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LA BUCOVINE :
UN PAYS OUBLIE PAR SON SIECLE |
Aux confins de l'Europe, dans le nord de la Roumanie, une région bucolique, méconnue, vit au rythme des saisons.

Son histoire sommeille dans des monastères perdus aux creux des collines. Des églises entièrement recouvertes de fresques, belles à couper le souffle, racontent la ferveur de ses habitants.
La Bucovine, située dans le nord de la Moldavie roumaine, accolée à l'Ukraine, déroule à perte de vue ses vallons aux pentes douces
Les forêts alternent avec les champs et les vergers. Partout des
paysans équipés de faux ou de fourches. Les moissons battent leur plein et les
charrettes de bois, cahotantes, tirées par des chevaux, remplies de blé ou de foin,
descendent des collines vers les bourgs animés. Lumière et poussière noient les formes
dans un camaïeu d'ocre. On se croirait aisément dans un tableau de Cézanne.
Dans ce pays oublié par son siècle la vie se déroule au rythme des saisons.
Intense ferveur
Le monastère de Sihastria est perdu dans les bois. Seul un étroit chemin de pierre
permet son accès. Le décor appartient au Moyen-Age. Le Père Niphone m'attend
devant le porche. Son regard est doux, à l'image des collines de
son pays. Pétri par celui-ci, Niphone semble n'avoir aucun âge. Deux cents moines et
frères orthodoxes vivent dans ce monastère qui affiche complet, comme tous les autres
d'ailleurs, tant ce pays connaît un regain de vocations. A l'intérieur, comme à
l'extérieur, il règne une intense ferveur et une activité fébrile : des moines lisent;
d'autres prient; des chevaux sont soignés; les cochons reçoivent leur pitance; une jeune
nonne prend de l'eau au puits... Latmosphère rappelle le roman dUmberto Eco,
" Le nom de la rose ".
Dans ce monastère du bout de l'Europe, les visiteurs ne sont pas
nombreux et les touristes fort rares, faute d'infrastructure et de promotion. C'est aussi
ici que Ceaucescu, à l'occasion de la mort de sa mère, était venu secrètement prier.
Ce qui n'a pas empêché la communauté monastique, raconte le bon père, de subir de
nombreuses pressions. Le haut clergé de l'église roumaine, explique-t'il avec une
certaine amertume, avait été subjugué par l'Etat au nom de compromis utiles. De
nombreux prêtres de paroisses étaient devenus des informateurs de la "sécurité
d'Etat". Les moines, eux, qui restaient isolés de la vie publique, résistaient
mieux. Et certains monastères étaient ainsi devenus l'unique lieu de préservation de la
culture traditionnelle roumaine.
A Sihastria, comme dans les autres monastères, la vie de chacun est réglée suivant un horaire immuable. Le moine se réveille à 5 heures pour la prière. A 6 heures, il déjeune d'un morceau de pain et d'un oignon avant de se rendre à son travail qu'il choisit selon sa spécialité. Depuis que le monastère a vu ses terres restituées, plus de 200 hectares sont maintenant cultivés et le travail ne manque pas. Les frères rentrent le foin; engrangent le maïs; veillent à l'entretien. La nourriture est abondante et les pauvres viennent recevoir une pitance. "Mais nous, nous ne mangeons pas de viande, tient à préciser Niphone. En demeurant végétariens, nous nous sentons plus proches de l'union avec Dieu."
