celle-ci va naître du fonds local traditionnel avec les idées et les formes de culture et d'art des pays voisins, Serbie, Pologne, Russie et bien entendu Byzance. Ce style artistique qui va s'épanouir sera pourtant profondément original. L'un des joyaux de l'art moldave est bien celui que constituent les fresques extérieures des barquebis.jpg (21907 octets)églises. Ces fresques sont une véritable "Bible illustrée", unique en son genre. L'idée d'esquisser sur les murs extérieurs des églises une Bible en images, à la portée des masses, constituait un véritable programme éducatif au Moyen Age. La suite des images se déroule à l'instar d'un film en couleurs présentant des récits et des légendes, des coutumes ou de grands événements historiques (par exemple le siège de Constantinople).

Peintures mises à mal

 

Niphone raconte qu'au cours de la formation de l'Etat moldave, les édifices aussi bien laïques que religieux, étaient construits en bois, plus précisément en poutres disposées et assemblées horizontalement. Au 16ème siècle, l'âge d'or de la Moldavie, l'architecture de pierre et de brique apparaît. La première église en maçonnerie fut la basilique Saint-Nicolas de Radauti. Pour ce faire on bâtit alors la nouvelle église autour de l'ancienne qui tout en demeurant en fonction, servait d'échafaudage intérieur. Quand la nouvelle arrivait à une certaine hauteur on démontait l'ancienne, poutre par poutre, et on l'évacuait par la porte. Le contact avec la morphologie de l'architecture du bois est évident dans de nombreux détails. Ainsi, dans le système des voûtes moldaves, les quatre arcs principaux, correspondant au carré central du naos (la pièce centrale quifresque Voronetsbis.jpg (28362 octets) suit le pronaos), sont surmontés par des triangles sphériques destinés à transformer la base carrée de la voûte en cercle. Au sommet on trouve une espèce de tambour surmonté d'une calotte. Cette calotte, ou coupole, est toujours dédiée à "l'église céleste". Cette église céleste est représentée par un Jésus tout-puissant. Plus bas, sur le tambour, on trouve des cohortes célestes, des prophètes et des apôtres.

Les plus anciennes peintures murales, en Moldavie datent de la première moitié du XVème siècle. Mais elles ont beaucoup souffert au cours des siècle, en premier lieu du fait

de la fumée des cierges, et aussi parce que la couche de crépi, sur laquelle elles étaient exécutées, était trop mince. Au siècle suivant le support était infiniment plus solide. Le nombre des églises qui ont conservé relativement intacte leur peinture extérieure - surtout les côtés les moins exposés aux intempéries, c'est-à-dire sur les côtés sud, est et ouest - est réduit. Mais le fait que ces peintures murale, et en premier lieu les crépis, aient résisté aux intempéries des différentes saisons - la Moldavie connaît un climat continental fort rude - prouve que ceux qui les ont réalisés étaient parfaitement maîtres de cette technique. Les peintures extérieures n'ont, bien sûr, été exécutées qu'à la fresque, car aucun autre procédé n'aurait résisté même aux pluies d'été. La technique de la fresque, dont Michel Ange disait qu'elle est "la manière de peindre la plus difficile et la plus audacieuse", consiste à utiliser des couleurs délayées à l'eau sur un enduit de mortier frais ou de chaux encore humide. La véritable fresque exige ainsi rapidité et habileté. Tous les artistes n'y arrivaient pas avec le même bonheur. En séchant, la surface peinte devient dure et résistante. Et comme toutes les couleurs employées étaient d'origine minérale, ni les agents atmosphériques, ni les rayons du soleil n'ont porté atteinte à l'intensité des tons.

prophètes.jpg (32978 octets)Les peintres moldaves ont également dû faire face à un autre écueil qui était de noyer l’unité du volume architectural par une multitude de scènes de petites dimensions. Ils ont évité ce piège en pratiquant l’accord chromatique dominant. Une église moldave à fresque extérieure donne l’impression d’un reliquaire en émail de Limoges à une échelle monumentale. Ici aussi, c’est un bleu soutenu qui domine, contrastant avec un rouge éteint. Les autres couleurs étant subordonnées à ces deux dominantes.

L’essence de la Religion

Comme style, toute la peinture religieuse des pays orthodoxes durant la période féodale procède directement de l’héritage de Byzance. Le principe fondamental de la peinture figurative byzantine était la représentation claire et logique tant des personnages que des actions, obtenue par une image idéale, abstraite, qui ne vise aucunement à suggérer les volumes et la perspective, c’est-à-dire à donner l’illusion d’une réalité concrète, terrestre, considérée comme non essentielle et éphémère.

