Le langage tabou
me met à bout


Xanthus commanda [à Ésope] d’acheter ce qu’il y aurait de meilleur. Il n’acheta que des langues, l’entrée, le second, l’entremets, tout ne fut que langues. Et qu’y a-t-il de meilleur que la langue ? reprit Ésope : c’est le lien de la vie civile, la clef des sciences, l’organe de la vérité et de la raison. Eh bien, dit Xanthus, achète-moi demain ce qui est de pire...Le lendemain, Ésope ne fit servir que le même mets, disant que la langue est la pire chose qui soit au monde : « C’est la mère de tous débats,... la source des divisions et des guerres... »
La Fontaine -Vie d’Ésope


Certes, la langue n’est pas tout et tout n’est pas dans la langue.
Certes, les mots ne veulent dire que ce qu’ils peuvent dire.
La langue (et pas seulement celle d’Ésope) a ce délicat pouvoir aussi bien merveilleux que redoutable d’éclaircir les idées, d’affiner notre pensée mais aussi parfois d’occulter la réalité, de la travestir. Il est des moments plus que d’autres où les mots que l’on emploie ont toute leur importance.
On l’avait déjà vu dans l’affaire Dutroux : le langage employé y était révélateur. Ainsi, les personnes chargées de faire respecter la loi auraient été victimes, à cette occasion, d’un estompement de la norme, ce qui, n’en doutons pas, a dû mettre du baume au cœur des parents des victimes.
Mais voilà que l’on récidive avec la triste affaire de Semira Adamu.
Dans le flot de paroles qui nous inonde depuis le mardi fatidique, on peut relever la manière dont en parle un officier de la gendarmerie : Semira est devenue l’intéressée. Ainsi encore l’emploi fait des termes comme réfugié, expulsé, déporté pour désigner les frères et les sœurs de Semira suivant l’opinion que l’on a sur ce délicat problème ou procédure légale et méthode pour l’utilisation ignoble du coussin.
Enfin, la façon dont un médecin, interrogé sur les ondes de la R.T.B.F. à propos des conséquences probables lors de l’application d’un coussin sur la bouche d’un individu (aïe, voilà que je m’y mets, moi aussi), répondit que « le fait de placer un coussin sur la bouche d’un individu ne l’empêche en aucune manière de respirer via les fosses nasales. À aucun moment, nous ne trouverons cet individu en état de privation d’oxygène et par conséquent, il ne doit y avoir aucune conséquence physiologique cardio-pulmonaire chez un individu dont les voies sont normalement perméables bien entendu au niveau du nez. ... Le fait d’avoir un coussin sur la bouche, à mon sens, ne peut entrainer qu’un accroissement des manifestations d’agitation psychomotrice générale de l’individu, c'est-à-dire obtenir un objectif qui est probablement contraire à celui qu’on voulait réellement atteindre. »

Dites-moi, c’est presque du Molière du XXe siècle, non ? Voilà pourquoi votre fille est muette ou plutôt voilà pourquoi Semira est morte. Elle a oublié de garder libres les orifices de ses fosses nasales...
Mais me direz-vous, que vient faire un chroniqueur de langue dans une affaire comme celle-là ? Ne doit-il pas se contenter d’attirer notre attention sur les anglicismes et autres belgicismes ? Eh bien, non. Je considère qu’il y a pire faute que « faute de langage ». Sans vouloir faire pompeusement de la sociolinguistique (cette science qui étudie les relations entre langue, culture et société), je constate de plus en plus qu’en n’appelant plus un chat un chat, nous dérivons vers le langage tabou. Non pas la langue de bois (celle-là ne veut rien dire) mais la langue tabou, celle qui veut ne pas dire (ainsi la définit Pierre Merle dans "Lexique du français tabou" - Point-Virgule n° 135).
C’est dans des situations extrêmes comme celle que nous venons tous de vivre que la langue se révèle capable du meilleur comme du pire.
Ésope avait raison.


Henry LANDROIT


(texte paru dans Le Ligueur du 7 octobre 1998)


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