Cependant le repas est arrosé d'un solide vin rouge. " Le vin naltère pas le chemin spirituel ", explique mon hôte. " En Moldavie, le vin est si bon quil élimine les nitrates du corps. "
Une Bible illustrée
Une fois repu, Niphone sera mon guide. Mémoire vivante de son pays, l'homme est
intarissable : "l'histoire sommeille ici dans
les monastères". Des siècles durant, la Moldavie fut une terre d'enjeux où
s'affrontèrent Hongrois, Polonais, Tatares de la Horde d'Or, Russes et Turcs. Finalement,
après des luttes dramatiques menées par celui qui reste aujourd'hui encore vénéré
dans toute la Moldavie, Etienne le grand, le pays fut obligé de reconnaître la
suzeraineté turque. Nous sommes alors au 15ème siècle. Cependant, sur cet arrière plan
tourmenté, va voir se projeter, lors de brefs instants de répit, la lumière d'une
création culturelle et artistique séduisante. Celle-ci va naître du fonds local
traditionnel avec les idées et les formes de culture et d'art des pays voisins, Serbie,
Pologne, Russie et bien entendu Byzance. Ce style artistique qui va s'épanouir sera
pourtant profondément original. L'un des joyaux de l'art moldave est bien celui que
constituent les fresques extérieures des
églises. Ces fresques
sont une véritable "Bible illustrée", unique en son genre. L'idée d'esquisser
sur les murs extérieurs des églises une Bible en images, à la portée des masses,
constituait un véritable programme éducatif au Moyen Age. La suite des images se
déroule à l'instar d'un film en couleurs présentant des récits et des légendes, des
coutumes ou de grands événements historiques (par exemple le siège de Constantinople).
Peintures mises à mal
Niphone raconte qu'au cours de la formation de l'Etat moldave, les édifices aussi bien
laïques que religieux, étaient construits en bois, plus précisément en poutres
disposées et assemblées horizontalement. Au 16ème siècle, l'âge d'or de la Moldavie,
l'architecture de pierre et de brique apparaît. La première église en maçonnerie fut
la basilique Saint-Nicolas de Radauti. Pour ce faire on bâtit alors la nouvelle église
autour de l'ancienne qui tout en demeurant en fonction, servait d'échafaudage intérieur.
Quand la nouvelle arrivait à une certaine hauteur on démontait l'ancienne, poutre par
poutre, et on l'évacuait par la porte. Le contact avec la morphologie de l'architecture
du bois est évident dans de nombreux détails. Ainsi, dans le système des voûtes
moldaves, les quatre arcs principaux, correspondant au carré central du naos (la pièce
centrale qui
suit le pronaos), sont
surmontés par des triangles sphériques destinés à transformer la base carrée de la
voûte en cercle. Au sommet on trouve une espèce de tambour surmonté d'une calotte.
Cette calotte, ou coupole, est toujours dédiée à "l'église céleste". Cette
église céleste est représentée par un Jésus tout-puissant. Plus bas, sur le tambour,
on trouve des cohortes célestes, des prophètes et des apôtres.
Les plus anciennes peintures murales, en Moldavie datent de la première moitié du XVème siècle. Mais elles ont beaucoup souffert au cours des siècle, en premier lieu du fait
de la fumée des cierges, et aussi parce que la couche de crépi, sur laquelle elles étaient exécutées, était trop mince. Au siècle suivant le support était infiniment plus solide. Le nombre des églises qui ont conservé relativement intacte leur peinture extérieure - surtout les côtés les moins exposés aux intempéries, c'est-à-dire sur les côtés sud, est et ouest - est réduit. Mais le fait que ces peintures murale, et en premier lieu les crépis, aient résisté aux intempéries des différentes saisons - la Moldavie connaît un climat continental fort rude - prouve que ceux qui les ont réalisés étaient parfaitement maîtres de cette technique. Les peintures extérieures n'ont, bien sûr, été exécutées qu'à la fresque, car aucun autre procédé n'aurait résisté même aux pluies d'été. La technique de la fresque, dont Michel Ange disait qu'elle est "la manière de peindre la plus difficile et la plus audacieuse", consiste à utiliser des couleurs délayées à l'eau sur un enduit de mortier frais ou de chaux encore humide. La véritable fresque exige ainsi rapidité et habileté. Tous les artistes n'y arrivaient pas avec le même bonheur. En séchant, la surface peinte devient dure et résistante. Et comme toutes les couleurs employées étaient d'origine minérale, ni les agents atmosphériques, ni les rayons du soleil n'ont porté atteinte à l'intensité des tons.
Les peintres moldaves ont également dû faire face à un autre
écueil qui était de noyer lunité du volume architectural par une multitude de
scènes de petites dimensions. Ils ont évité ce piège en pratiquant laccord
chromatique dominant. Une église moldave à fresque extérieure donne limpression
dun reliquaire en émail de Limoges à une échelle monumentale. Ici aussi,
cest un bleu soutenu qui domine, contrastant avec un rouge éteint. Les autres
couleurs étant subordonnées à ces deux dominantes.