Dans toutes les églises moldaves, on retrouve les mêmes thèmes. La "Hiérarchie céleste" apparaît en premier lieu et est toujours appliquée sur les parois de l'abside principale. Elle donne lieu à une vaste représentation : au sommet figure habituellement un Jésus tout-puissant qu'on appelle "Pantocrator"; au dessous trône la Vierge, impératrice du ciel, tenant l’enfant Jésus dans ses deux bras ainsi que l'Agneau mystique. Après la sainte Trinité, viennent les apôtres, les saints, les archanges et les séraphins. "C'était aussi une manière pour le Prince, de rappeler à ses sujets que la hiérarchie féodale était le reflet de la hiérarchie céleste", précise Niphone.

Le second thème généralement représenté est la généalogie de Jésus, qu'on appelle l'Arbre de Jessé. " On touche ici à l'essence même de la religion, explique Niphone. Jésus est véritablement le fils de l'Homme (homme et femme bien sûr). L'ascendance de Jésus symbolise l'Homme dans son cheminement spirituel intérieur et qui est appelé à accoucher du Christ, son Fils intérieur. " En d'autre terme, il s’agit de montrer que "Dieu s'est fait Homme pour que l'Homme se fasse Dieu."

Intervention salvatrice

Beaucoup d'autres thèmes sont encore illustrés. Parmi les plus importants on trouve celui du Jugement dernier et ce que les orthodoxes appellent l'"Hymne acathiste" dédié à la Vierge (l'expression signifie littéralement "sans être assis", car on ne chante cet hymne que debout). Il aurait été composé au 7ème siècle, à l'occasion du siège de fresque canon.jpg (33004 octets)Byzance par le roi de Perse Chosroès. La légende raconte que la capitale byzantine fut sauvée alors par l'intervention de la Sainte Vierge. Sa représentation permet d'implorer à nouveau la protection de la Mère de Dieu, lors des incessants conflits que connaît la région en lutte, surtout avec les Ottomans.

Le thème du Jugement dernier met le point final au programme éducatif social-politique représenté par les fresques. Il est un avertissement grave à l’adresse de tous ceux qui ne se conformeraient pas à l’ordre social. Jésus-Christ est représenté en Juge suprême, entouré d’une garde d’anges et encadré par la Vierge intercédant pour le pardon de l’humanité. Les apôtres, assis sur des bancs jouent le rôle d’assesseurs. Puis vient la balance devant laquelle des âmes terrorisées attendent le verdict. Plus bas, des diablotins terrorisent les damnés. A gauche, sur un fond blanc symbolisant le paradis, les élus jouissent de la sérénité éternelle, assis sur les genoux des patriarches.enfant champsbis.jpg (18223 octets)

Outre le jugement dernier, la peinture moldave met les fidèles en garde contre un autre danger qui guette l’âme sitôt après la mort : " les douanes célestes ", perçues par vingt-quatre diables, chacun pour un péché différent. Cette légende eschatologique est fort répandue dans tout l’Orient, mais ce n’est qu’en Moldavie qu’elle est illustrée. L’âme, escortée par son ange gardien, escalade une haute tour, vers le ciel, mais à chaque étage elle doit subir l’assaut d’un diable préposé à la douane. Malheureusement cette scène, peinte d’habitude sur le mur nord ou ouest, n’est conservée intacte nulle part.

appel prièrebis.jpg (11184 octets)Niphone est un passionné. C'est la cloche de 17 heures qui lui rappelle ses obligations monastiques. La prière du soir l'attend. Elle l'occupera jusque 19 heures. Après le repas du soir, c'est promis, Niphone continuera à raconter ses fresques. Mais pas trop longtemps. On se couche tôt en Moldavie !


Vincent DUDANT




Ce reportage a été publié dans "24 Heures" (Suisse), "Luxemburger Wort" (Luxembourg), "Knack WE", "Grande Reportagem"(Portugal) et "l'Eventail".

 

 Pour toute question ou remarque concernant ce site Web, envoyez un email à vincent.dudant@euronet.be
 Copyright © 2000 Vincent DUDANT : Toute reproduction, adaptation, représentation, partielle ou totale du
contenu de ce  site est strictement interdite.