Lessence de la Religion
Comme style, toute la peinture religieuse des pays orthodoxes durant la période féodale procède directement de lhéritage de Byzance. Le principe fondamental de la peinture figurative byzantine était la représentation claire et logique tant des personnages que des actions, obtenue par une image idéale, abstraite, qui ne vise aucunement à suggérer les volumes et la perspective, cest-à-dire à donner lillusion dune réalité concrète, terrestre, considérée comme non essentielle et éphémère.
Dans toutes les églises moldaves, on retrouve les mêmes thèmes. La "Hiérarchie céleste" apparaît en premier lieu et est toujours appliquée sur les parois de l'abside principale. Elle donne lieu à une vaste représentation : au sommet figure habituellement un Jésus tout-puissant qu'on appelle "Pantocrator"; au dessous trône la Vierge, impératrice du ciel, tenant lenfant Jésus dans ses deux bras ainsi que l'Agneau mystique. Après la sainte Trinité, viennent les apôtres, les saints, les archanges et les séraphins. "C'était aussi une manière pour le Prince, de rappeler à ses sujets que la hiérarchie féodale était le reflet de la hiérarchie céleste", précise Niphone.
Le second thème généralement représenté est la généalogie de Jésus, qu'on appelle l'Arbre de Jessé. " On touche ici à l'essence même de la religion, explique Niphone. Jésus est véritablement le fils de l'Homme (homme et femme bien sûr). L'ascendance de Jésus symbolise l'Homme dans son cheminement spirituel intérieur et qui est appelé à accoucher du Christ, son Fils intérieur. " En d'autre terme, il sagit de montrer que "Dieu s'est fait Homme pour que l'Homme se fasse Dieu."
Intervention salvatrice
Beaucoup d'autres thèmes sont encore illustrés. Parmi les plus importants on trouve
celui du Jugement dernier et ce que les orthodoxes appellent l'"Hymne acathiste"
dédié à la Vierge (l'expression signifie littéralement "sans être assis",
car on ne chante cet hymne que debout). Il aurait été composé au 7ème siècle, à
l'occasion du siège de
Byzance par le roi de Perse
Chosroès. La légende raconte que la capitale byzantine fut sauvée alors par
l'intervention de la Sainte Vierge. Sa représentation permet d'implorer à nouveau la
protection de la Mère de Dieu, lors des incessants conflits que connaît la région en
lutte, surtout avec les Ottomans.
Le thème du Jugement dernier met le point final au programme éducatif
social-politique représenté par les fresques. Il est un avertissement grave à
ladresse de tous ceux qui ne se conformeraient pas à lordre social.
Jésus-Christ est représenté en Juge suprême, entouré dune garde danges et
encadré par la Vierge intercédant pour le pardon de lhumanité. Les apôtres,
assis sur des bancs jouent le rôle dassesseurs. Puis vient la balance devant
laquelle des âmes terrorisées attendent le verdict. Plus bas, des diablotins terrorisent
les damnés. A gauche, sur un fond blanc symbolisant le paradis, les élus jouissent de la
sérénité éternelle, assis sur les genoux des patriarches.
Outre le jugement dernier, la peinture moldave met les fidèles en garde contre un autre danger qui guette lâme sitôt après la mort : " les douanes célestes ", perçues par vingt-quatre diables, chacun pour un péché différent. Cette légende eschatologique est fort répandue dans tout lOrient, mais ce nest quen Moldavie quelle est illustrée. Lâme, escortée par son ange gardien, escalade une haute tour, vers le ciel, mais à chaque étage elle doit subir lassaut dun diable préposé à la douane. Malheureusement cette scène, peinte dhabitude sur le mur nord ou ouest, nest conservée intacte nulle part.
Niphone est un passionné. C'est la cloche de 17 heures
qui lui rappelle ses obligations monastiques. La prière du soir l'attend. Elle l'occupera
jusque 19 heures. Après le repas du soir, c'est promis, Niphone continuera à raconter
ses fresques. Mais pas trop longtemps. On se couche tôt en Moldavie !
Vincent DUDANT
Ce reportage a été publié dans "24 Heures"
(Suisse), "Luxemburger Wort" (Luxembourg), "Knack WE", "Grande
Reportagem"(Portugal) et "l'Eventail".
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